La guerre continue à détruire, mais aussi à créer de nouvelles structures

Un rapport sur la situation économique en Syrie vient de confirmer la détérioration continue de tous les principaux indicateurs macroéconomiques et sociaux, ainsi que les changements dans la structure économique et politique du pays.

 

Un rapport publié début février par le Syrian Center for Policy Research (SCPR), basé à Damas mais qui se dit indépendant, et soutenu par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), fournit une batterie de données sur la situation socio-économique de la Syrie fin 2015. Il confirme la croissance continue du coût économique de la guerre, la contraction et le changement de structure du PIB, l’appauvrissement de la population et l’importance économique croissante des institutions nées dans les régions qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement.
Au vu des difficultés à acquérir et analyser des informations étant dans la situation du pays, il faut évidemment lire ce rapport avec précaution et considérer les données fournies comme des indications de tendances plutôt que comme des vérités absolues.

La guerre a coûté près de 255 milliards de dollars

Le soulèvement populaire de mars 2011 suivi par une guerre sans fin a coûté jusqu’à la fin 2015 près de 254,7 milliards de dollars, selon les estimations du SCPR, en augmentation d’environ 25 % en l’espace d’un an – fin 2014 ce coût se chiffrait à 202,6 milliards de dollars.
Près de deux tiers de ce montant, soit 163,3 milliards de dollars, correspondent à la perte de production économique, c’est-à-dire à la différence entre la valeur prévue et la valeur effective du produit intérieur brut (PIB) durant les cinq dernières années. Rien que l’année dernière, par exemple, la différence entre le niveau que le PIB aurait dû atteindre dans des conditions “normales” et celui qu’il a effectivement atteint se chiffre à 49,7 milliards de dollars.
Un quart de ces pertes (26,4 %) est dû à la destruction ou l’endommagement du capital, 5,7 % aux dépenses militaires extrabudgétaires du gouvernement et 2,3 % aux dépenses militaires des groupes armés. Les dépenses militaires sont enregistrées comme des pertes économiques, car c’est autant d’argent qui aurait dû être investi dans l’économie.

Le PIB baisse et change de structure

Le PIB syrien a continué de chuter l’année dernière même si c’est de manière moins spectaculaire que les années précédentes. Le SCPR estime la chute du PIB en 2015 à 4,7 %. Il avait chuté de 36,5 % en 2013 et de 15,2 % en 2014.
Les secteurs qui ont le plus reculé en 2015 sont l’électricité et l’eau, les transports et les communications, le secteur minier – y compris le pétrole, le gaz et les phosphates –, les services publics et l’industrie. L’agriculture, en revanche, a bénéficié de bonnes pluies pour croître légèrement pour la première fois depuis 2011. Le secteur des organisations non gouvernementales est également en croissance grâce à l’importante aide humanitaire.
Au niveau des dépenses, la baisse du PIB reflète la chute de la consommation et de l’investissement, à la fois par les secteurs privé et public.
Au-delà de sa contraction, le PIB a également changé de structure. Des secteurs qui jouaient un rôle primordial dans l’économie, comme le pétrole et le gaz, ne contribuent plus que de manière minimale à la production économique.
Alors qu’il contribuait à hauteur de 13,43 % du PIB en 2010, ce secteur ne pesait plus que 1,95 % l’année dernière. La production de pétrole par l’État islamique et le Parti de l’union démocratique, la principale faction kurde qui contrôle le nord-est du pays, n’est pas prise en compte dans les calculs.
L’agriculture a vu sa part monter de 17,33 % du PIB en 2010 à 28,52 % en 2015. Cette hausse ne correspond pas à une croissance de la production agricole durant les cinq dernières années, mais à une augmentation relative de la contribution de ce secteur, les autres secteurs d’activité ayant baissé de manière plus importante.
L’importance croissante de l’agriculture sur l’activité économique est source d’inquiétude. En effet, ce secteur est très lié à la pluviométrie et une saison avec de faibles précipitations entraînerait une chute substantielle de la production agricole avec des conséquences néfastes non simplement sur les revenus agricoles mais aussi sur le coût des produits alimentaires et sur l’exode rural.

Une réduction des déficits… qui inquiète

Les déficits budgétaires et commerciaux ont baissé en 2015. Alors que ce genre de nouvelles devrait normalement refléter de bons fondamentaux, dans la situation actuelle ils sont la conséquence de tendances lourdes et négatives.
Le déficit budgétaire a baissé de 41,2 % du PIB en 2014 à 28,1 % l’année dernière. Ceci reflète la politique gouvernementale de rationalisation des subventions, en particulier celles des produits énergétiques et alimentaires. Or cette stratégie a des conséquences récessionnistes. Elle pousse à une augmentation des coûts de production et de l’inflation, ce qui entraîne des pressions à la baisse sur la monnaie ainsi que sur le pouvoir d’achat de la population.
Par ailleurs, le déficit commercial s’est également rétréci et est passé de 38,9 % du PIB en 2014 à 27,6 % en 2015. Cette baisse n’est pas due à une croissance des exportations ; au contraire elle est le résultat d’une baisse des importations plus rapide que celle des exportations, ce qui indique une baisse générale de la demande.
Ce déficit, qui reste par ailleurs très important, entraîne une baisse des réserves de change – dont le montant n’est pas connu – ainsi qu’une augmentation de la dette extérieure.

Des indicateurs sociaux catastrophiques

Le rapport du SCPR contient de nombreuses données sur l’éducation, la santé et d’autres domaines de société qui permettent de chiffrer la situation socio-économique catastrophique de la population syrienne.
Quelque 85,2 % de Syriens vivent sous le seuil de pauvreté, dont 35 % ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins alimentaires. L’espérance de vie a baissé de 70,5 ans en 2010 à 55,4 en 2015, une conséquence des très nombreux décès entraînés par le conflit.
Quant à la situation du système éducatif, durant l’année scolaire 2015-2016, 45,2 pour cent des enfants syriens ne seront pas scolarisés.
Le chômage reste stable par rapport à 2014 mais extrêmement élevé, à 52,7 % de la population active.
La conséquence de la baisse de ces indicateurs de santé et d’éducation en plus de celle du PIB est une chute de l’indice de développement humain. L’IDH syrien a baissé de 0,631 en 2010 à 0,443 à la fin 2015, faisant passer le pays du 121e au 173e rang mondial sur 187 pays.

Les institutions nées de la guerre

Un des chiffres les plus révélateurs est celui des dépenses dans les régions qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement, c’est-à-dire sous le contrôle soit de l’opposition, soit de l’État islamique, soit du Parti de l’union démocratique.
Selon le rapport, ces dépenses “semi-publiques”, c’est-à-dire, selon les auteurs, les dépenses par les nouvelles institutions et autorités dans ces régions, constituaient l’année dernière l’équivalent de 13,2 % du PIB alors qu’elles n’étaient qu’à 2,1 % en 2012. Étant donné que les dépenses publiques, c’est-à-dire par le gouvernement de Damas, représentaient 31,6 % du PIB, cela veut dire que ces nouvelles institutions dépensent l’équivalent du tiers de ce que le gouvernement officiel dépense.
En d’autres termes, les nouvelles institutions nées de la guerre syrienne commencent à avoir un poids significatif dans l’économie et à concurrencer le gouvernement officiel. La lutte pour le partage des pouvoirs et des richesses à la fin de la guerre s’annonce acharnée.

 

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Remarque : Cet article a été publié dans le numéro de mars 2016 du Commerce du Levant

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