Syrie : «Les sanctions n’ont qu’un rôle mineur dans la crise»

Un entretien avec le journal Libération

Des habitations détruites par les forces du régime, le 6 mai au nord-ouest d’Idlib. Photo Bakr Alkasem. AFP

Alors que de nouvelles sanctions américaines visant le régime syrien entrent en vigueur, quel est l’état de l’économie, après neuf ans de guerre ?

Elle est dans une situation désastreuse. Les infrastructures ont été détruites par la guerre, ainsi qu’un tiers des logements. L’essentiel des capitaux et des investisseurs ont quitté le pays, mais aussi les compétences et la main-d’œuvre qualifiée. Aujourd’hui, 85 % de la population syrienne vit sous le seuil de pauvreté. Le pouvoir d’achat a encore baissé avec l’effondrement de la monnaie face au dollar qui s’est accéléré avec l’entrée en vigueur des nouvelles sanctions. Le salaire moyen d’une enseignante par exemple se situe entre 50 000 et 60 000 livres syriennes, soit moins de 25 euros. La détérioration a été accélérée récemment par la crise financière au Liban, poumon de la Syrie vers le monde extérieur. Il faut ajouter à cela les conséquences du coronavirus et enfin la brouille entre Bachar al-Assad et son cousin Rami Makhlouf, qui contrôlait jusque-là une part essentielle de l’économie syrienne.

Les sanctions dites du Caesar Act vont-elles aggraver les choses ?

Cette loi nommée d’après le pseudonyme du photographe des prisons qui a révélé les morts sous la torture dans les geôles du régime rajoute une couche sur les sanctions américaines et européennes. Car elle vise les pays ou les sociétés tiers tentés d’investir en Syrie. Ainsi, la Chine, les Emirats arabes unis ou des particuliers libanais vont être découragés ou réfléchiront à deux fois avant de s’engager. Les domaines mentionnés par la loi incluent la reconstruction, mais plus largement tout ce dont l’Etat syrien peut bénéficier. Ce qui ouvre la voie à des interprétations qui vont faire reculer les entreprises étrangères. Toute perspective de reconstruction se retrouve ainsi bloquée. Or, la Syrie a besoin de dizaines milliards de dollars pour redémarrer. Des investissements de base sont nécessaires dans les infrastructures, l’électricité, les structures touristiques. Et dans ce contexte, le pays ne présente aucun intérêt pour les grands investisseurs étrangers.

La brouille avec le puissant homme d’affaires Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad, est-elle liée à cette dégradation de l’économie ?

Il est probable que l’accumulation de facteurs de crise économique et la réduction du gâteau à partager aient contribué à cette brouille inédite au sein de la famille, même si rien de ce qui s’y passe n’est clair. L’émergence de nouveaux acteurs ayant joué un rôle dans l’économie de la guerre a bousculé la place de Rami Makhlouf, comme principal bénéficiaire des contrats de l’Etat. Dans le même temps, les puissants Makhlouf ont perdu de l’influence après la mort de la mère de Bachar al-Assad et la maladie de son oncle Mohamed Makhlouf, père de Rami. Asma, l’épouse du Président, en profite pour avancer ses pions et introduire ses proches dans les affaires. Ce qui se raconte à Damas est qu’elle aurait dit à Bachar : «Tu dois ta fortune à ta famille maternelle, maintenant c’est le tour de tes enfants de pouvoir compter sur leur famille maternelle.»

Un assouplissement des sanctions, de l’UE notamment, pourrait-il bénéficier à la population syrienne ?

C’est une question qu’il faut peser de toutes parts. Il faut tout d’abord souligner que les sanctions n’ont qu’un rôle mineur dans la situation économique actuelle de la Syrie. Les premiers responsables sont les destructions de la guerre, la corruption, les détournements d’argent public et la fuite des capitaux. Aujourd’hui, les sanctions sont la dernière carte de pression restante pour une solution politique, un retour des réfugiés, ou une libération des prisonniers. Il faut réfléchir à une conditionnalité de levée de certaines sanctions par étapes. Compte tenu de la situation des gens, ce serait légitime. Mais, politiquement, le régime peut toujours en profiter.

Le désastre économique pourrait-il provoquer un soulèvement de la population ?

Aujourd’hui les Syriens sont plus pauvres et affamés que les Yéménites. Ils n’ont cessé de s’acclimater au pire depuis des années sans se soulever. Mais on n’a jamais vu une situation pareille en Syrie avec écroulement économique, guerre civile et destructions. Il n’y a désormais plus aucune perspective et il est impossible pour la population de s’exiler et de se réfugier ailleurs.

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