Les difficultés économiques croissantes auront-elles des conséquences politiques ?

La décision prise mi-juin par les autorités syriennes de renchérir le coût des produits pétroliers a créé un fort mécontentement auprès de sa base sociale mettant en lumière les éventuelles conséquences politiques de la crise économique.

Le 16 juin, le gouvernement syrien a décrété une forte augmentation du prix de certains produits énergétiques. Celui du mazout a augmenté de 33 %, passant de 135 à 180 livres syriennes le litre ; l’essence a été augmentée de 40 % pour passer de 160 à 225 livres le litre ; quant au gaz domestique, son coût est passé de 1 800 à 2 500 la bonbonne de 10 kilos (+39 %).
Selon un responsable de Mahrukat, le monopole public responsable de la distribution de produits pétroliers, la consommation quotidienne de mazout est estimée à 4,5 millions de litres, celle d’essence à 4 millions et celle de gaz à 100 000 bonbonnes. En d’autres termes, le gouvernement espère faire rentrer dans ses caisses 203 millions de livres syriennes supplémentaires grâce à la hausse du prix du mazout, 260 millions grâce à celle de l’essence et 70 millions avec l’augmentation du prix du gaz. En rythme annuel, l’augmentation de revenus est équivalente à 195 milliards de livres (environ 450 millions de dollars).
Cette forte augmentation des prix est justifiée par les difficultés budgétaires auxquelles les autorités sont confrontées ainsi que par la chute de la livre par rapport au dollar, les produits pétroliers étant en grande partie importés depuis la prise de contrôle par l’État islamique et par les Kurdes de l’Union démocratique de tous les principaux champs pétrolifères situés à l’est et au nord-est du pays – ce n’est cependant pas le cas du gaz qui continue d’être produit dans des régions sous le contrôle du régime.

Le prix du gaz multiplié par 10 en l’espace de cinq ans

Mesuré en livres syriennes, le prix des produits pétroliers est en augmentation ininterrompue depuis le début du soulèvement en mars 2011. L’année précédente, en 2010, le gouvernement avait annoncé son intention d’aligner de manière graduelle le prix des produits pétroliers sur ceux du marché afin de mettre fin à ce qui représentait alors le premier poste de subventions étatiques. Le soulèvement, que les autorités espéraient de courte durée, les a poussés à faire volte-face et à réduire le coût du mazout, avant que les réalités économiques ne les obligent à repartir dans leur politique de hausse des prix.
Depuis janvier 2011, le prix du mazout a ainsi été multiplié par neuf, passant de 20 à 180 livres, celui de l’essence par cinq, de 44 à 225, et celui du gaz par 10, de 250 à 2 500. Mesurés en dollars, les prix sont restés relativement stables durant cette période, alors que les salaires se sont effondrés – le salaire moyen d’un fonctionnaire est passé de 300 dollars en 2011 à 60 dollars aujourd’hui.
Cette dernière augmentation de prix a été suivie le lendemain par une hausse moyenne de 7 à 27 % des tarifs des transports publics et des taxis décrétée par le ministre du Commerce intérieur et de la Protection des consommateurs.
L’augmentation du prix du mazout, qui est utilisé à la fois pour le chauffage, par les moyens de transport et par les agriculteurs qui l’utilisent pour faire fonctionner leurs équipements, risque d’être particulièrement douloureuse. Dans les jours qui ont suivi, les prix de nombreux produits alimentaires se sont d’ailleurs envolés à Damas et dans d’autres villes syriennes.

