Pilier du Baas, l’agriculture syrienne est l’une des causes de sa contestation

Plantations-SyrieAlors que la vague de sécheresse qui a touché la Syrie à partir de 2006 et qui a entraîné une chute sévère de sa production agricole n’avait pas encore sévi, un expert syrien notait que le nombre de têtes de bétail dans le pays, soit près de 20 millions, était supérieur à la taille de la population.
Cette remarque en forme de boutade avait vocation à refléter l’importance qu’a longtemps eue le secteur agricole dans l’économie syrienne.
Depuis plusieurs années cependant la donne a changé et l’agriculture syrienne subit de profonds bouleversements qui, au niveau politique et social, se sont partiellement traduits dans le soulèvement populaire qui touche le pays depuis mars 2011.

Un secteur en perte de vitesse

Alors que le secteur représentait 25 % du produit intérieur brut en 2003, cette part baissait à 16 % en 2010, soit une chute de sa contribution de près d’un tiers en l’espace de sept ans.
La forte sécheresse qui a touché la Syrie trois années consécutives à partir de 2006 est passée par là, mais d’autres changements plus structurels sont également responsables de cette dégringolade.
Le secteur agricole syrien a bénéficié depuis l’arrivée au pouvoir du parti Baas au début des années soixante d’un soutien appuyé de la part du gouvernement central. Ce soutien a pris de nombreuses formes qui vont des prêts bonifiés aux paysans aux prix subventionnés à l’achat de la production agricole en passant par le financement des infrastructures d’irrigation.
Les cultures favorisées sont d’abord celles qui sont dites stratégiques, tels le blé, l’orge, le coton et la betterave sucrière, mais aussi les arbres fruitiers ou encore l’élevage. Les principales régions agricoles sont le Nord-Est, autour de l’Euphrate et de ses affluents, le Sud, avec le plateau du Hauran dont la capitale est Deraa, la région centrale, autour des villes de Homs et de Hama, et le Nord, dans les campagnes autour des villes d’Idleb et d’Alep.
Avec la libéralisation économique du pays, qui s’accélère après l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, le gouvernement s’embarque dans une politique de baisse des subventions agricoles. Cette politique entre dans le cadre plus large du désengagement de l’état de l’économie, mais est aussi une conséquence d’un changement de priorités chez les autorités qui puisent leur source de légitimité de moins en moins dans le monde rural et paysan, et de plus en plus dans les villes où le secteur des services pèse d’un poids grandissant.
Alors que la politique de baisse des subventions a, en soi, ses partisans, du fait du coût astronomique pour le Trésor et des distorsions dans le circuit économique que celles-ci impliquent, elle survient au pire des moments.
En effet, au printemps 2008 lorsque le gouvernement annonce l’alignement des prix des fertilisants avec les prix du marché et un triplement du prix du gazole – qui est utilisé comme carburant pour faire fonctionner les pompes à eau –, le monde agricole est en plein marasme, après trois années successives de sécheresse.
Celle-ci a entraîné une dégringolade de la production agricole, avec par exemple une chute de 50 % de la production de blé, mais crée aussi pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la Syrie une véritable crise humanitaire dans certaines régions de l’est du pays qui entraîne l’exil forcé de plusieurs centaines de milliers de personnes qui vont rejoindre les quartiers informels des grandes villes de l’ouest telles Homs, Damas et Deraa.
C’est sur cette trame de fond d’une paupérisation du monde agricole, d’un exode rural accéléré et d’un retrait de l’État que débute le soulèvement populaire en mars 2011.

