Le tissu économique et social syrien est largement détruit

Quatre ans après le début du soulèvement, les pertes de l’économie syrienne se monteraient à plus de 200 milliards de dollars, selon un centre de recherche syrien.
Le Syrian Center for Policy Research (SCPR), basé à Damas mais qui se dit indépendant, a publié début mars un rapport dans lequel il essaie de chiffrer la situation de l’économie et de la société syrienne à la fin 2014.
Bien qu’il doive être lu avec précaution, étant donné l’extrême difficulté d’amasser et d’estimer des données dans la situation de guerre que vit le pays, et bien qu’il ne révèle pas de tendances nouvelles, le rapport tente un chiffrage de la destruction économique et sociale qui permet d’affiner l’analyse et la compréhension de la situation.
Le SCPR estime les pertes de l’économie syrienne entre mars 2011 et décembre 2014 à 202,6 milliards de dollars, soit l’équivalent de quatre fois le PIB du pays en 2010, l’année qui a précédé le début du soulèvement populaire.
Il arrive à ce résultat en additionnant la valeur estimée des pertes dues à la destruction de capital, qu’il estime à 71,88 milliards de dollars, soit 36 % du total, ainsi que celles dues à la perte de valeur de la production économique qu’il estime à 119,7 milliards, soit 59 % du total. Il y ajoute les dépenses militaires extrabudgétaires qu’il considère être une perte, car l’argent aurait dû être investi dans l’économie, à 11 milliards de dollars, soit 5 % du total.

Le commerce, les transports et le pétrole, principaux
perdants

Le commerce intérieur, les transports et la communication, ainsi que le secteur pétrolier sont les trois secteurs qui ont pesé le plus dans la chute de la production économique. La valeur combinée de leurs pertes représente plus de 50 % du total des pertes du PIB.
Ceci reflète d’une part la contribution importante de ces trois secteurs à la production économique mais aussi des facteurs qui leur sont plus spécifiques.
Le commerce a souffert de la baisse du pouvoir d’achat de la population et donc de la chute de la consommation, ainsi que de la fragmentation géographique du pays qui a renchéri le coût de la distribution. La division du pays a également affecté le secteur des transports, de nombreuses régions étant coupées les unes des autres empêchant le déplacement de passagers et de marchandises. Quant au secteur pétrolier, il a souffert de l’arrêt de la plupart des champs pétrolifères.
Les pertes subies par les services publics, l’agriculture et l’industrie manufacturière ont également pesé lourd dans la balance.

L’industrie, une rare lueur d’espoir

L’industrie, qui a chuté de manière dramatique jusqu’à la fin 2013, s’est cependant reprise l’année dernière, affichant une croissance de 16 %.
Les zones relativement stables du pays, principalement la zone côtière et la région de Soueida au Sud, ainsi que les zones industrielles situées près de Damas et de Homs ont ainsi vu un regain d’activité, qui s’explique par la baisse de l’offre des autres régions du pays et de la compétitivité des importations.
La destruction de l’industrie syrienne en 2012 et 2013 a entraîné une chute de la production locale et donc ouvert de nouvelles possibilités aux usines qui continuaient à tourner. Cette faiblesse de l’offre a été accentuée par la chute de la livre syrienne qui a entraîné une hausse du coût des importations et donc une baisse de compétitivité des produits importés, au bénéfice des usines syriennes.
Il faut cependant tempérer tout excès d’optimisme. La faiblesse du pouvoir d’achat de la population – en 2014, la consommation des ménages, qui est la principale source de demande, a baissé de 41,7 % par rapport à son niveau de 2010 –, les difficultés de distribution, les coupures incessantes d’électricité ainsi que l’augmentation des coûts de production, tels les salaires et les intrants, forment des obstacles à une reprise prolongée et soutenue du secteur.
D’ailleurs, malgré la croissance de l’année dernière, la valeur de la production du secteur industriel ne représentait en 2014 qu’un cinquième de son niveau de 2010.

