Moscou capitalise économiquement sur son soutien à Damas

Le gouvernement syrien s’apprête à céder à la Russie des actifs énergétiques en récompense du soutien militaire de son allié.

 

À la suite de Téhéran, qui a réussi en janvier à forcer la main du régime syrien en l’obligeant à lui octroyer la troisième licence de téléphonie mobile – au bénéfice d’une entreprise liée aux gardes révolutionnaires iraniens – ainsi qu’une concession à long terme sur les importantes mines de phosphate situées à l’est de Palmyre, c’est au tour de Moscou de demander une récompense pour son soutien politique et militaire.
À la mi-avril, lors d’une entrevue avec l’agence d’information russe Sputnik, Bachar el-Assad a confirmé que des entreprises russes allaient bénéficier de plusieurs contrats dans le secteur énergétique.
Cette annonce faisait suite à une visite en janvier à Damas d’une délégation russe menée par le vice-Premier ministre Dmitry Rogozin pour explorer les opportunités d’affaires. M. Rogozin y avait alors affirmé que le président syrien avait « personnellement garanti que les entreprises russes bénéficieront d’un traitement de faveur ».
Quel est l’historique de la relation économique depuis 2011 ? Et quels sont les actifs que le régime syrien pourrait céder à Moscou ?

Une relation économique complexe

Depuis 2011, et malgré les déclarations de bonnes intentions entre les deux pays, le niveau d’aide financière de la Russie en faveur de Damas a été très modeste.
Alors que Téhéran a octroyé un total de 6,6 milliards de dollars entre 2013 et 2017, Moscou n’a fourni que 327 millions de dollars en aide, et encore sous la forme de l’ajournement du remboursement d’une dette due par Damas.
Deux raisons semblent expliquer cette timidité. D’abord les difficultés financières de Moscou consécutives à la baisse du prix du baril sur le marché mondial et aux sanctions occidentales liées à la crise ukrainienne.
Mais il y a aussi l’histoire de la relation entre les deux pays. À la chute de l’Union soviétique, Damas devait près de 12 milliards de dollars à Moscou, qu’elle a refusé de rembourser sachant que l’ancienne puissance n’avait que des moyens de pression très limités. En 2007, des négociations ont abouti à ce que Damas accepte finalement de repayer 1,5 milliard sur une période de 10 ans – dont le remboursement des 327 millions a été ajourné.
Moscou a la mémoire longue et quand le gouvernement syrien est venu réclamer un prêt d’un milliard de dollars en octobre 2014, il lui a été opposé une fin de non-recevoir.
La seule forme d’aide concrète directe et connue de la Russie depuis 2011 a été l’envoi de 100 000 tonnes de blé sous forme d’aide humanitaire.

Le secteur bancaire russe à la rescousse

Le gouvernement syrien a cependant pu bénéficier du secteur bancaire russe pour y transférer ses avoirs en devises. Estimés à plus de 17 milliards de dollars en 2010, largement placés dans des institutions occidentales, ces fonds ont été retirés avant l’imposition de sanctions européennes en 2011 et transférés à Moscou. En novembre 2011, la Banque centrale a annoncé avoir ouvert des comptes en rouble et en euro dans trois institutions bancaires russes, VTB, VEB and Gazprombank. À la banque VTB par exemple, ce sont deux milliards d’euros qui ont été déposés. Par ailleurs, une quatrième banque, Tempbank, a été placée sous sanctions en mai 2014 par le Trésor américain pour son « soutien au régime syrien ».

