Malgré la chute d’Idleb, le régime syrien continue de tenir ses villes

La prise à la fin mars par l’opposition syrienne de la ville d’Idleb, qui est seulement la seconde capitale provinciale à échapper au régime, a paradoxalement mis en lumière le contrôle continu de celui-ci sur presque tous les principaux centres urbains du pays.
Idleb, située au nord-ouest du pays et capitale de la province du même nom, est tombée aux mains d’une coalition de groupes armés affiliés à l’opposition, mais à teneurs largement islamiste et salafiste, et au Front al-Nosra.

Un test de gouvernance

La prise d’Idleb va représenter un test pour l’opposition et sa capacité de gouverner. Alors que c’est l’unité des groupes armés qui a permis sa prise, des divisions apparaissent déjà sur la gestion de la ville.
Le gouvernement intérimaire de la coalition nationale a fait part de son souhait de faire de la ville sa base à l’intérieur du territoire syrien – il est actuellement basé à Gaziantep au sud de la Turquie – et certaines administrations de l’État lui ont d’ailleurs déjà été transférées, par exemple le directorat de l’éducation.
Le gouvernement intérimaire a d’ailleurs publié un communiqué dans lequel il a demandé à ce que toutes les propriétés publiques et privées dans la ville soient préservées et que les services publics continuent à fonctionner « afin de montrer au monde que les Syriens sont aptes à gérer efficacement leur pays ». S’il venait à jouer un rôle de poids dans la gestion d’Idleb, ce qui est loin d’être certain, le gouvernement intérimaire apporterait une reconnaissance internationale et certains moyens financiers et logistiques – fin mars il a ainsi annoncé qu’il distribuerait plus de 50 000 tonnes de blé envoyées par des pays donateurs dans tout le nord du pays.
Certains groupes, en particulier le Front al-Nosra, sont cependant fortement opposés à tout ce qui est lié à la coalition nationale qu’ils perçoivent comme inféodée aux intérêts de l’Occident, des pays du Golfe et de la Turquie. L’emprise réelle sur le terrain de la coalition et de son gouvernement est par ailleurs très faible.

Province agricole sous-développée

La province d’Idleb fait partie des sept provinces syriennes considérées comme les moins développées économiquement et socialement.
La Syrie est en effet composée de quatorze provinces, qui portent toutes le nom de leur capitale et qui, du point de vue de leur développement économique et social, sont divisées équitablement en deux groupes. Sept sont relativement riches : Damas, Damas campagne, Alep, Homs, Hama, Lattaquié et Tartous ; et sept autres, situées à la marge géographique, politique et économique du pays, sont moins développées : Souweida, Deraa et Kuneitra dans le Sud, Raqqa, Deir ez-Zor et Hassaké dans le Nord-Est et Idleb donc dans le Nord-Ouest.
Certains déséquilibres existent à l’intérieur de ces provinces ; ainsi, les zones rurales d’Alep sont parmi les plus sous-développées de Syrie.
Cette division est plus ou moins reconnue par le gouvernement qui offre des incitations aux investisseurs qui s’installeraient dans les régions les plus pauvres, telles des exemptions fiscales. L’investissement, en revanche, ne suit pas et Idleb en accueille, par exemple, très peu, qu’ils soient publics ou privés. Un des rares grands projets industriels qui y existait avant le début du soulèvement est une usine détenue par les frères Ouais qui produisait des produits laitiers sous la marque Candia. L’agriculture joue un grand rôle dans l’économie de la région, en particulier la culture de l’olive dont Idleb est le centre en Syrie.
Pendant longtemps, la région dépendait d’Alep et en a d’ailleurs été administrativement détachée dans l’objectif non avoué d’affaiblir économiquement et politiquement la grande métropole du nord syrien.

