Les banques survivent au conflit

Les banques privées syriennes ont subi une dépréciation massive de leurs actifs. Adossées à des groupes régionaux de bien plus grande taille, elles font le dos rond en attendant la reconstruction.

 

La publication par les banques privées syriennes de leurs résultats préliminaires de l’année dernière permet de mettre en lumière la chute brutale de leurs actifs. Fin 2015, le bilan consolidé des quatorze banques privées syriennes se montait à 1 260 milliards de livres syriennes. Par rapport à la fin 2014 ce chiffre représente une croissance annuelle de près de 40 %. Cependant, la chute de la livre syrienne l’année dernière – son taux sur le marché libre est passé de 210 livres à 400 livres pour un dollar – masque les résultats réels. Mesurés en dollar, les actifs ont ainsi baissé de plus d’un quart l’année dernière. Par rapport à la fin 2010, la baisse est de 77 %.
Cette chute dramatique est une conséquence de la destruction de larges pans de l’économie syrienne, qui a vu son PIB chuter de près de 50 % en l’espace de cinq ans. Elle reflète aussi des facteurs spécifiques aux banques, en particulier l’accroissement de créances douteuses dans leur portefeuille. À mesure que les entreprises ferment et que les consommateurs s’appauvrissent, la valeur de ces créances diminue et les actifs baissent.
La taille du secteur bancaire privé a également baissé relativement au PIB ; elle est passée d’environ 25 % en 2010 à 10 % à la fin de l’année dernière.
Les actifs des filiales des trois plus grands groupes libanais, à savoir Audi, Blom et Byblos, ont, mesurés en dollar, chuté respectivement de 90, 82 et 80 % en l’espace de cinq ans. Les banques qui sont parties d’une base plus petite, en particulier les filiales de la Fransabank et de la libano-française, ont subi une chute plus limitée, de 57 et 55 % respectivement. La banque islamique al-Baraka, filiale du groupe bahreïni du même nom et qui venait à peine de commencer ses activités au moment du début du soulèvement, est la seule à voir ses actifs augmenter.
En plus de ces quatorze institutions, six banques publiques opèrent également en Syrie, dont la Banque commerciale de Syrie. Ses actifs représentaient à eux seuls près de 40 % du total du secteur en 2010, mais l’absence de données récentes, en plus de la nature de beaucoup de ses opérations qui ne répondent pas toujours à une logique commerciale mais aux priorités politiques du gouvernement, rend difficile une comparaison.

Les banques résistent

Depuis le début du soulèvement les résultats de ces banques se sont donc sérieusement détériorés. Les opportunités de crédit se sont réduites poussant la plupart des institutions à réduire considérablement les prêts à leurs clients. Seules subsistent aujourd’hui des facilités de crédit aux importateurs, l’autre source de revenus étant les commissions perçues sur les opérations de banque de détail. La dévaluation de la livre, les sanctions occidentales et l’environnement sécuritaire ont également pesé sur leurs résultats.
Malgré tout, ces banques ont aussi fait preuve de résilience.
Alors que certaines agences ont, par exemple, dû fermer, la plus grande partie des réseaux est restée opérationnelle, car à la veille du conflit l’expansion géographique de ces banques était encore principalement limitée aux centres-villes des grandes agglomérations qui ont en général été préservés de la guerre – en 2010 la moitié des agences se trouvait à Damas et un sixième à Alep. Par ailleurs, alors qu’entre 2012 et 2014 plusieurs agences ont été cambriolées, aucun cas n’a été signalé depuis 18 mois.
Les banques ont également réussi à limiter la fuite des cerveaux grâce aux bonnes conditions salariales qu’elles offrent par rapport aux autres acteurs économiques. Les banques ont également réussi à réduire leurs dépenses et à mener une gestion très prudente de leurs actifs.