Des entreprises russes largement absentes

Quant aux entreprises russes, elles sont largement absentes du marché syrien. Certains contrats d’ingénierie ont bien été accordés par le gouvernement syrien, telle la construction de silos à grain ou d’une station de pompage d’eau sur le Tigre ; Syrianair a aussi annoncé vouloir acheter des avions civils aux constructeurs Antonov et Tupolev. Mais à l’exception des silos à grain, aucun de ces contrats n’a vu le jour.
Un obstacle majeur les bloque en effet : l’absence totale de ressources du gouvernement syrien, dont les recettes se sont largement asséchées et qui n’a pas accès aux marchés financiers mondiaux.
Même un contrat pour l’achat d’un million de tonnes de blé russe qui était prévu au début 2017 n’a pu être conclu faute de financements, malgré l’importance stratégique de cette denrée.
Quant aux relations entre secteurs privés des deux pays, elles ont historiquement été limitées à l’importation de matières premières et d’acier russe. Elles souffrent aujourd’hui des sanctions, de la faiblesse du pouvoir d’achat syrien et d’un environnement des affaires syrien très détérioré.

Capitaliser sur l’engagement militaire

Aujourd’hui, alors que l’opération militaire russe semble avoir atteint son principal objectif, soit la sécurisation du régime, Moscou semble décidé à avancer ses pions sur le plan économique et à ne pas se laisser dépasser par Téhéran.
Alors qu’elles ne peuvent pas espérer se faire payer par Damas, faute d’argent, les autorités russes semblent favoriser un accès aux ressources syriennes par l’octroi de concessions et licences à long terme. Le secteur énergétique semble particulièrement privilégié.

Des actifs non négligeables à acquérir

Bien que la Syrie n’ait pas d’actifs énergétiques de la taille d’autres pays de la région, elle dispose de réserves non négligeables en pétrole et gaz, d’un potentiel offshore qui reste certes à confirmer, ainsi que d’une situation géographique qui la place au centre de plusieurs projets de gazoducs et d’oléoducs régionaux.
La Russie pourrait potentiellement être intéressée par tous ceux-ci.
Fin 2013, le gouvernement avait ainsi octroyé à la société Soyouzneftegaz, détenue par le gouvernement russe, une licence d’exploration offshore, la première dans l’histoire du pays. Après avoir investi plusieurs millions de dollars dans les études sismiques à la veille de l’intervention militaire de l’armée de l’air russe en septembre 2015, Soyouzneftegaz a annoncé la suspension de son projet par crainte d’une détérioration de l’environnement sécuritaire. Fin avril, les médias publics syriens faisaient état du retour de la société russe, confirmant que les promesses faites à M. Rogozin commençaient à être appliquées.
Les Russes pourraient cependant lorgner sur différents autres actifs. Une option serait une prise de contrôle partielle des joint-ventures établies par le gouvernement syrien avec les majors internationales, Shell et Total. Ces entreprises détenues à parts égales par le gouvernement et les deux majors produisaient en 2011 près de 125 000 barils/jour à partir de champs situés dans la région de Deir ez-Zor. Le gouvernement pourrait céder tout ou une partie de ses parts dans l’attente d’une reprise des champs et d’un redémarrage de la production. La prise de parts dans les champs situés à l’extrême nord-est qui sont détenus exclusivement pas la société nationale de pétrole est une autre option.
Par ailleurs, la Syrie dispose de réserves relativement importantes de gaz situées au centre du pays autour de Palmyre. Des entreprises d’ingénierie russe sont actuellement en train d’essayer d’éteindre les incendies qui ont touché plusieurs champs gaziers que l’État islamique a tenté de détruire. Elles auraient obtenu en échange de pouvoir exploiter la moitié de la production de ces champs jusqu’à ce qu’ils dépérissent. Cette option serait intéressante, car contrairement aux champs pétroliers de Deir ez-Zor dont l’état actuel n’est pas clair et qui vont probablement tomber sous le contrôle des forces kurdes soutenues par les Américains, les champs gaziers de Palmyre sont sous le contrôle du gouvernement.
Une autre alternative intéressante pour les Russes serait la mainmise sur les gazoducs et oléoducs existants et à venir. Le gazoduc arabe, qui transporte du gaz d’Égypte en Turquie en passant par la Jordanie et la Syrie, a en partie été construit par Stroytransgaz, une compagnie russe. D’autres projets, tel le gazoduc islamique, qui irait d’Iran à la côte méditerranéenne, est aussi à l’étude. De manière générale, pour les Russes le secteur gazier est d’ailleurs probablement prioritaire au vu de leur poids sur le marché mondial et de leur expertise dans ce domaine.
Au-delà des avantages économiques que d’éventuelles cessions d’actifs syriens permettraient, celles-ci reflètent d’abord l’affaiblissement du régime. Le fait qu’en janvier des actifs aient été cédés à Téhéran et que maintenant c’est au tour de Moscou de frapper à la porte confirme la dépendance de Damas vis-à-vis de ses deux alliés.
Par ailleurs, ces accords économiques indiquent que pour les deux alliés de Damas, le gros des opérations militaires est derrière eux et que leur présence en Syrie s’inscrit sur le long terme.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de juin 2017 du Commerce du Levant

