L’économie du littoral syrien se porte mieux

Tartous-662208-01-08-AFP-Juillet-2014Plusieurs indicateurs témoignent d’un regain d’activité économique dans la région côtière syrienne, largement acquise au régime de Bachar el-Assad. S’il se confirme, ce rebond serait le premier à toucher une partie de la Syrie depuis le début du soulèvement en 2011.

Une croissance à double chiffre des investissements

Selon des chiffres fournis par le gouvernorat de Tartous, l’un des deux gouvernorats du littoral avec celui de Lattaquié, le nombre d’entreprises créées en 2013 aurait augmenté de 54 % en rythme annuel, passant de 326 entreprises en 2012 à 501 l’année dernière. Cette tendance se confirmait au début de cette année. Ainsi, durant les quatre premiers mois de 2014, selon le gouvernorat de Tartous les nouvelles entreprises sont en augmentation de 77 % par rapport à la même période de l’année dernière, passant de 170 à 301 entreprises.
On n’a pas de données équivalentes pour le gouvernorat de Lattaquié, mais la même tendance est confirmée par les acteurs locaux.
La plupart des nouveaux établissements opèrent dans le secteur du commerce, en particulier de détail. Au-delà de ce secteur, l’industrie légère, en particulier l’agroalimentaire et la pharmacologie, attire également les investisseurs.
Les investissements lourds restent relativement limités selon les chiffres de l’Agence syrienne chargée d’attribuer des licences aux investissements industriels importants : durant le premier trimestre, deux projets seulement ont obtenu son feu vert à Tartous et un à Lattaquié. Ce regain d’activité marque une inversion de la courbe pour cette région.
L’économie du littoral syrien est traditionnellement fondée sur plusieurs secteurs : les ports de Lattaquié et de Tartous ; les récoltes d’agrumes et de tabac ; l’industrie légère ; le tourisme ; et la raffinerie de pétrole de Banias qui est la troisième plus grande ville de la côte.

Les déplacés jouent un rôle-clé

Comme le reste du pays, l’économie du littoral a été sérieusement affectée par le soulèvement populaire et la guerre avec une baisse drastique des investissements et de la consommation, et une hausse de l’inflation et du chômage.
Les violences se sont traduites dès l’été 2012 par un afflux de réfugiés vers les régions côtières, en particulier en provenance des gouvernorats d’Alep, d’Idlib et de Homs. Cette population joue aujourd’hui un rôle-clé dans la croissance des investissements dans la région.
Dans une première étape, ces déplacés ont permis de tirer la demande pour les produits et les services. Les plus pauvres d’entre eux, qui constituent la majorité des arrivants, ont bénéficié de l’aide humanitaire, ce qui a eu aussi pour effet d’augmenter la demande de produits de première nécessité.
Les membres de la classe moyenne alépine, quant à eux, ont rempli les cafés et restaurants de Lattaquié. Deux ans après leur arrivée, ils délaissent maintenant la location et s’orientent vers l’achat d’appartements.
Quant aux investisseurs, après avoir joué l’attente plusieurs mois avec l’espoir de rentrer rapidement chez eux, beaucoup se sont maintenant résignés à rester dans leur région d’accueil et à y investir leur épargne.

Plusieurs avantages comparatifs

En plus de cet afflux de réfugiés et d’investisseurs, la zone côtière possède de nombreux avantages par rapport à d’autres régions de Syrie.
Le premier est celui de la sécurité, la région étant la moins affectée par la guerre touchant le pays. Cette stabilité, qui dure depuis maintenant trois ans, donne des perspectives à moyen terme aux investisseurs qu’ils ne peuvent avoir dans d’autres régions.
L’absence de concurrence est un autre avantage. La guerre a détruit de nombreuses entreprises à travers tout le pays, créant une baisse de l’offre qui n’est que partiellement comblée par les importations. La baisse de la livre syrienne par rapport au dollar fournit d’ailleurs un avantage de prix non négligeable aux producteurs locaux par rapport aux importateurs ; elle leur offre aussi une compétitivité à l’export dont pour l’instant peu tirent profit.
Quant à l’abondance de la main-d’œuvre au chômage, elle entraîne une pression à la baisse des salaires qui renforce les marges.
Enfin, il ne faut pas négliger l’attention particulière accordée par le gouvernement à la zone côtière. En mai, le gouvernement a annoncé l’établissement de deux zones industrielles près de la ville de Lattaquié. Auparavant, de nombreux projets avaient été annoncés, de la création de plusieurs facultés universitaires à celui d’un centre de tri et de stockage de tabac.
Ces annonces semblent d’abord répondre à un besoin d’afficher un soutien à une population qui continue de fournir de nombreux hommes pour combattre, et mourir, pour le régime.

