L’Iran se positionne en prévision de la reconstruction syrienne

La visite à Damas d’une délégation d’hommes d’affaires iraniens donne un éclairage sur les ambitions de Téhéran à long terme. L’absence des partenaires traditionnels de la Syrie offre la possibilité de construire de nouveaux réseaux d’affaires.

Début octobre, une importante délégation économique iranienne s’est rendue à Damas pour rencontrer de nombreux officiels syriens et hommes d’affaires de la capitale. La délégation représentait la province orientale de Khorasan-e Razavi qui borde le Turkménistan et l’Afghanistan. En soit, le fait que des représentants d’une province iranienne, et non du gouvernement central, visitent la capitale syrienne est assez rare pour être souligné.
Les officiels iraniens ont profité de leur visite pour rencontrer leurs homologues des gouvernorats de Damas-ville et Damas-campagne pour discuter de partenariats potentiels dans ce qui s’apparente à une sorte de coopération décentralisée, d’habitude peu pratiquée en Syrie.
La délégation était aussi composée d’un grand nombre d’hommes d’affaires qui ont rencontré leurs homologues de la Chambre de commerce de Damas, alors que ce type de rencontres entre les deux pays est généralement confiné aux représentants des secteurs publics des deux pays.
Alors que les implications économiques et politiques de cette visite ne sont pas encore claires, il est utile, plus de cinq ans et demi après le début du soulèvement, de faire un point sur l’état des relations économiques bilatérales.

Des financements importants

L’octroi par Téhéran de grosses lignes de crédit au gouvernement syrien est l’aspect le plus important des relations bilatérales de ces cinq dernières années.
Depuis 2013, l’Iran a officiellement accordé 5,6 milliards de dollars à la Syrie, dont 3,6 milliards dédiés à l’importation de produits pétroliers. Les deux autres milliards, l’un accordé en janvier 2013 et l’autre en juillet 2015, servent à financer l’achat de produits divers, principalement par le secteur public.
Ces montants, qui n’incluent pas les dépenses militaires, permettent de compenser la chute des ressources en devises consécutive à l’embargo décrété en 2011 par l’Union européenne sur les exportations de brut syrien et la perte des champs pétrolifères au printemps 2013. La ligne de crédit dédiée à l’importation de brut a d’ailleurs été signée en août 2013, cinq mois après la chute de l’Est syrien, et donc des champs pétrolifères, passés aux mains du Front al-Nosra.
Contrairement aux idées reçues, ces prêts iraniens n’allaient pas de soi et ont d’ailleurs fait l’objet de longues négociations entre les deux parties. Au printemps 2015, alors que les négociations étaient en cours pour l’octroi du milliard de dollars additionnel, un officiel iranien en visite à Damas a ainsi déclaré : « Le gouvernement syrien doit nous donner des garanties que cet argent sera utilisé uniquement pour l’importation de produits iraniens et non de quelque autre pays que ce soit. »
À la fin septembre, le solde de ces montants n’était pas connu. Sur la base du niveau d’importation de pétrole brut par Damas – en 2015, la Syrie a importé en moyenne de 100 000 barils par jour dont 60 000 d’Iran selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie – ainsi que du cours mondial du baril de brut ces trois dernières années, le montant alloué par Téhéran, soit 3,6 milliards, doit déjà avoir été dépensé. L’absence de données sur le sujet empêche cependant de comprendre comment Damas continue encore à se fournir en pétrole.
Quoi qu’il en soit, avec la levée partielle des sanctions et l’envolée de la production de brut iranienne, il est probable que les fournitures iraniennes ne cesseront pas de sitôt même en l’absence de contreparties financières satisfaisantes pour Téhéran.

