Les pénuries mettent en lumière la fragilité syrienne

En début d’année, plusieurs semaines consécutives de pénuries d’essence et de coupures d’électricité ont mis en lumière d’inquiétantes fragilités dans la gestion économique et politique de la Syrie ainsi que sa dépendance vis-à-vis de l’Iran.

Mi-février, la Syrie commençait à entrevoir la fin de plusieurs semaines de pénuries de produits énergétiques. La crise, qui dure depuis le début de l’année, est sans précédent dans sa durée et son amplitude depuis le début du soulèvement en mars 2011 a entraîné un certain chaos à travers tout le pays.

L’attaque par l’État islamique de champs gaziers

Début décembre, l’attaque par l’État islamique de la région de Palmyre et sa prise de contrôle d’importants champs gaziers ont déclenché une hausse soudaine des coupures d’électricité.
Les champs conquis par l’EI fournissaient, en effet, la centrale gazière de Jihar qui traitait près de trois millions de mètres cubes de gaz par jour.
Entièrement destinés aux centrales électriques du pays, ces volumes représentaient environ le tiers des approvisionnements en gaz de la Syrie qui étaient d’environ 10 millions de mètres cubes/jour, un chiffre lui-même en chute libre depuis 2011 quand la production de gaz se montait à environ 30 millions de mètres cubes/jour.
Du jour au lendemain la production électrique syrienne a donc chuté d’un tiers, entraînant automatiquement la hausse du nombre d’heures de rationnement électrique dans tout le pays.
Début janvier, l’EI annonçait par ailleurs la destruction de la centrale de Jihar. Autrement dit, même si les champs gaziers de la région de Palmyre venaient à être repris par les troupes du régime, ils ne pourront pas être exploités avant plusieurs années, le temps que la centrale soit réparée ou qu’une nouvelle soit construite.

Une pénurie de produits pétroliers inexpliquée

Cette baisse de la production électrique, survenue au milieu d’un hiver particulièrement rigoureux, s’est combinée depuis début janvier à des pénuries de produits pétroliers, en particulier le fioul domestique et lourd, ainsi que l’essence.
Ces pénuries, qui touchent le pays à la période de l’année durant laquelle la demande est la plus élevée – le fioul est le principal combustible utilisé pour le chauffage –, ont pris la population par surprise.
Elles ont entraîné de très longues files d’attente aux stations-service, obligé de nombreuses usines à suspendre leurs activités et encouragé les gens à couper des arbres pour utiliser le bois pour se chauffer.
Les coupures d’électricité ont également augmenté, l’absence de fioul lourd ayant interrompu le fonctionnement des turbines électriques qui utilisent ce combustible. Même les quartiers les plus huppés de la capitale syrienne, tels Abou Remmané et Malki, ne sont pas épargnés. Dans certaines banlieues de Damas, l’électricité n’est plus fournie que quatre heures par jour.
Jusqu’à début février, le gouvernement n’avait pas fourni d’explications à cette crise. Certaines rumeurs non confirmées ont fait état de l’arrivée de tankers au port de Tartous qui auraient refusé de décharger leur cargaison faute d’être payés.

Le gouvernement accuse l’Iran

Finalement, début février, le Premier ministre Imad Khamis a fait une surprenante déclaration dans laquelle il a annoncé que l’Iran avait cessé ses fournitures de produits pétroliers « depuis trois mois et demi », soit environ à la mi-octobre. En d’autres termes, M. Khamis accusait implicitement Téhéran, pourtant le principal allié du régime, d’être à la base de la crise que subit le pays.
Depuis la perte des champs pétrolifères de l’est du pays au printemps 2013, Damas se fournit en effet en produits pétroliers via son allié iranien grâce à une ligne de crédit de 3,6 milliards de dollars octroyée par ce dernier en août de la même année.
Après les déclarations de M. Khamis, la presse locale a imputé l’arrêt des livraisons iraniennes à « certains problèmes techniques » sans en préciser la nature.
Quoi qu’il en soit, cette annonce apporte un éclairage aux accords récemment conclus à Téhéran entre les deux pays.

