Le commerce du blé au cœur de la relation syro-russe

La Syrie souffre d’un déficit important de blé que seule Moscou semble en mesure de combler. Cette dépendance a une dimension politique non négligeable.

Avec une récolte qui est tombée à son niveau le plus bas depuis près de dix ans, le gouvernement syrien a importé cette année des quantités record de blé en provenance de Russie. À la mi-novembre, dans un rapport sur la situation du secteur agricole syrien, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a annoncé que la récolte de blé en 2016 était de 1,5 million de tonnes, soit son plus faible niveau depuis 10 ans.
Par rapport à 2015 (2,4 millions de tonnes), la chute est de 36 % et par rapport à la moyenne sur la dernière décennie (2,8 millions) elle est de 44 %.
La FAO attribue cette chute à plusieurs facteurs : la faiblesse des surfaces de culture, qui sont tombées en dessous d’un million d’hectares pour la première fois depuis au moins dix ans (958 000) ; le faible niveau des pluies dont dépend encore une bonne partie de la récolte ; les multiples conséquences du conflit armé, telles l’insécurité, la destruction des infrastructures, la fragmentation territoriale qui perturbe et désorganise les réseaux de distribution et de transport, l’extorsion pratiquée par les différents acteurs du conflit ; ainsi que les conséquences économiques de la guerre, telles la hausse des coûts des intrants due en partie à la perte de valeur de la livre syrienne, l’absence de prêts bancaires et la baisse des subventions.
Par ailleurs, à la fin de l’année dernière, au moment où les agriculteurs syriens commençaient à planter leurs semences, le gouvernement a annoncé une hausse modérée du prix d’achat garanti de la récolte, de 61 livres syriennes la tonne en 2015 à 70 livres pour cette année, soit à un niveau qui ne permettait pas de faire face à l’augmentation des coûts, ce qui a découragé de nombreux agriculteurs et les a orientés vers d’autres cultures. En mai, au moment de la récolte, le prix d’achat a été finalement augmenté au niveau des cours mondiaux, à 100 livres le kilo, trop tard cependant pour permettre un rattrapage.
En plus de la baisse de la production, les autorités syriennes n’arrivent à acheminer qu’une petite partie de la récolte, qui est située dans le nord-est du pays dans des zones sous le contrôle de différents groupes armés, y compris les Kurdes, l’État islamique et l’opposition, vers les zones sous son contrôle qui regroupent plus de deux tiers de la population et où la demande est donc la plus importante.
L’établissement général des céréales n’a ainsi acheté que 425 000 tonnes, soit environ 28 % de la récolte à cause des difficultés logistiques et de l’insécurité liées au transport à travers de longues routes contrôlées par différents groupes. Quand cet acheminement est possible il se fait d’ailleurs par l’entremise d’intermédiaires liés au régime. Ainsi, Samer Foz, un homme d’affaires de Lattaquié, est l’une des principales figures de ce commerce qui implique des transactions avec toutes sortes d’acteurs et de seigneurs de la guerre. Les conséquences de cette mauvaise récolte sont un recours plus important aux importations et une augmentation de l’aide humanitaire. Bien que l’exil de nombreux Syriens devrait théoriquement faire baisser la demande, celle-ci reste soutenue à cause de l’appauvrissement de la population qui oblige de nombreuses familles à substituer le pain à des aliments plus chers. Assurer une fourniture stable de blé et de farine aux populations sous leur contrôle est donc devenu une priorité pour les autorités ainsi que pour les organisations humanitaires. Le programme alimentaire mondial (PAM) s’est d’ailleurs engagé à fournir cette année 185 000 tonnes à titre humanitaire.

L’import moins cher que le local

Un enjeu important est celui du coût d’approvisionnement.
Selon les calculs de la FAO, le coût d’importation d’une tonne de blé est moins élevé que le coût d’achat du blé cultivé localement et de son acheminement du nord-est vers Damas et les autres centres urbains de l’ouest du pays.
Sur la base des prix mondiaux en cours au mois de juin – date à laquelle la FAO a fait ses calculs –, l’importation de Russie ou d’Ukraine, les deux fournisseurs traditionnels de la Syrie, coûterait environ 300 dollars la tonne, alors que l’achat et l’acheminement de blé de Hassaké vers Damas coûteraient 310 dollars.
Cette apparente curiosité est la conséquence de deux facteurs : un coût d’achat gouvernemental aligné sur les cours mondiaux afin d’encourager la production locale ; et surtout les “taxes” prélevées par les différents intermédiaires, y compris l’État islamique, pour faire transiter les convois. Il en coûte ainsi 52 dollars la tonne en “taxes” au gouvernement pour transporter le blé de Hassaké à Damas, ce qui est équivalent à 25 % du prix que touchent les agriculteurs (210 dollars).
D’un point de vue strictement comptable, il est donc plus intéressant d’importer que d’acheter localement.
Une autre donnée doit cependant être prise en compte, qui est le niveau de devises que la Banque centrale détient encore. D’après les estimations du FMI, les actifs détenus en devises par la banque ont baissé d’environ 21 milliards de dollars en 2010 à moins d’un milliard au début de cette année. De ce point de vue-là, il serait donc plus intéressant pour le gouvernement d’acheter localement, même à un prix légèrement supérieur, et de préserver ses actifs libellés en devises étrangères.
In fine, le choix du gouvernement se fait sur la base des facilités de paiement qu’il peut obtenir. Les autorités syriennes bénéficient en particulier d’un crédit d’un milliard de dollars octroyé l’année dernière par Téhéran pour financer ce type d’opérations. Début octobre, alors que le gouvernement s’apprêtait à finaliser un accord d’importation de Russie, des officiels à Moscou avaient un moment exprimé leurs doutes sur la capacité de Damas à financer le contrat avant qu’il soit finalement conclu.

La Russie, fournisseur stratégique

En juillet, le gouvernement a donc annoncé un appel d’offres pour l’importation d’un million de tonnes de blé en mettant comme condition qu’il soit acheté de Russie. Près de 16 entreprises russes y ont répondu. Mi-octobre, le contrat a été conclu à un prix de 165 dollars la tonne, bien en dessous des prix du marché – à la même période un accord était par exemple finalisé avec l’Égypte à un prix de 187 dollars la tonne. Clairement, la dimension politique des relations entre les deux pays a pesé sur les termes du contrat. Moscou a par ailleurs annoncé qu’elle allait fournir à titre d’aide humanitaire, et donc gratuitement, un volume additionnel de 100 000 tonnes.
En incluant deux autres accords conclus durant l’été, Damas aura acheté près de 1,45 million de tonnes à son allié depuis le début de l’été, soit la quasi-totalité de ses besoins d’importation. Les difficultés financières de Damas ainsi que sa dépendance vis-à-vis de Moscou pour ses approvisionnements soulignent ainsi la dimension politique du commerce de blé.

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