L’énergie n’est pas un enjeu majeur du conflit syrien

Malgré l’importance de la Syrie pour les projets de transport énergétique régionaux, ceux-ci ne semblent pas être un facteur majeur dans l’implication des pays régionaux dans le conflit syrien.

L’enjeu énergétique a rarement été absent des soubresauts politiques qui ont touché le Moyen-Orient depuis la découverte de l’or noir dans la région et il n’est donc pas surprenant que certains s’interrogent sur leur relation éventuelle avec la régionalisation et l’internationalisation du conflit syrien.

Une position géographique stratégique

La Syrie bénéfice d’une situation géographique qui représente un de ses atouts les plus importants pour se positionner comme une plaque tournante pour le transport et le transit de produits dans toute la région. Elle est la porte vers la Méditerranée et l’Europe pour l’Irak et les pays du Golfe et celle vers la péninsule arabique pour la Turquie.

Les décideurs syriens avaient compris l’importance de cette position et projetaient dans les années qui ont précédé le soulèvement populaire de développer leurs infrastructures de transport. Des projets existaient pour construire de nouvelles autoroutes – une allant du littoral à la frontière irakienne et l’autre de la frontière turque à la frontière jordanienne ; pour développer le réseau de chemin de fer qui est déjà l’un des plus importants de la région, et pour améliorer la compétitivité des ports sous la forme de concessions attribuées au secteur privé pour la gestion des terminaux de conteneurs des ports de Tartous et de Lattaquié. A cause de leurs coûts mais aussi des lenteurs bureaucratiques peu de ces projets ont vu le jour.

Le secteur énergétique n’est évidemment pas en reste. Bien qu’elle soit un producteur modeste de produits énergétiques – ses réserves de pétrole et de gaz se portent à environ 2,5 milliards de barils et 241 milliards de mètres cube – la Syrie était au centre de plusieurs projets, en particulier pour le transport de gaz.

Le gazoduc arabe

Le gazoduc arabe, ou Arab Gas Pipeline (AGP), représente un rare exemple de projet de coopération régionale abouti. Ce gazoduc d’une longueur de 1 200 kilomètres doit relier les champs gaziers égyptiens, et dans un second temps irakien, à la Jordanie, au Liban et à la Syrie et de là à la Turquie pour se connecter au projet de gazoduc Nabucco qui devait acheminer principalement les gaz iranien et azéri vers les marchés européens. Bien que le projet Nabucco soit maintenant enterré, la Turquie reste incontournable pour relier les marchés moyen-orientaux à l’Europe.

Avec une enveloppe totale d’environ 1,2 milliard de dollars, financée principalement par des fonds arabes, l’AGP doit au final fournir près de 10 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le gaz égyptien avait commencé à fournir la Syrie en 2008 mais le gazoduc ne fonctionne plus que de manière très intermittente depuis le début du soulèvement.

La Syrie devait bénéficier du projet à la fois car il lui permettait d’avoir accès à de nouvelles sources énergétiques mais aussi sous la forme de revenus de transit. Le gazoduc devait aussi lui permettre d’acheter du gaz azéri ainsi que du gaz iranien via le réseau turc.

Le gazoduc islamique

Un des autres projets régionaux de transport de gaz est le Gazoduc islamique, aussi appelé, gazoduc de l’amitié, qui acheminerait du gaz iranien jusqu’à la côte méditerranéenne, et de là éventuellement jusqu’en Europe, en passant par l’Irak, la Syrie et le Liban.

Le gazoduc qui mesurera dans un premier temps 2 000 kilomètres et coûtera 2,5 milliards de dollars à construire transportera 110 millions de mètres cubes de gaz naturel par jour soit plus de 40 milliards par an. La Syrie et l’Irak ont déjà signé des engagements préliminaires pour l’achat de 20 et 25 millions de mètres cube par jour respectivement. De la côte syrienne le gazoduc serait étendu par un tronçon sous-marin jusqu’en Italie ce qui porterait la longueur du gazoduc à 6 000 kilomètres et son coût à 10 milliards de dollars.

