C’est la désolation économique dans les régions tenues par l’opposition syrienne

Alep-Syrie-AFP-Mars-2014Contrairement aux régions qui sont sous le contrôle du régime syrien, celles tenues par l’opposition ou par d’autres groupes armés souffrent d’une fragmentation très poussée et de l’absence d’une autorité centrale qui puisse y imposer ordre et sécurité.
Ces régions qui ne sont plus sous le joug du régime syrien peuvent être divisées en trois principales parties : la première inclut le nord-ouest du pays ainsi que la vallée de l’Euphrate, y compris une partie de la ville d’Alep, est tenue par divers groupes de l’opposition, par des tribus sans attaches politiques particulières et par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ; la deuxième est tenue par les Kurdes dans l’extrême nord-est du pays ainsi que deux poches à majorité kurde au nord de la ville d’Alep ; et la troisième englobe diverses régions et poches à travers tout le pays tenues par divers groupes de l’opposition, telles la vallée du Ghab (à l’ouest des villes de Homs et de Hama), les banlieues de Damas, la région du Hauran et le Golan, dans le sud du pays, ainsi que de nombreuses autres petites villes à travers le pays comme Yabroud qui subit actuellement les assauts du régime allié au Hezbollah.

Des caractéristiques communes

Plusieurs caractéristiques sont communes à ces régions. L’instabilité et les conditions de sécurité difficiles qui y règnent ont entraîné une disparition quasi totale de l’activité économique formelle ; les sources de revenus pour la population y sont très limitées ; ce sont des régions qui sont principalement rurales ; avant le début du soulèvement, elles avaient les indicateurs de développement socio-économiques les plus bas du pays.
Comme le reste de la Syrie, ces régions subissent les conséquences de la guerre et des activités économiques et commerciales qui lui sont liées (voir Le Commerce du Levant février 2014).
Ce qui reste de l’économie formelle tourne autour de l’agriculture, principalement les récoltes de blé et d’orge ainsi que le bétail, et le commerce de détail, telles les petites épiceries.
Certaines entreprises publiques et institutions économiques rattachées à l’État central continuent à fonctionner. On peut citer par exemple les moulins à blé aux abords de la ville de Manbij, qui produisaient avant le conflit l’équivalent de 5 % des besoins en farine de la Syrie et qui continuent à en fournir tous les jours pour environ un million de personnes. Certaines centrales électriques, telle celle du barrage de l’Euphrate situé à Tabqa, où des usines de traitement d’eaux continuent elles aussi à fonctionner, en grande partie grâce aux mêmes ingénieurs qui les dirigeaient avant le début du conflit.
Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires de l’État qui vivent dans ces régions continuent de toucher leurs salaires du gouvernement, fournissant une rare source de revenus pour une partie de la population. Le régime a cependant suspendu le paiement des salaires des personnes qu’il a réussi à identifier comme étant des partisans de l’opposition. La question se pose sur la raison pour laquelle le régime continue de payer des salaires à des personnes qui ne travaillent plus directement pour ses services et alors qu’il cherche à faire des économies. L’explication la plus plausible est qu’il cherche à conserver des allégeances parmi les fonctionnaires. Dans une situation d’appauvrissement généralisée, c’est un moyen pour les autorités centrales de montrer l’intérêt de rester fidèle à l’État plutôt qu’à un mouvement d’opposition qui ne fournit pas de gagne-pain. Beaucoup de ces fonctionnaires sont d’ailleurs obligés de se déplacer physiquement à l’organisme auquel ils sont rattachés pour toucher leur salaire, ce qui est un bon moyen pour le régime de garder un œil sur eux.
Il est intéressant de signaler certains efforts d’organisation des relations économiques apparues ici et là. Un syndicat ouvrier a par exemple été créé en 2013 dans la ville de Manbij : il s’agit du premier syndicat syrien en près d’un demi-siècle à ne pas être sous le joug du parti Baas. Mais en janvier de cette année la ville était prise d’assaut par l’EIIL et l’expérience du syndicat a pris fin.

