Jihad Yazigi : « La région se prépare au retrait américain d’Irak »

Le président irakien, Jalal Talabani, est arrivé hier à Damas pour une visite de quelques jours, la première d’un chef d’État irakien en Syrie depuis la rupture des relations diplomatiques, en 1980. Ce raccommodage réunit un pays allié de l’Iran, la Syrie, et un gouvernement irakien soutenu par l’armée américaine, mais lui aussi ami de Téhéran. La visite de Jalal Talabani a lieu au moment même où Condoleezza Rice effectue sa propre tournée au Moyen-Orient, dans le but annoncé de construire une alliance arabe contre l’Iran et la Syrie, qu’elle accuse de déstabiliser l’Irak… Les deux pays se positionnent déjà dans la perspective du retrait des troupes américaines, estime Jihad Yazigi, rédacteur en chef de la lettre économique Syria Report.

LE FIGARO. – Quel est l’enjeu de cette réconciliation spectaculaire ?
Jihad YAZIGI. – Le volet politique et sécuritaire est important. Le président Talabani est accompagné de ministres du secteur économique, mais aussi de son conseiller à la sécurité nationale, Moaffak al-Roubaie.
Elle réunit l’Irak et la Syrie, cette dernière étant dénoncée par George Bush comme un ennemi. Comment interpréter ce paradoxe ? Les deux pays se situent dans la perspective de l’après-retrait des troupes américaines. Les Irakiens cherchent l’aide de la Syrie, qui peut avoir un rôle de relais vers certains groupes qui font partie aujourd’hui des insurgés : ex-baasistes sunnites, mais aussi les hommes du chef chiite Moqtada el-Sadr, qui ne se reconnaissent pas dans l’Iran. N’oublions pas non plus que le président Talabani est kurde, et que la question kurde concerne aussi la Syrie.

La visite de Talabani marque-t-elle une nouvelle ère économique entre l’Irak et la Syrie ?
Avant la chute de Saddam Hussein, en 2001-2002, le commerce bilatéral dépassait le milliard de dollars. La Syrie est toujours la porte d’entrée la moins chère, la plus rapide pour les produits à destination et en provenance du marché irakien. Il a bien sûr beaucoup baissé à cause de la guerre, mais c’est une relation potentiellement importante. Un exemple : le groupe français Bel, qui produit la Vache qui rit, a ouvert il y a un an une usine en Syrie, qui vise autant le marché irakien que syrien. Cela montre bien le potentiel de relations commerciales normalisées entre les deux pays.

Le pétrole est-il central dans cette nouvelle relation ?
Évidemment. Aujourd’hui la Syrie a du pétrole et du gaz, mais pas assez pour attirer les investisseurs et en faire un acteur régional majeur. Sa place est celle d’un pays de transit, de l’Irak vers l’Europe, et même des pays du Golfe vers l’Europe et la Turquie. La route syrienne est la moins chère de toutes. Il y a un projet d’oléoduc qui transporterait le pétrole irakien vers les ports syriens avec une capacité de 1,5 million de barils/jour. Un réseau régional de gazoducs est en train de se construire très vite, pour relier l’Irak et la Syrie, l’Égypte, la Jordanie, la Turquie, le Liban. L’un des objectifs est de relier le gaz arabe à un réseau européen, Nabucco, qui transportera le gaz d’Asie centrale vers l’Europe en passant par la Turquie. Naturellement, le tronçon irakien n’avance pas pour le moment, à cause de la situation politique et sécuritaire.

La reprise des relations entre ces deux alliés de l’Iran consacre-t-elle un axe économique Téhéran-Bagdad-Damas ?
La présence iranienne en Syrie est moins importante que ce que veulent faire croire les deux pays. Le commerce bilatéral a atteint 50 millions de dollars en 2005, soit 0,5 % du commerce extérieur de la Syrie. L’Iran et la Syrie ne sont pas complémentaires. Par exemple, les Iraniens n’exportent ni produits d’ingénierie ni produits de consommation de qualité. Les Syriens exportent des biens dont les Iraniens n’ont pas besoin, comme le textile ou le pétrole.

Et les investissements ?
Le seul investissement iranien important en Syrie est une usine d’assemblage d’un modèle de voiture iranien, la Samand. Il y a des projets : la concession des systèmes de transport urbains dans les principales villes syriennes à la société iranienne Amiran, qui amènera jusqu’à 5 000 bus Mercedes et Volvo assemblés en Iran, et qui gérera le réseau. Le contrat est toujours en discussion. Il y a aussi la modernisation d’une cimenterie à Hama, mais dont les Iraniens sous-traitent une partie à des entreprises occidentales. Et un projet de ville industrielle près de Homs, qui accueillerait des investissements privés iraniens. Mais ces investisseurs suivront-ils ? Ces projets apparaissent surtout comme du volontarisme politique. En comparaison, il y a en Syrie une masse d’investissements privés du Golfe, qui sont bien là, dans le secteur bancaire, dans l’immobilier… Trois banques islamiques ouvriront avant la fin du premier semestre 2007, détenues en majorité par des capitaux koweïtiens, émiriens, saoudiens, alors qu’il n’y a pas une banque iranienne. Les grands groupes d’assurance du Golfe sont tous présents. Les gens du Golfe investissent aussi dans des projets immobiliers. Un hôtel Intercontinental va être construit, pour un investissement de 200 millions de dollars. Tous ces investisseurs profitent de la modernisation de l’économie et de la libéralisation de l’environnement des affaires en Syrie.

Remarque: Cette entrevue a été publiée par Le Figaro le 15 janvier 2007