Le projet autonomiste kurde est-il économiquement viable en Syrie ?

Les régions à majorité kurde de Syrie ont imposé leur autonomie. Des atouts économiques relativement faibles et les résistances politiques font cependant obstacle à ce projet.

Quels sont les contours de la région kurde ?

Appelé Rojava, ou Kurdistan occidental, le “Kurdistan syrien” se divise en trois parties. La première, que les Kurdes ont nommé Jaziré, et qui est de loin la plus grande, est rattachée administrativement à la province de Hassaké et couvre l’extrême nord-est de la Syrie, à la frontière de la Turquie et de l’Irak. Sa principale ville est Qamishli.
Cette région est ethniquement et religieusement l’une des plus mixtes du pays avec, en plus des Kurdes, un grand nombre d’Arabes, de syriaques et d’Arméniens.
La deuxième et la troisième, plus à l’ouest, sont les régions entourant les villes de Aïn al-Arab (Kobané) et Afrin. Ces deux régions font administrativement partie de la province d’Alep et sont également frontalières de la Turquie.
À partir de juillet 2012, les Unités de protection du peuple (YPG en kurde), la milice armée du Parti de l’union démocratique (PYD), l’un des principaux partis kurdes d’obédience marxiste, a pris graduellement le contrôle de ces trois régions. Dans la ville de Qamishli, les forces du gouvernement central de Damas continuent à avoir une présence symbolique, ce qui pousse les membres de l’opposition syrienne à considérer que le PYD et le régime ont noué une alliance tacite.
Au printemps 2015, à la suite d’une offensive militaire de l’YPG, la région de Kobané a été rattachée à la Jaziré. Seule Afrin est maintenant physiquement coupée du reste des régions kurdes.

Les structures en place

En novembre 2013, le PYD a mis en place un conseil exécutif provisoire dans chacune de ces trois régions, qu’il appelle cantons, avec la tâche de prendre en charge leur administration.
Ces conseils dotés d’une branche exécutive et législative ont appliqué, au fil des deux dernières années, de nombreux changements.
De nouveaux cursus scolaires en langue kurde ont ainsi été imposés ; des permis de construction mais aussi des licences de diffusion et de publication pour les médias sont octroyés.
Le gouvernement syrien avait perçu assez tôt le risque que le PYD utilise son affaiblissement et son éloignement pour gagner en autonomie.
Dès avril 2013, il avait envisagé diviser la province de Hassaké en deux en octroyant à la ville de Qamishli le statut de capitale de l’une de ces deux provinces qui aurait eu une claire majorité kurde. Cette division n’a finalement pas eu lieu.

Quels sont les atouts économiques de la région Nord-Est ?

La province de Hassaké ainsi que les régions rurales de la province d’Alep, qui englobent les régions à majorité kurde, étaient avant le début du soulèvement syrien parmi les moins développées de Syrie. En 2011, selon les statistiques officielles, le taux de chômage dans la province de Hassaké était de 40 % alors que l’émigration y touchait au moins 42 % des familles. De manière plus surprenante, toujours dans la province de Hassaké, le taux d’analphabétisme, qui n’avait cessé de reculer depuis la prise de pouvoir du Baas cinquante ans plus tôt, remontait, pour passer de 24,6 % en 2004 à 31,5 % en 2011.
Ces difficultés qui datent d’avant le soulèvement se sont amplifiées depuis le début du conflit.

Le pétrole, principale source de revenus

La principale richesse des régions kurdes est le pétrole. Elles recèlent des champs pétrolifères syriens parmi les plus importants, en particulier le champ de Suwaidiyah, généralement appelé Rumailan par les Syriens, du nom d’un champ adjacent mais plus petit.
Alors que beaucoup d’encre a coulé concernant l’utilisation par l’État islamique des champs pétrolifères sous son contrôle, peu a été écrit sur l’utilisation par le PYD de Suwaidiyah et des champs adjacents.
De 100 000 barils par jour en 2011, la production du champ de Suwaidiyah est maintenant estimée à moins de la moitié, environ 40 000 barils/jour.
Selon des rapports de presse provenant de médias syriens indépendants basés dans la région, le PYD exporte actuellement environ 20 000 barils/jour de ces champs, soit la moitié de la production. Vendu entre 12 et 20 dollars le baril, soit un prix au maximum moitié moindre que sur le marché mondial, le brut rapporte environ 10 millions de dollars par mois.
Alors que le transport se faisait jusqu’à récemment par camions-citernes, un oléoduc de 8,9 kilomètres de long aurait été construit pour relier les champs pétrolifères à la frontière irakienne d’où le pétrole est principalement acheminé vers le marché turc. Le reste de la production est utilisé pour la consommation locale.
Si ces informations venaient à être confirmées, elles mettraient en évidence la consolidation d’une structure d’exportation par le PYD et donc la garantie d’une source régulière de devises qui permet de contribuer au financement de l’effort de guerre et de l’administration locale.