Une croissance qui ne cache pas de nombreuses difficultés

Cette croissance des investissements ne doit pas cacher les nombreuses difficultés auxquelles fait face la zone.
Bien qu’elle soit élevée sur une base annuelle, la croissance des investissements fait suite à une baisse drastique les années précédentes ; en d’autres termes cette hausse se fait relativement à un niveau qui était très bas.
Les obstacles auxquels sont confrontés les investisseurs sont également nombreux.
Malgré sa stabilité, la région n’est pas à l’abri de soubresauts, les combats ayant touché au printemps 2014 la ville de Kassab, située à seulement quelques kilomètres de Lattaquié, en témoignent.
Par ailleurs les projets annoncés par l’État rentrent pour l’instant principalement dans le cadre de la propagande, peu d’entre eux ayant démarré ; le manque de ressources du gouvernement rend peu probables des investissements significatifs de sa part sur le court et moyen terme.
Les entrepreneurs souffrent également des maux qui touchent leurs pairs dans d’autres parties du pays.
L’instabilité de l’environnement macroéconomique et législatif en est un, la Syrie étant par ailleurs soumise à de sévères sanctions occidentales. L’appauvrissement général de la population et la très forte baisse du pouvoir d’achat en est un autre. Les Syriens vivant sous le seuil de pauvreté a dépassé les 50 % alors que le chômage touche, lui aussi, environ la moitié de la population active.
Par ailleurs, les entreprises doivent faire face aux coupures d’électricité incessantes, à l’irrégularité de l’approvisionnement des intrants ainsi qu’à leurs coûts élevés. La distribution des produits subit des aléas similaires.

Quelles conséquences politiques ?

La zone côtière a évidemment la particularité d’être le berceau de la famille Assad et de la communauté alaouite. Par conséquent, le retour des investissements observés ne manque pas d’alimenter les spéculations sur les possibilités d’autonomisation politique de cette région à terme.
Deux facteurs importants entravent une telle éventualité.
Le premier tient à la dépendance de la zone côtière envers l’État central syrien. Ce dernier reste le plus grand employeur de la zone, que ce soit dans l’armée et les services de sécurité qui recrutent de manière disproportionnée des jeunes hommes de la communauté alaouite, ou dans l’administration civile vers laquelle beaucoup de jeunes alaouites se sont aussi orientés.
Plutôt que le résultat d’une politique volontariste de l’État, le grand nombre d’alaouites dans le secteur public civil est aussi la conséquence de la pauvreté et du manque de capital financier de cette communauté qui n’avait pas l’option de travailler dans le commerce. Jusqu’à aujourd’hui les principaux hommes d’affaires de la ville de Lattaquié sont d’ailleurs des sunnites, bien qu’ils doivent aujourd’hui s’associer à des proches du régime pour faciliter leurs affaires.
Le changement démographique qui a affecté la zone est l’autre obstacle à son autonomie. Les réfugiés arrivant de l’intérieur syrien, y compris ces nouveaux investisseurs, sont en très grande majorité des sunnites qui s’ajoutent aux communautés sunnites relativement importantes des villes côtières. Au-delà de leur affiliation communautaire, ces nouveaux arrivants gardent des liens très forts avec leurs villes et villages d’origine.
La guerre syrienne a, dans un certain sens, renforcé, et non affaibli, les liens entre le littoral syrien et le reste du pays.

 

Remarque: Cet article a été publié en août 2014 dans Le Commerce du Levant

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