Un début d’année difficile

De nouveaux obstacles sont apparus début 2016. Le 21 janvier, la Banque centrale a émis une directive empêchant les banques d’accepter des découverts et d’autres facilités de paiements si ceux-ci ont pour but l’achat de devises. Ces facilités sont en effet la principale source d’achats de devises des importateurs qui les utilisent pour financer leurs importations. Cette décision fait partie d’une plus grande série de mesures adoptées par les autorités pour réduire les importations et in fine les sorties de devises. Pour les banques, elle assèche une de leurs rares sources de revenus.
Par ailleurs, en février, Commerzbank, le second plus grand établissement bancaire allemand, a informé les banques syriennes qu’il arrêtait ses services de banque correspondante à leur bénéfice. Commerzbank était l’un des derniers grands établissements européens à offrir ses services au secteur bancaire syrien. Cette décision, qui n’a pas été motivée, complique les relations des banques syriennes avec le système bancaire international et pourrait contribuer à peser sur leurs résultats.

Les banques continuent à opérer

Malgré les difficultés rencontrées, aucune des banques privées syriennes ne semble proche de la faillite ou de la sortie du marché.
L’une des principales raisons est que toutes les banques du secteur privé sont des filiales d’institutions régionales bien plus importantes en taille. À titre d’exemple, à la fin 2015, les actifs de la banque Audi au Liban se montaient à 42 milliards de dollars, soit 200 fois les actifs de sa filiale syrienne et plus de 13 fois l’ensemble des actifs des banques privées syriennes. En d’autres termes, toute banque syrienne qui viendrait à faire face à des difficultés sérieuses pourrait être soutenue par sa maison mère sans affecter le bilan de celle-ci de manière significative. Certaines des banques les plus petites apparaissent en plus sérieuses difficultés et n’ont pas réussi à atteindre une taille critique. Mais dans tous les cas de figure il semble peu probable que la Banque centrale puisse se permettre le coût politique et l’impact en terme d’image du retrait d’une des banques.
Sans compter qu’un tel retrait aurait un coût. Depuis une dizaine d’années ces banques ont développé un réseau à travers tout le pays, formé des cadres et appris à connaître le marché et à développer une clientèle. Quitter le marché serait tirer un trait sur tous ces investissements.
Finalement, les banques gardent un œil sur la reconstruction. Les villes, les infrastructures et l’économie syrienne dans son ensemble sont très largement détruites et des investissements massifs vont être requis pour tout reconstruire. Pour les banques qui sauront attendre et faire le dos rond, ce sont autant d’opportunités d’affaires qui les attendent.
Si le conflit devait perdurer encore plusieurs années, il ne faudrait pas être surpris d’une contraction encore plus importante de l’activité du secteur bancaire syrien. Cela ne devrait cependant pas affecter leur pérennité sur le marché.

Des profits trompeurs Les profits des quatorze banques du secteur privé ont augmenté de 266 % en taux annuel l’année dernière, passant de 23 à 86 milliards de livres syriennes, soit de 109 à 215 millions de dollars sur la base du taux de change sur le marché libre en fin de période. En l’absence de données précises – seuls les résultats préliminaires des banques ont pour l’instant été publiés –, il est difficile de spéculer sur les sources de cette croissance. Cependant, comme pour les années précédentes, c’est probablement la réévaluation à la hausse des actifs en devises étrangères – due à la chute de la livre syrienne – qui explique une grande partie de cette augmentation des profits et non une amélioration fondamentale des marges des banques syriennes.
Exprimés en dollars, les profits réalisés par les sept banques libanaises opérant en Syrie ont respectivement atteint en 2015 : 36,8 millions pour la Bank Audi Syria ; 31,2 millions pour la banque Bemo Saudi Fransi ; 30,7 millions pour la Fransabank Syria ; 30,4 millions pour la Byblos Bank Syria ; 29,9 millions pour la Bank of Syria & Overseas (filiale de la Blom Bank) ; 20,1 millions pour la Bank al-Sharq (filiale de la Banque libano-française) et 5 millions pour la Syria Gulf Bank (filiale de la First National Bank).

Remarque : Cet article a été publié dans le numéro d’avril 2016 du Commerce du Levant

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