Déficit et dette en hausse

La crise économique a également entraîné une détérioration dramatique des comptes publics.
En 2014, le déficit budgétaire se montait à 40,5 % du PIB, alors qu’il se situait à 35,7 % en 2013 et à seulement 5 % en 2010. Cette baisse est principalement due à la chute des recettes fiscales, qu’elles soient directes ou indirectes.
Ce déficit a entraîné une augmentation exponentielle de la dette publique à
147 % du PIB à la fin de l’année dernière, alors qu’elle se situait à seulement 23 % en 2010.
La dette interne, principalement sous la forme d’avances de la Banque centrale de Syrie, se situait à la fin de l’année dernière à 76 % du PIB, alors que la dette externe était à 71 %. Jusqu’en 2010, les autorités syriennes vantaient la faiblesse de leur dette externe, qui se situait à seulement 7 % du PIB, mais la fin des exportations de brut et des autres rentrées de devises a poussé le gouvernement à emprunter auprès de ses alliés, principalement l’Iran.
Il faut cependant relativiser la hausse du ratio dette/PIB en sachant qu’elle reflète aussi en partie la chute spectaculaire du PIB.

Chute catastrophique de l’espérance de vie

Cette destruction du tissu économique syrien a son pendant social. Le chômage et la pauvreté sont en hausse spectaculaire, entraînant une destruction du tissu social, ainsi que des liens et des solidarités familiaux et communautaires.
Selon le rapport, près de quatre Syriens sur cinq vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Le chômage, quant à lui, continue à augmenter et se situerait à 57,7 % de la population active, alors qu’il était estimé à environ 14 % en 2011. La criminalité, les trafics en tout genre sont en forte croissance.
L’un des chiffres les plus parlants est celui de la chute de l’espérance de vie. Alors qu’elle se situait à 75 ans en 2010, elle est dorénavant à 55 ans, soit une chute de 20 ans en l’espace de seulement quatre années. Cette baisse est en partie la conséquence du très grand nombre de décès dus au conflit.

Une sérieuse hypothèque sur l’avenir

Au-delà des conséquences chiffrées du désastre syrien que le rapport met en lumière, le conflit entraîne aussi de graves conséquences sur le long terme pour l’économie et la société syriennes qui hypothèquent déjà les projets de reconstruction.
La dette que le gouvernement est en train d’accumuler, à la fois pour importer produits pétroliers et céréales, payer les salaires de ses fonctionnaires et financer l’effort de guerre, devra un jour être remboursée par le peuple syrien, et va s’ajouter au fardeau que va constituer l’effort financier gigantesque nécessaire à la reconstruction.
Les actifs physiques qui ont été détruits, tels les usines, les centrales électriques, les canaux d’irrigation, les sites touristiques et les bâtiments résidentiels, nécessiteront beaucoup de temps pour être remplacés, à la fois à cause de la faiblesse des moyens financiers du gouvernement et de la fuite des capitaux.
Beaucoup d’hommes d’affaires syriens ont fui et se sont établis dans leurs pays d’accueil. En Turquie par exemple, plus de 25 % des entreprises créées l’année dernière par des investisseurs étrangers l’étaient par des hommes d’affaires syriens. Ayant investi de l’argent et développé une clientèle, ils ne retourneront pas de sitôt.
La classe moyenne syrienne a également fui. Cadres, universitaires, médecins, ingénieurs et professionnels en tout genre ont trouvé refuge en Europe ou dans les pays du Golfe. Avec leur départ, la Syrie a perdu une part importante de son capital humain, qui aura besoin de décennies pour être compensé.
La guerre a également créé de nouvelles activités et de nouveaux réseaux qui ont bénéficié du retrait de l’État et de la situation de non-droit qui s’est établie dans de nombreuses parties du pays, y compris celles sous contrôle du régime. Lutter contre ces intérêts créés par l’économie de guerre sera l’un des défis les plus difficiles à relever.
Enfin, la fragmentation géographique et politique est de plus en plus ancrée. Beaucoup de lignes de fronts qui ont été longtemps jugées temporaires sont devenues des quasi-frontières fractionnant le pays en zones. La division de la ville d’Alep depuis l’été 2012, entre une partie ouest contrôlée par le gouvernement et une partie est contrôlée par l’opposition, est l’un des exemples les plus parlants de cette situation.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2015 dans Le Commerce du Levant

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