Que reste-t-il du tissu industriel syrien ?

Malgré des destructions massives, beaucoup des plus grands complexes industriels de Syrie sont toujours en état de fonctionner. Leur préservation sera cruciale pour tout projet de reconstruction économique.

Début avril, l’annonce de l’enlèvement par l’État islamique de plus de 200 employés de la cimenterie al-Badia, située près de Damas, a rappelé l’insécurité qui continue de régner dans la plus grande partie du territoire syrien, y compris autour de la capitale.
L’attaque a cependant aussi reposé la question de l’état du secteur industriel syrien, la cimenterie attaquée, qui représente l’un des plus grands complexes industriels du pays, continuant en effet à fonctionner malgré tous les aléas de la guerre.

Quelle est la taille du secteur ?

Vu du Liban, qui est un pays largement tourné sur les services, la Syrie apparaît comme un grand pays industriel.
La réalité est beaucoup plus nuancée. En 2010, l’année qui a précédé le début du soulèvement, le secteur industriel dans son ensemble contribuait à environ 20 % du PIB, selon les statistiques récentes du Syrian Center for Policy Research. Cependant, l’industrie manufacturière seule, c’est-à-dire en excluant du calcul les secteurs énergétiques et minier, ne représentait que 3,2 % du total.
Contrairement aux idées reçues donc, l’importance de l’industrie syrienne repose surtout sur le domaine de l’énergie et des mines, y compris le pétrole, le gaz, le phosphate et la production électrique.
Le secteur manufacturier reste malgré tout primordial dans certaines parties du pays, en particulier les zones urbaines où il est un important pourvoyeur d’emplois.

Des pertes monumentales

Depuis 2011, le secteur industriel syrien a subi d’énormes pertes. Selon les dernières estimations du ministère de l’Industrie, qui couvrent uniquement le secteur manufacturier, à la fin 2015 les pertes cumulées se montaient à mille milliards de livres syriennes.
Le ministère ne précisant pas la méthode de son calcul et la livre syrienne qui a perdu près de 90 % de sa valeur relativement au dollar depuis 2011, une estimation précise en dollars de cette somme est difficile à faire, mais pour donner une idée de l’étendue des dégâts, la valeur de la production du secteur est aujourd’hui à seulement un tiers de ce qu’elle était en 2010.
Les estimations du ministère comprennent les pertes directes – destruction, vol, etc. – et indirectes, c’est-à-dire la valeur de la production perdue à cause de ces destructions.
Les pertes subies par les secteurs public et privé sont à peu près équivalentes, soit autour de 500 milliards de livres chacun. Bien que le nombre d’entreprises du secteur privé soit bien plus important que celui du secteur public, la taille moyenne des entreprises publiques est nettement plus importante, ce qui explique en partie le fait que ces pertes soient équitablement réparties. Par ailleurs, les données officielles sur le secteur privé sous-estiment en général la taille de ce dernier, ce qui implique que les pertes réelles du secteur privé sont probablement nettement plus importantes.

Alep paie un prix démesuré

Un autre aspect de la destruction du secteur manufacturier est le prix qu’Alep a payé. Toujours selon le ministère, sur les 40 000 usines et ateliers qui fonctionnaient dans la province d’Alep, qui inclut à la fois la ville et ses environs, seules 4 000, soit 10 %, continuent de fonctionner. Environ 28 000 ont été partiellement ou entièrement détruites, alors qu’environ 8 000 autres usines ont été délocalisées en Turquie ou sur le littoral syrien, ou ont simplement arrêté de fonctionner, car elles ne sont plus économiquement viables.
Sur les 500 milliards de livres de pertes du secteur manufacturier privé, près de 239 milliards ont été subies par les entrepreneurs alépins, soit presque 50 % du total. Ce coût démesuré que paie la grande ville du nord syrien est dû à la fois à la très grande importance de l’industrie dans la ville et à la violence du conflit qui la touche, ainsi que toutes les zones rurales environnantes.