Le gouvernement délaisse les campagnes

La chute d’Idleb a paradoxalement rappelé que le régime continuait à contrôler presque toutes les grandes villes du pays, au contraire des campagnes qui sont tombées sous le contrôle de l’opposition.
Idleb est en effet seulement la seconde capitale provinciale sur les 14 que compte le pays à ne plus être contrôlée par le régime, l’autre étant Raqqa qui est tombée à l’été 2013 et est rapidement passée sous le contrôle de l’État islamique.
En dehors de Raqqa et Idleb, quatre autres capitales provinciales ne sont contrôlées qu’en partie par le régime : Alep qui est divisée en deux est contrôlée en partie par l’Armée syrienne libre ; Deraa, qui est en partie aussi tenue par l’Armée libre ; Deir ez-Zor, dont certains quartiers sont aux mains de l’État islamique ; et Hassaké, où la branche armée de l’Union démocratique, le principal parti kurde syrien, contrôle certains quartiers. Le contrôle de Qamishli dans l’extrême Nord-Est est aussi partagé entre le régime et les Kurdes, même si la ville n’est pas une capitale administrative.
Depuis le début du soulèvement, en 2011, le gouvernement a pris particulièrement soin de tenir en main ses capitales provinciales, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’elles concentrent une grande masse de population qui, si elle se regroupe et s’organise, peut représenter un vrai danger. À cette fin, toutes les principales places des villes sont très strictement contrôlées afin d’éviter tout regroupement qui pourrait ressembler à ce qu’a vécu la place Tahrir au Caire.
La capacité de l’opposition à tenir les places centrales de ces villes à deux occasions, en avril 2011 à Homs et en juillet de la même année à Hama, a d’ailleurs provoqué à chaque fois une escalade militaire dramatique du régime qui a largement contribué à faire basculer le soulèvement vers la violence : le massacre de la place de l’Horloge à Homs le 18 avril 2011 et l’entrée des chars de l’armée à Hama le 31 juillet.
Le contrôle des villes a également une portée symbolique, car elles représentent le centre du pouvoir politique et le siège des principales administrations régaliennes.
Mais aussi car, comme le démontre une étude à paraître du chercheur syrien Kheder Khaddour,  c’est à partir de ces capitales provinciales que la puissance économique de l’État et tous les leviers qui l’accompagnent se projettent vers les régions alentour.
Le paiement des salaires des fonctionnaires, les financements commerciaux par les agences des banques publiques, les licences nécessaires pour la création de tout projet industriel ou commercial, la distribution d’intrants agricoles aux paysans, la délivrance de toutes sortes de documents administratifs, les services judiciaires et de police  : tout se passe à partir de ces capitales et fournit donc des moyens très importants de contrôle de la population.
L’usage des barils explosifs et d’autres moyens de destruction contre la partie orientale d’Alep est d’ailleurs considéré par certains analystes comme une réponse à l’installation d’une administration civile relativement efficace dans les régions tenues par l’opposition syrienne. Suite à la prise de l’est de la ville à l’été 2012, et en partie grâce au soutien et au financement d’organisations internationales, l’opposition avait en effet réussi pendant un certain temps à fournir une structure alternative au gouvernement syrien.
Détruire la partie d’Alep détenue par l’opposition était le moyen d’empêcher la mise en place de cette alternative et de toute structuration de l’espace des zones libérées du contrôle du régime. La politique de bombardement de celui-ci a d’ailleurs largement réussi, poussant de nombreuses organisations et activistes de l’opposition à quitter la ville. La même politique est actuellement suivie à Idleb. Dans la perspective de la chute de la ville, le gouvernement avait fermé dans les jours la précédant et rapatrié sur Jisr el-Choughour, la ville la plus proche, la plupart des administrations.
Puis, suite à la chute de la ville, une campagne de bombardement indiscriminée par barils et missile Scud a commencé, visant en particulier les principaux locaux gouvernementaux.

Détruire plutôt qu’abandonner

Même si la chute rapide d’Idleb a surpris plus d’un observateur et semble marquer un renforcement des capacités militaires de l’opposition, il est cependant improbable qu’un tel succès se reproduise dans les autres villes du pays.
D’une certaine manière, avec sa situation géographique excentrée et sa taille relativement modeste, Idleb était l’une des capitales provinciales les plus faciles à lâcher.
Si d’autres villes d’importance venaient à tomber, le régime préférerait probablement les détruire que leur permettre d’émerger comme centre d’une nouvelle autorité qui pourrait le concurrencer.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mai 2015 du Commerce du Levant

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