L’Iran force Damas à conclure des accords économiques

À la mi-janvier, une délégation gouvernementale menée par le Premier ministre a en effet signé cinq accords de coopération économique qui sont perçus à Damas comme lui étant très défavorables.
L’un des accords octroie à Mobile Telecommunication Company of Iran, une entreprise d’État, la troisième licence de téléphonie mobile de Syrie – les deux autres étant détenues par Syriatel et MTN-Syria, une entreprise partiellement détenue par la famille Mikati. Or MCI est affiliée aux gardiens de la révolution iranienne. C’est-à-dire que les Iraniens vont non seulement mettre la main sur un secteur particulièrement lucratif, mais ils vont aussi avoir accès au système de communication du pays.
Un second accord prévoit la cession pour une longue durée des mines de phosphate d’el-Sharqiyeh, les plus importantes du pays. Il faut savoir que la Syrie possède les quatrièmes plus importantes réserves de phosphate au monde.
C’est peu dire que ces accords ont été mal perçus à Damas, en particulier celui sur les télécoms, car beaucoup estiment qu’il donne trop d’influence à Téhéran.
Imad Khamis a cependant obtenu en retour une nouvelle ligne de crédit d’un montant d’un milliard de dollars dont la moitié doit être consacrée à l’importation de produits pétroliers.
Il apparaît donc que la suspension des fournitures iraniennes en octobre a été un moyen pour l’Iran de faire pression sur son allié pour le contraindre à signer ces accords économiques.
Dès son retour d’Iran et alors que les pénuries s’accentuaient, M. Khamis a annoncé la signature de plusieurs contrats d’importation de produits pétroliers d’un montant global de 200 milliards de livres syriennes, soit l’équivalent de 400 millions de dollars.
Par ailleurs, le secteur privé industriel a été autorisé à importer des produits pétroliers pour faire tourner ses usines, alors que l’importation de produits pétroliers était jusque-là un monopole du secteur public. Une pareille autorisation temporaire avait été accordée en 2014, mais elle avait été limitée aux importations par voie maritime, alors que maintenant les industriels pourront utiliser les voies terrestres. La Chambre d’industrie de Damas a d’ailleurs annoncé le 12 février qu’elle allait commencer à s’alimenter via le Liban.

Des conséquences à long terme

La crise de ce début d’année va avoir plusieurs conséquences, à la fois politiques et économiques.
L’inflation, dont le taux est déjà estimé à environ 50 %, devrait augmenter. Les pénuries ont poussé les coûts de transport à la hausse, entraînant ceux d’autres produits ; elles ont également forcé de nombreuses usines à suspendre leur production, créant également quelques manques sur le marché ; alors que les agriculteurs ont dû débrancher les chambres froides utilisées pour la conservation de leurs produits.
Les conséquences politiques seront plus sérieuses. Alors que depuis le début du soulèvement, il y a six ans, le gouvernement avait toujours réussi à assurer la fourniture relativement régulière de produits et services, son échec de ces dernières semaines a de quoi surprendre, en particulier au vu de l’amélioration de la situation sécuritaire pour le régime.
Le fait que les fournitures iraniennes ont été interrompues à la mi-octobre veut dire que le gouvernement avait largement assez de temps pour se préparer et prévenir les pénuries.
La combinaison d’une gestion déficiente par les autorités avec la perception d’une forte baisse de la menace militaire pourrait à terme entraîner contre le régime une expression plus explicite du mécontentement de la population.
Par ailleurs, les tensions avec l’Iran indiquent que la relation entre les deux pays est sur la base du donnant-donnant. Quel nouvel actif le gouvernement syrien va-t-il céder dans six mois quand il aura à nouveau recours à son allié pour une nouvelle rallonge financière pour lui permettre de poursuivre ses importations ?

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mars 2017 du Commerce du Levant