Les ONG, nouveaux champs de concurrence pour les hommes d’affaires syriens

Le développement d’organisations non gouvernementales a fait du secteur des ONG l’un des principaux pôles d’activité économique en Syrie, drainant l’intérêt d’hommes d’affaires influents.

Depuis 2011, la Syrie connaît une croissance exponentielle du nombre d’organisations non gouvernementales (ONG) opérant sur son territoire. En grande partie à but humanitaire, ces ONG fournissent de l’aide alimentaire aux plus démunis, gèrent des écoles ou offrent des formations de toutes sortes. De plus en plus, elles se substituent à l’État défaillant et agissent comme des prestataires locaux pour les grandes organisations internationales, en particulier l’Onu.
Pour la Syrie, l’apparition de ces ONG est une nouveauté. Jusqu’en 2011, le secteur était très peu développé, le régime étant particulièrement réticent à autoriser toute forme d’organisation de la société civile et à la création d’institutions qui encouragent l’effort collectif et donc le regroupement de personnes. Ces restrictions ont été légèrement allégées durant les années qui ont précédé le soulèvement, en partie pour pallier aux déficiences de l’État et dans la dynamique des organisations créées par la Première dame, Asma el-Assad. Des œuvres de charité sont ainsi apparues ainsi que quelques associations actives dans les domaines de la lutte contre le cancer ou pour l’environnement.
Depuis 2011, le changement est radical et des centaines d’ONG ont été créées.
Le premier réflexe serait de s’en féliciter, étant donné l’ampleur des besoins de la population et l’incapacité du gouvernement à y faire face. Mais, en pratique, se développe une activité dont la finalité est souvent détournée au profit d’hommes d’affaires véreux ou d’entrepreneurs de toutes tailles qui y voient l’occasion d’en tirer des profits alors que l’économie reste sinistrée. En même temps, se crée entre ces ONG une forte compétition pour accaparer de plus gros “marchés”. Graduellement le secteur se transforme et n’a plus rien à envier aux secteurs d’activité commerciale plus classiques en termes de chiffres d’affaires ou de logique concurrentielle.