La région du Nord

La région du Nord est la plus grande partie de Syrie à ne plus être sous la coupe du régime, mais c’est en même temps la partie la plus morcelée du pays, qui connaît les formes les plus poussées de chaos, d’instabilité et d’insécurité. De nombreux groupes qui vont des plus radicaux aux plus modérés s’y disputent le pouvoir.
Comme les autres régions libérées du joug du régime, elle est aussi systématiquement bombardée par l’aviation gouvernementale.
L’extraction et le commerce du pétrole sont une source importante de revenus dans ces régions. Les champs pétrolifères sont contrôlés par de nombreux groupes en compétition les uns avec les autres qui extraient de petites quantités d’hydrocarbures, les raffinent de manière rudimentaire et les distribuent. Un marché dédié au commerce du pétrole aurait d’ailleurs vu le jour près de la ville de Manbij. Les volumes de pétrole extrait sont difficiles à évaluer, mais ils sont considérés comme relativement limités pour l’instant, probablement de l’ordre de quelques milliers de barils par jour.
Grâce à la longueur de la frontière avec la Turquie, un commerce d’importation des produits de consommation est aussi relativement florissant. Les Syriens utilisent aussi le marché turc pour écouler leurs maigres excédents agricoles mais aussi du pétrole.
La région reçoit aussi des aides de l’extérieur, principalement des communautés expatriées, de quelques organisations internationales et des fondations, et des riches personnalités de la région du Golfe. Les sommes en provenance du Golfe sont estimées à plusieurs centaines de millions de dollars depuis le début du conflit. Il faut préciser que ces montants incluent les sommes qui servent à financer l’achat d’armement. Par ailleurs, l’aide des organisations internationales se fait à la fois en liquide et en nature, par exemple sous la forme de paniers alimentaires ou de produits médicaux.
L’argent versé à la population est utilisé pour acheter divers produits et services, ce qui contribue à alimenter l’économie locale. Une partie de l’aide qui provient de l’extérieur est conditionnée. En conséquent cet argent sert à financer des formes diverses de projets comme des cliniques, des puits d’eau, des boulangeries ou de petites usines.

Les régions kurdes

Les régions kurdes, principalement autour de la ville de Qamishli située à l’extrême nord-est de la Syrie, sont les plus stables du pays. Ceci est en partie dû au fait que le régime y maintient une certaine présence.
En effet, une sorte d’arrangement s’est conclue entre le Parti de l’union démocratique (PUD), un parti kurde rattaché au PKK turc et dont la branche armée domine la région, et le régime syrien pour un partage du pouvoir. Au début de cette année, le PUD a d’ailleurs formé une sorte de gouvernement local en charge de la gestion administrative de cette région.
La stabilité du Nord-Est a permis d’attirer des populations qui ont fui les combats. Les champs pétrolifères alentour qui ne sont que partiellement exploités permettent la fourniture de produits pétroliers à la population ainsi qu’une source de revenus pour l’administration locale. Le mazout y est vendu à environ 35 livres syriennes le litre, soit la moitié de son prix dans les régions tenues par le gouvernement. En raison de la présence du régime dans la région, celle-ci reçoit l’aide des agences des Nations unies qui se fait à travers l’Irak – l’ONU n’est en effet autorisée de travailler qu’avec les autorités de Damas. Des avions cargos de l’ONU remplis de divers produits à destination de la population atterrissent ainsi régulièrement sur l’Aéroport international de Qamishli.
En plus de sa frontière avec la Turquie, la région kurde du pays partage une frontière avec le Kurdistan irakien avec lequel les échanges commerciaux se maintiennent.

Les autres régions tenues par l’opposition

Pour le reste des régions tenues par l’opposition, les informations disponibles sont très limitées. Le peu que l’on sait est que les rares formes d’activité tournent presque uniquement autour d’activités de subsistance.
En plus d’être coupées les unes des autres, beaucoup de ces régions, telles les banlieues de Damas, subissent un siège imposé par le régime qui les coupe du monde extérieur. À cause de leur isolement, les aides extérieures n’arrivent qu’au compte-gouttes.
Dans le sud du pays, les régions du Hauran et du Golan bénéficient de la proximité de la frontière jordanienne pour se fournir en divers produits bien que le niveau des échanges soit encore très limité.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2014 dans Le Commerce du Levant

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