La pluie, un facteur déterminant

Paradoxalement, l’impact que le soulèvement a eu sur la production agricole a été, jusqu’à récemment, relativement négligeable. Pendant deux années de suite, le secteur a profité de pluies abondantes et, alors que le gouvernement cherche à gagner à lui certaines franges de la société, les agriculteurs ont bénéficié de plusieurs concessions de la part des autorités.
Une réduction d’un quart du prix du gazole a été annoncée en mai 2011, en contradiction parfaite avec la politique appliquée depuis plusieurs années ; le montant du forfait payé aux producteurs de coton pour couvrir les coûts d’irrigation a été doublé ; le prix d’achat de la récolte de blé a été augmenté ; la banque agricole a été priée de fournir des prêts à ses clients sans égard à leur historique de remboursement.
Pour 2012, les chiffres préliminaires annoncés par le ministère de l’Agriculture pointent ainsi vers une récolte de blé stable de l’ordre de 3,7 millions de tonnes, d’une récolte de coton en forte augmentation à près de 700 000 tonnes – sachant que la surface consacrée à la culture du coton est plafonnée par souci d’économiser de l’eau dont le coton est gros consommateur – et à une récolte record d’olives. Les chiffres pour les autres arbres fruitiers ainsi que pour la betterave à sucre ne sont pas moins bons.
Cette bonne performance du secteur pour une deuxième année consécutive explique en partie l’augmentation contrôlée de l’inflation. Alors que beaucoup d’experts craignaient une explosion des prix à la consommation, ceux-ci ont certes fortement augmenté mais de manière moins importante que beaucoup ne le craignaient, grâce à l’offre satisfaisante de produits sur le marché.
D’autres types de problèmes ont cependant touché les agriculteurs.

L’augmentation de la violence : un coup dur

Alors que la partie est du pays a été peu affectée par le soulèvement, d’autres régions subissent de plein fouet l’augmentation de la violence. Le travail des paysans qui récoltent des oliviers dans la région d’Idleb ou élèvent des poulets de Homs et de Hama est rendu très difficile par le conflit.
Par ailleurs, la perturbation des réseaux de distribution et de vente complique l’écoulement des marchandises, certaines parties du pays, telles les zones rurales des gouvernorats d’Alep et d’Idleb, étant aux mains des rebelles, tandis que d’autres sont encore contrôlées par les soutiens du régime.
La dévaluation de la livre syrienne, qui s’est accélérée au début de cette année pour perdre 50 % de sa valeur, ainsi que la hausse des tarifs douaniers entraînent par ailleurs une hausse des coûts des intrants importés.
Alors que de nombreux secteurs de l’économie avaient été touchés dès le début du soulèvement, c’est donc avec un certain retard que l’agriculture subit les effets de la crise.

Un avenir incertain

La question qui se pose pour l’avenir du secteur agricole est celui de sa place dans la Syrie du futur. La perte de pouvoir éventuelle du parti Baas va mettre fin à plusieurs décennies de politique agricole soutenue du gouvernement et dans un système économique qui va être probablement moins favorable au secteur agricole, il est légitime d’avoir des doutes sur la capacité de ce secteur à trouver sa place.
Les futurs gouvernements syriens n’auront pas le luxe de négliger un secteur qui continue de représenter une forte contribution au PIB ainsi qu’une main-d’œuvre très importante. C’est cependant une forme nouvelle de politique agricole qui doit être repensée.

La politique de subventions agricoles du gouvernement syrienComme de nombreux pays à travers le monde, les autorités syriennes subventionnent de manière poussée leur secteur agricole même si l’ampleur de ce soutien a fortement baissé ces dernières années. Ces aides prennent plusieurs formes :
– Des prêts bonifiés aux agriculteurs : à travers la Banque Coopérative Agricole, le gouvernement fournit toutes sortes de prêts bonifiés aux agriculteurs. De manière originale, ces prêts prennent parfois la forme de fourniture en nature de certains intrants et par conséquent certaines agences de la BCA ressemblent davantage à des lieux de stockage d’intrants agricoles qu’à des succursales de banque. À la fin 2010, la BCA gérait près de 106 agences à travers le pays, ce qui en fait le plus grand réseau bancaire de Syrie.
– Des subventions aux intrants : le gouvernement vend à prix réduit de nombreux intrants utilisés par les agriculteurs, y compris le gazole. Depuis 2008, l’approche dans ce domaine a changé. Afin de réduire les pertes et les trafics entraînés par cette politique, le gouvernement a aligné les prix des fertilisants avec ceux du marché, augmenté le prix du gazole et mis en place un fonds de soutien à la production agricole sous forme de paiement direct aux paysans.
– Des prix d’achat supérieurs à ceux du marché : afin d’encourager la production de certaines récoltes, le gouvernement s’engage à payer leur production aux agriculteurs à un prix supérieur à celui du marché. Cette mesure s’applique aux cultures dites stratégiques, soit le blé, l’orge, le coton et la betterave à sucre.