Neuf ans de guerre en Syrie : « Il faudrait des milliards pour reconstruire »

Un entretien avec le journal La Croix

Entretien avec Jihad Yazigi, rédacteur en chef du Syria Report, bulletin en ligne spécialisé sur l’économie syrienne qu’il a créé en 2001, et ancien chercheur associé au Conseil européen pour les relations internationales.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner.

 

Neuf ans de guerre en Syrie : « Il faudrait des milliards pour reconstruire »

La Croix : Dans quel état est l’économie syrienne après neuf ans de guerre ? Pourquoi la situation empire-t-elle depuis quelques mois ?

Jihad Yazigi : Le conflit est terminé dans une bonne partie de la Syrie, mais il se poursuit encore dans certaines zones, en particulier celle d’Idlib au nord-ouest. En neuf ans, le pays a été largement détruit. Or le gouvernement syrien n’a pas de fonds pour le reconstruire – une part de ses ressources publiques continue financer l’effort de guerre, et des sortes de mafias s’en approprient une autre part et personne n’est prêt à lui en fournir. Ni les Occidentaux, ni les pays du Golfe, ni même ses alliés russe et iranien. Ces derniers mettent à sa disposition quelques lignes de crédit pour lui permettre d’acheter du pétrole mais ils n’ont pas les moyens d’aller au-delà.

En principe, un pays connaît une forte croissance après la guerre. Ce n’est pas le cas en Syrie. Des entreprises rouvrent car il faut bien que les 16 à 17 millions de Syriens se nourrissent, s’habillent et réparent leur logement. Mais il faudrait des milliards et des milliards de dollars pour que l’économie redémarre vraiment. L’an dernier, la croissance a été essentiellement tirée par une bonne récolte permise par de fortes pluies. Les autres secteurs de l’industrie ou des services, eux, vont très mal.

La guerre a provoqué de surcroît l’exil forcé de 6 millions de Syriens, essentiellement des cadres et des diplômés. Même si le pays devait se reconstruire, il buterait aujourd’hui sur le manque d’ingénieurs, d’architectes, de comptables ou d’avocat. La situation est vraiment mauvaise…

Quel est l’impact de la crise libanaise sur la Syrie ?

J. Y. : Depuis le mois d’août 2019, le secteur bancaire libanais a instauré des restrictions au retrait de dollars par ses clients. Or le gouvernement, les grands commerçants mais aussi de nombreux particuliers syriens utilisent les banques libanaises pour se fournir en pétrole et autres biens et matériaux. Comme les Libanais, les Syriens manquent de dollars. Par conséquent, leur monnaie s’est effondrée au marché noir : alors qu’un dollar s’échangeait contre 600 livres syriennes en juillet 2019, il en valait 1 070 fin février.

L’inflation une chute de leur pouvoir d’achat. Au point que le gouvernement a dû mettre en place un système de rationnement pour quatre produits de base, en plus de l’essence et du mazout : sucre, huile végétale, riz et thé. Chaque famille, selon sa composition, a droit à une certaine quantité de ces produits qu’elle paye – au tarif subventionné – au moyen d’une carte électronique chez les commerçants. Seul le pain est vendu à bas prix et en quantité illimitée.

Avec ce système, la Syrie renoue finalement avec une pratique ancienne, abondamment utilisée par le parti Baas avant que l’économie ne soit progressivement libéralisée. Le problème est que le salaire reste très bas – autour de 50 dollars en moyenne – et que, chaque année, entre 100 000 et 150 000 jeunes arrivent sur le marché du travail.

Quel est l’impact des sanctions européennes et américaines sur le pays ?

J. Y. : Il ne faut pas se faire d’illusions : le régime en place va le rester. L’impact négatif des sanctions est donc essentiellement ressenti par la population.

Ce qu’il faudrait, c’est permettre des exemptions sur certains secteurs. Les États-Unis ont encore renforcé leur dispositif à la fin de l’année dernière en adoptant le Caesar Syrian Civilian Protection Act, du nom du photographe militaire qui a publié des dizaines de milliers de clichés des victimes de la torture. Même en France, les banques sont souvent tétanisées et refusent quasiment toutes les opérations liées à la Syrie : il faudrait au moins préciser les transactions interdites et celles qui ne le sont pas.

Lever les sanctions internationales serait sans conteste une très bonne nouvelle non pas seulement pour le régime mais pour toute la société civile. Mais quelle carte garderait alors les pays européens et les États-Unis pour peser dans les négociations ? Comment arriveraient-ils à faire accepter au régime le retour des réfugiés ou à obtenir des informations sur les milliers de disparus ? Supprimer les sanctions reviendrait un peu à faire une croix sur eux.

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