Les exportateurs iraniens tirent bénéfice de la conjoncture

Alors qu’il était minimal avant 2011, le commerce de biens et services entre la Syrie et l’Iran a crû de manière importante ces dernières années. Les sanctions occidentales, la brouille politique avec de nombreux pays voisins (Turquie, pays du Golfe) et les facilités financières octroyées par Téhéran ont permis une augmentation des exportations iraniennes vers la Syrie.
Là encore, l’absence de données est criante mais les entreprises d’ingénierie iranienne, en particulier dans le domaine de l’électricité, ont développé leur présence sur le marché, qu’elles avaient commencé à pénétrer avant 2011, alors que des entreprises d’autres secteurs d’activité bénéficient de contrats avec le secteur public syrien.
De nombreux appels d’offres émis par les entreprises publiques précisent par exemple que seules des entreprises iraniennes peuvent présenter des offres, une conséquence de la condition mise par Téhéran à l’octroi de sa dernière ligne de crédit.
Malgré tout, ces relations bilatérales restent pénalisées par plusieurs facteurs : la faiblesse historique des réseaux d’affaires ; le manque de complémentarité des deux économies ; le marasme économique en Syrie ; les sanctions internationales en particulier sur le secteur bancaire ; et l’absence de frontière terrestre qui oblige à utiliser l’avion ou la voie maritime, c’est-à-dire à emprunter des voies plus coûteuses ou plus longues.

Acquisitions foncières à Damas

Depuis au moins trois ans de nombreuses rumeurs font état de transferts de propriétés foncières syriennes au bénéfice d’investisseurs iraniens, que ce soit à travers l’achat d’actifs par l’entremise de particuliers syriens de confession chiite – la réglementation restreint l’achat de foncier et d’immobilier par les étrangers – ou par le simple transfert d’actifs publics, sans contrepartie monétaire, aux bénéfices d’institutions iraniennes.
Bien qu’il n’y ait pas de preuve matérielle d’achats massifs par des Iraniens, ces soupçons sont renforcés par des réglementations, comme celle autorisant la gestion d’actifs fonciers publics par les entreprises privées (qui peuvent être détenues par des investisseurs étrangers) (voir Le Commerce du Levant de juin 2015), ou des projets, comme celui du quartier de Mazzé, adjacent à l’ambassade iranienne, où le gouvernement syrien est soupçonné de vouloir installer des Iraniens.
Des rumeurs circulent aussi sur l’octroi au Hezbollah de terrains dans le quartier de Sayida Zeinab, dans la banlieue damascène en contrepartie de son soutien au régime ; comme dans les autres cas ces rumeurs sont difficiles à vérifier.
Il reste que s’il y a des investissements iraniens ou le paiement d’une contrepartie au soutien de Téhéran, le foncier est le seul actif de valeur que Damas semble encore pouvoir monnayer.

La reconstruction en ligne de mire des investisseurs iraniens

L’un des objectifs avoués de la visite de la délégation iranienne à Damas était de pallier les obstacles pénalisant les relations d’affaires bilatérales mentionnées ci-dessus.
Les débats à la Chambre de commerce à Damas ont d’ailleurs permis de discuter de solutions potentielles, y compris la création d’une banque commune syro-iranienne qui permettrait de contourner les sanctions, l’augmentation des vols Damas-Téhéran, la mise en place d’un service régulier reliant les ports de Bandar Abbas et de Lattaquié, la création d’une Chambre de commerce commune aux deux pays ou bien encore des espaces d’exposition permanents dans chacun des deux pays.
Pour résoudre le problème des virements bancaires, le président de la Chambre de commerce de Damas, Ghassan el-Qallaa, a même proposé la mise en place d’un système de troc. Il a donné pour exemple celui mis en place au début des années 1980 avec Moscou quand Damas exportait des textiles de basse qualité pour rembourser sa dette militaire à l’époque soviétique.
Le chef du gouvernorat de Damas a également fait part d’une demande adressée à son homologue iranien d’un prêt de 100 millions d’euros pour soutenir le secteur manufacturier damascène. Bien que la requête ait peu de chance d’aboutir, elle représente, encore là, un très rare cas de demande de prêt international d’une autorité locale syrienne à un pays étranger, sans passer par le gouvernement central.
À plus long terme, les Iraniens semblent surtout vouloir se placer sur le marché de la reconstruction. Étant donné la faiblesse actuelle du marché syrien et les nombreuses entraves au développement des relations économiques bilatérales, les deux pays semblent vouloir mettre en place des réseaux d’affaires qui, le moment venu, pourront être activés.
La place vacante laissée par les pays avec lesquels les entrepreneurs syriens ont des relations historiques (Turquie, Liban, pays du Golfe) offre une opportunité rare aux Iraniens.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de novembre 2016 du Commerce du Levant

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