Une économie peu diversifiée

En plus du pétrole, la seule activité d’importance de la région est l’agriculture. Le nord syrien est le centre de la culture du blé, du coton et de l’olive, ainsi que de l’élevage. La région bénéficie en plus de ressources hydrauliques relativement importantes.
En revanche, elle a reçu très peu d’investissements dans le secteur de l’industrie et des services et, à l’exception d’une cimenterie de la société française Lafarge, aucune entreprise syrienne de taille importante et de rayonnement national n’y est basée.
Cette exception est évidemment de taille, puisque Lafarge a investi plus de 600 millions de dollars pour construire au sud de la ville de Kobané la plus grande cimenterie de Syrie avec une capacité de production annuelle de 2,7 millions de tonnes. Actuellement à l’arrêt, cette usine représente potentiellement une importante source d’activité et de revenus pour la région.
L’aéroport international de Qamishli est un autre atout pour Rojava. Il permet de lier le nord-est syrien au reste du pays et à l’étranger. L’aéroport a une importance particulière du fait de la fermeture de la frontière turque et du contrôle par l’État islamique de la région centrale syrienne qui coupe le nord-est de l’ouest du pays, y compris de Damas.
Avant le soulèvement, les seuls vols internationaux partant de Qamishli étaient des vols charters vers la Suède où résident d’importantes communautés kurdes et syriaques. Le trafic passager de l’aéroport a depuis explosé et est passé de 2 700 passagers par mois en 2010 à environ 21 000 par mois en 2014.

Expropriation de terres

De nombreuses polémiques ont entouré la gestion par le PYD des régions à majorité kurde. Il est accusé, en particulier, de pratiques totalitaires et de chercher à réprimer et à pousser au départ les populations non kurdes.
Une décision récente par le conseil législatif du canton de la Jaziré a soulevé la polémique.
Le 15 septembre, le conseil a annoncé la confiscation des biens de tous les habitants du canton l’ayant quitté. Formellement nommée “Loi de gestion et de protection des biens des réfugiés et des absents”, le texte autorise la confiscation de tous les biens, en espèces et sous d’autres formes, des habitants de la région qui l’ont quittée.

Les syriaques menacés ?

Sur la page Facebook officielle du conseil, celui-ci affirme que la loi vise à protéger ces biens des saisies par des tiers et à les utiliser pour le bénéfice de la communauté dans son ensemble. Le conseil confirme également que les députés syriaques du conseil se sont opposés au texte.
Bien que la loi ne vise formellement aucun groupe ethnique en particulier, le nombre de chrétiens qui ont quitté la région est proportionnellement plus élevé que les autres groupes et ils sont en général plus riches, et donc possèdent plus d’actifs potentiellement saisissables que d’autres. Ils sont par conséquent relativement beaucoup plus touchés que le reste de la population, d’où leur opposition. Les chrétiens pensent en particulier que le texte de loi vise à les priver de leurs terres et à les en chasser.

Des obstacles à l’autonomie formelle demeurent

Alors que la marche vers l’autonomie formelle de Rojava peut sembler inéluctable, les Kurdes bénéficiant en particulier de la faiblesse relative des autres acteurs du conflit syrien, des obstacles demeurent. L’opposition turque en est une et se manifeste par exemple avec la fermeture des frontières entre les trois cantons kurdes et la Turquie.
Par ailleurs, le fait que Rojava recèle la plus grande partie des maigres ressources pétrolières syriennes risque d’entraîner une forte résistance à ce projet de la part de tout futur pouvoir central à Damas.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de novembre 2015 du Commerce du Levant

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