Le projet qui a été formalisé au début de l’année 2011, soit deux mois avant le début du soulèvement populaire syrien, en est encore à ses débuts, les iraniens ayant annoncé le commencement des travaux sur leur territoire en 2012.

L’un des points sensibles de ce projet réside dans le fait que le gaz iranien sera extrait du champ gazier South Pars, ou Pars Sud, qui est considéré comme le plus grand champ gazier du monde avec des réserves estimées à près de 14 000 milliards de mètre cube de gaz.

Doha et Téhéran en compétition gazière

Or ce champ est partagé avec le Qatar, qui le nomme North Dome ou Dôme du Nord. Doha, qui a réussi à développer sa partie du champ beaucoup plus rapidement que son voisin iranien, a aussi son propre plan de gazoduc régional qui devrait transiter par la Syrie pour arriver sur les marchés européens. Le Qatar et l’Iran sont évidemment parmi les principaux protagonistes régionaux du conflit syrien. Cette concurrence a mené beaucoup d’analystes à considérer que la rivalité entre ces deux pays autour du gaz et de son transport constituait la toile de fond du conflit syrien.

Cette théorie souffre cependant de plusieurs faiblesses.

L’Iran peut difficilement être considéré à l’heure actuelle comme un compétiteur sérieux du Qatar. En termes de développement du champ gazier de South Pars, Téhéran accuse beaucoup de retard. Par ailleurs, pour assurer la viabilité de son projet gazier Téhéran a besoin d’exporter son gaz vers l’Union européenne qui représente l’un des plus grands marchés mondiaux. Or pour des raisons politiques évidentes l’Iran n’a à ce jour conclu aucun contrat de vente de gaz avec un pays européen.

Quant au Qatar, il est vrai qu’il réfléchit à la construction d’un gazoduc lui permettant de transporter son gaz naturel sans avoir à le liquéfier et à le faire passer par le détroit d’Ormuz. Cependant les dirigeants qataris n’ont non seulement pas commencé une quelconque négociation avec Damas dans les années qui ont précédé le soulèvement, mais ils n’ont pas non plus encore décidé du tracé d’un potentiel futur gazoduc.

Deux tracés sont en effet en compétition avec l’objectif à terme de se raccorder au gazoduc Nabucco. Le premier verrait le gazoduc traverser l’Arabie saoudite, le Koweït, l’Irak et enfin la Turquie alors que l’autre transiterait par l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et enfin l’Irak. Dans un cas comme dans l’autre Doha aura donc besoin de l’aval de son grand voisin saoudien qui ne voit pas d’un bon œil les ambitions énergétiques géostratégiques de Doha.

Deux autres facteurs ne penchent pas non plus vers cette logique. La première est que si l’Iran venait à développer ses capacités d’exportation de gaz vers l’Europe le premier pays qui en souffrirait serait son allié politique dans le conflit syrien, la Russie, qui fournit pas moins de 30% des besoins énergétiques de l’Union européenne. Cette domination sur le marché du gaz européen représente d’ailleurs une carte maîtresse dans les relations politiques entre Moscou et les capitales européennes. La Russie était d’ailleurs l’un des principaux opposants au projet Nabucco qui devait se fournir entre autres en gaz iranien.

La seconde est que si l’intervention des divers pays régionaux s’expliquait principalement par leurs soucis de s’assurer le contrôle des routes de transport énergétique, il aurait été réaliste de s’attendre à ce que les autorités syriennes le clament haut et fort et qu’elles expliquent l’hostilité des pays de la région vis-à-vis d’elles par la pure défense de leurs intérêts. Or en plus de deux ans de conflit le régime syrien n’a quasiment jamais fait mention de cette question.

Il est probable que le conflit syrien aura un impact sur les projets énergétiques régionaux, étant donné la situation géographique du pays. Dans tous les cas de figure, avant de se concrétiser tout projet devra attendre la fin du conflit et la stabilisation du pays, ce qui pourra durer plusieurs années. Il reste qu’en l’état des choses il semble difficile de faire de la question énergétique et de la compétition entre différents pays de la région pour approvisionner les marchés européens, une des raisons principales du conflit syrien et de sa régionalisation.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’octobre 2013 du Commerce du Levant

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