Les grands complexes industriels moins touchés

Les pertes des secteurs énergétiques et miniers ne sont pas moins importantes. Le secteur de l’électricité a subi des pertes de 1 500 milliards de livres à la fin de l’année 2015 ; quant au pétrole, ses pertes seraient estimées à 58 milliards de dollars, ce qui au taux actuel est équivalent à près de 29 000 milliards de livres, principalement à cause des manques de revenus occasionnés par les sanctions occidentales et le contrôle des champs pétroliers par l’EI.
Cependant, malgré ces chiffres au caractère dramatique, une des rares notes positives est que malgré cinq années de guerre, beaucoup des plus grands complexes industriels du pays, telles les raffineries, les centrales électriques et les cimenteries, sont restés en bonne partie intacts.
Ceux-ci, largement aux mains du secteur public, ont bénéficié de leur situation géographique, proches de Damas et, en général, dans la partie ouest du pays qui a été moins affectée, à l’exception donc d’Alep, ainsi que des précautions de sécurité prises par les autorités – beaucoup sont protégés par des garnisons plus ou moins importantes.
Par exemple, les deux raffineries de pétrole à Homs et Banias continuent de fonctionner même si, à cause de la difficulté de s’approvisionner en brut, elles tournent bien en deçà de leur capacité de production. Le gouvernement a récemment lancé un appel d’offres pour l’exploitation par le secteur privé des surcapacités actuelles de ces raffineries.
De même, plusieurs usines modernes d’exploitation de gaz qui ont été construites à partir de 2008 dans la région de Palmyre et dont le coût combiné est proche de 1,5 milliard de dollars sont largement intactes. Ces usines aussi souffrent du manque d’approvisionnement, car une bonne partie des champs sont sous la main de l’État islamique.
Les centrales électriques sont dans la même situation. La grande centrale thermique proche d’Alep a été très endommagée – elle contribue à un tiers du total des pertes du secteur électrique – mais quasiment toutes les autres, situées autour de Damas, sur la côte ou près de Homs sont en état de fonctionner. Si aujourd’hui elles ne produisent plus et que les coupures d’électricité sont de plus en plus fréquentes, c’est parce qu’elles ne sont plus fournies en gaz et fioul, et non parce que leur outil de production est endommagé.
La situation des cimenteries est plus nuancée. Certaines détenues par le secteur public sont maintenant hors service, mais d’autres continuent de tourner. La cimenterie du groupe français Lafarge, dans le Nord-Est, a également subi des dommages dont l’étendue n’est pas encore claire.
Les installations pétrolières, en revanche, sont plus touchées, et ce n’est pas un moindre détail. Le secteur a d’abord souffert de la lutte pour son contrôle par toutes sortes de groupes, avant que les installations ne tombent dans l’escarcelle de l’État islamique et, dans le Nord, du Parti de l’union démocratique kurde. Puis, à partir de l’automne 2015, elles ont été victimes des attaques de la coalition américaine contre l’EI qui ont pour objectif d’assécher les sources de revenus de ce dernier.

Préserver l’outil productif

L’attaque contre la cimenterie d’al-Badia, qui est détenue par des investisseurs privés, en plus de la centrale électrique adjacente de Tishrine, posent aujourd’hui la question des conséquences de l’extension de la destruction à ces grands complexes industriels.
L’état de ces deux installations n’a pas encore été défini, mais le fait qu’elles aient pu être attaquées alors qu’elles étaient censées être bien protégées et qu’elles se trouvent proches de Damas soulève une nouvelle hypothèque sur l’avenir de l’outil industriel syrien.
La préservation de la capacité de production de ce qui reste du secteur industriel syrien est pourtant cruciale, car dès la fin du conflit elle fournirait une opportunité de redémarrer rapidement et à faible coût des pans entiers de l’activité économique. Elle économiserait aussi à l’État les coûts faramineux et les délais qu’exigeraient la fourniture et la mise en marche de telles installations.

 

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mai 2016 du Commerce du Levant

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