La réaction populaire force les autorités à céder

Ce que n’avait pas prévu le gouvernement, c’est la réaction de la population, en particulier celle qui lui est a priori acquise.
Les Syriens ont d’abord réagi à travers les réseaux sociaux, leur principal moyen d’expression. Alors que les critiques contre le gouvernement sont devenues relativement normales – en Syrie le pouvoir est détenu entièrement par le président de la République et les services de sécurité, le gouvernement représentant une proie facile et inoffensive –, cette fois-ci des critiques, certes limitées, contre Bachar el-Assad lui-même ont été émises.
Plus sérieusement, selon certaines sources fiables, des habitants de Lattaquié et du quartier de Mazzé 86 à Damas, pourtant totalement acquis au régime, ont menacé de descendre dans la rue pour protester contre l’augmentation des prix.
Dans l’urgence, dimanche 19 juin, un décret présidentiel a ordonné une hausse généralisée des salaires de la fonction publique ainsi que des employés du secteur privé de 7 500 livres.
Étant donné que le salaire moyen syrien est de 30 000 livres, la hausse consentie est de 25 % et devrait compenser l’impact de l’augmentation des prix pétroliers.
Comme d’habitude en Syrie, la mauvaise nouvelle, l’augmentation des prix, a donc été laissée au gouvernement, alors que la bonne, la hausse des salaires, a été du fait du président Assad.
Beaucoup de Syriens ne bénéficieront cependant pas de cette hausse des salaires comme les membres de professions libérales, les commerçants, les agriculteurs, les chômeurs et les étudiants. Par ailleurs, la majorité des employés du secteur privé n’est pas inscrite à la Sécurité sociale et ne bénéficiera donc pas non plus de cette hausse.
Pour le gouvernement, en revanche, l’impact de cette hausse efface presque entièrement les gains qu’il escomptait grâce à l’augmentation du prix des produits pétroliers (195 milliards de livres). En effet, avec une main-d’œuvre d’environ 2 millions de fonctionnaires, en comptant les employés civils et militaires, la facture de l’augmentation des salaires est de 15 milliards de livres par mois, soit 180 milliards en rythme annuel !
La hausse des salaires a permis de réduire largement, mais pas complètement, les critiques. Un utilisateur de Facebook basé à Tartous s’est ainsi permis de dire :
« L’autorité qui a décrété la hausse des salaires n’est-elle pas la même qui a augmenté les prix des produits pétroliers ? Le gouvernement est incapable de prendre une quelconque décision sans l’approbation des plus hautes autorités. »
Inédite, la réaction de la population à cette dernière mauvaise nouvelle économique reflète son épuisement. Depuis cinq ans, en plus de la guerre qui n’a quasiment pas été suspendue un seul jour, elle voit son pouvoir d’achat s’effondrer à cause d’une inflation galopante, le chômage augmenter à plus de 50 % de la population active et la pauvreté monter à plus de 80 %.
Le choix du moment de l’annonce, en plein milieu du ramadan, était particulièrement malheureux, puisque c’est une période de l’année durant laquelle les prix sont déjà élevés ; les autorités l’ont sans doute choisi, car le gouvernement était en charge des affaires courantes dans l’attente de l’annonce d’une nouvelle équipe ministérielle.

Des marges de manœuvre nulles

Cette réaction d’humeur doit inquiéter sérieusement les autorités. Leurs marges de manœuvre sont en effet très limitées. D’après un récent rapport du Fonds monétaire international (FMI), en 2015, les recettes fiscales ne représentaient plus que 6 % du PIB, soit 840 millions de dollars exclusivement réservés aux dépenses courantes ; les dépenses d’investissement ne représentent plus que 0,7 % du PIB, soit 98 millions de dollars. En d’autres termes, il n’y a quasiment plus de moyens pour parer à n’importe quelle nouvelle urgence.
Cette situation pourrait-elle avoir des implications politiques ? Ce n’est pas la première fois que des projections pessimistes sur la survie du régime sont faites sur la base de mauvaises nouvelles économiques et à chaque fois, pour l’instant, le régime a réussi à s’en sortir.
Il reste que cette situation dans laquelle la population exprime son exaspération est quasiment unique ; de même l’absence de toute véritable marge de manœuvre est nouvelle.
Évidemment, les autorités pourront toujours espérer une énième ligne de crédit de la part de l’allié iranien qui pourra lui faire gagner plusieurs mois. À terme, il est difficile de croire que l’accumulation de mauvaises nouvelles économiques ne peut avoir des conséquences politiques.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’août 2016 du Commerce du Levant

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