Un secteur économiquement attractif

Si ce secteur devient tellement attractif, c’est qu’il dispose de plusieurs atouts :
– Il attire une véritable manne. Alors que l’économie est largement détruite, les sommes versées par la communauté internationale pour parer aux besoins des Syriens représentent une rare source d’argent. En 2015, c’est plus d’un milliard de dollars qui ont été transférés dans le cadre de l’assistance humanitaire à la Syrie. Or les grandes organisations internationales bénéficiaires de ces montants ont besoin de toutes sortes de prestataires locaux, d’où l’opportunité de créer une ONG et de tirer profit de ces fonds.
– Les ONG répondent à une demande réelle. Les besoins de la population sont en effet immenses que ce soit pour la fourniture de biens (alimentation, médicaments, habits, mazout) ou de services (éducation, santé, etc.). Or l’État est à bout, à court d’argent et peu flexible.
– Pour les hommes d’affaires les plus puissants, les ONG permettent de recycler leur argent et d’échapper aux sanctions. Les sanctions qui visent les entités syriennes sont dirigées contre les entreprises, publiques ou privées, mais quasiment contre aucune ONG. Ainsi, el-Bustan, une association détenue par Rami Makhlouf qui est censée soutenir les familles des martyrs de l’armée, est connue pour être l’une des principales sources de financement de la milice du dénommé “Tigre”, Souheil el-Hassan, accusée de toutes sortes d’exactions. Or el-Bustan est épargnée par les sanctions européennes et américaines, alors qu’un article du Guardian en 2016 affirme qu’elle bénéficiait des fonds de l’Onu. Quant à la Syria Trust for Development, l’ONG d’Asma el-Assad, qui est sous sanctions à titre personnel, elle aurait reçu en 2015, toujours selon le Guardian, près de 7,7 millions de dollars de la part d’agences de l’Onu.
Alors qu’elles sont censées être à but non lucratif, les entrepreneurs syriens utilisent plusieurs moyens pour tirer des profits de l’activité de leur ONG :
– L’ONG signe des contrats avec un ou des prestataires qui sont souvent des entreprises privées détenues par le dirigeant de l’ONG. De cette façon ce qui devrait être de l’argent versé à une organisation à but non lucratif est transféré à une société commerciale.
– Elle surfacture ses services aux institutions qui la financent ou fournit de fausses factures.
– Les dirigeants de l’ONG se fixent des salaires très élevés.
Ces détournements se sont tellement normalisés, les réseaux qui en bénéficient sont si importants, et la crainte de la contestation est si élevée que plus personne ne pose de questions.
Ainsi en 2011, quelques mois après le début du soulèvement, Rami Makhlouf a annoncé qu’il céderait toutes ses parts dans Syriatel, sa société de téléphonie mobile, à une organisation à but non lucratif lui-même se consacrant à titre personnel aux œuvres de charité.
Syriatel est depuis, en effet, détenue en grande partie par la Ramak Development and Humanitarian Projects LLC (RDHP). Mais personne n’est dupe. RDHP n’est pas une organisation à but non lucratif, mais une SARL, et elle est détenue à 99,99 % par Rami Makhlouf.

Compétition acharnée

Comme dans le secteur des affaires plus classiques, les ONG les plus grandes sont accaparées par les plus puissants. Quand elles ne le sont pas, ces derniers s’assurent qu’elles sont écartées. Début mars, le gouvernement syrien a ainsi révoqué la licence de deux anciennes et importantes œuvres de bienfaisance basées à Alep, el-Ihsan et el-Ta’aluf. Créées respectivement en 2004 et 2005, ces deux ONG étaient particulièrement actives. El-Ihsan fournissait 58 000 repas quotidiens aux plus démunis en plus de subvenir aux besoins de 25 000 familles chaque mois et d’offrir des soins de santé gratuits. Elle comptait près de 2 000 employés et bénévoles. Les deux ONG étaient établies depuis longtemps et ont acquis une réputation pour la qualité de leurs services en plus d’être les partenaires des agences onusiennes. Selon une source, la raison officielle invoquée pour l’annulation de leurs licences est une vague “violation des règles”. Personne ne se fait d’illusions : en réalité d’autres ONG bien mieux introduites auprès du régime cherchent à récupérer leur “marché”. Ce n’est pas le seul scandale.
Fin 2016, le président du Croissant-Rouge syrien, Abdelrahman el-Attar, par ailleurs influent commerçant de Damas, a dû démissionner suite à un scandale de corruption dans son organisation. Le fait qu’une affaire de corruption éclate au grand jour est très rare en Syrie et ne doit probablement rien au hasard. Bien que M. el-Attar a construit sa fortune en grande partie grâce à ses liens avec le régime, il a dû perdre quelques faveurs ou empiéter sur le domaine d’une autre personnalité plus puissante. Le Croissant-Rouge syrien est l’un des plus importants bénéficiaires d’aide et est actif à travers tout le territoire. Ce sont des dizaines de millions de dollars qui sont donc en jeu. Son remplaçant est Khaled Hboubati, non moins influent homme d’affaires. Dans les mois qui viennent, alors que la demande pour l’aide humanitaire va rester très élevée, il est probable que cette compétition acharnée entre hommes du pouvoir va continuer.
Ce phénomène ne touche cependant pas que les plus grandes organisations. À tous les niveaux, la création d’une ONG est devenue un véritable business et c’est à qui se positionne le mieux ou a les meilleures connexions pour en tirer le plus de bénéfices.
Le phénomène d’ONG-isation de la société syrienne prend de plus en plus d’ampleur. Il entraîne une institutionnalisation de ce qui peut s’apparenter à un détournement de fonds ; augmente la dépendance à l’aide humanitaire ; et détourne les forces vives du pays d’autres activités plus productives économiquement.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mai 2017 du Commerce du Levant

Reconstruction : les proches du régime syrien posent leurs conditions

La volonté de certains officiels syriens d’encourager les investissements étrangers et la reconstruction fait face à la résistance de puissants hommes du pouvoir.

Mi-février, une délégation d’hommes d’affaires exilés en Égypte s’est rendue à Damas pour explorer les opportunités d’affaires et une contribution éventuelle à la reconstruction de la Syrie.
Réunis dans le cadre du Groupe des investisseurs syriens en Égypte, ces hommes d’affaires avaient quitté le pays à partir de 2012, quand les combats s’étaient étendus à Damas et Alep, et que les espoirs d’une résolution rapide du conflit s’estompaient.
Dix jours plus tôt ils avaient reçu au Caire la visite du ministre syrien des Finances, Maamoun Hamdan, venu les encourager à rentrer au bercail et à y rapatrier leurs capitaux. Le ministre leur a fait miroiter des incitations fiscales et commerciales, y compris une réduction des droits de douane sur les matières premières, un rééchelonnement de leurs prêts bancaires et de leurs impôts, ainsi qu’une extension de sept à dix ans de l’âge des machines qui peuvent être introduites en Syrie – cette dernière mesure visant à encourager les industriels à relocaliser leurs usines.
La démarche de Maamoun Hamdan a tout ce qu’il y a de plus logique. En manque de capitaux, de devises, d’opportunités d’emploi et de capacité de production, l’économie syrienne a tout intérêt à attirer des investisseurs expatriés. Leur retour éventuel est particulièrement important, car les sanctions occidentales, les tensions politiques avec l’Iran, la destruction à large échelle du pays et l’absence criante d’État de droit rendent très peu probable à court et moyen terme le retour des investisseurs européens et du Golfe.
En arrivant à Damas, la délégation d’hommes d’affaires espérait donc recevoir la garantie que les promesses du ministre pouvaient être tenues.
Or, beaucoup d’affairistes liés au pouvoir syrien ne semblent pas l’entendre de cette oreille.

Menaces à l’encontre des investisseurs expatriés

Le 26 février, alors que la délégation était à peine arrivée à Damas, le quotidien el-Watan publiait un article attaquant violemment ces entrepreneurs.
Intitulé “Les investisseurs égyptiens” pour les dépeindre comme des étrangers, l’article accuse ces entrepreneurs d’arrogance, d’être uniquement motivés par les incitations gouvernementales, de mettre des conditions à leur retour et de n’être rentrés « qu’après la libération d’Alep », c’est-à-dire seulement dès qu’il était devenu clair que la guerre allait se conclure en faveur du régime.
L’article ajoute que les entrepreneurs qui sont restés au pays “épaule contre épaule” avec l’armée n’ont pas bénéficié des mêmes incitations et conclut que la seule façon pour ces investisseurs de « gagner le cœur de leurs concitoyens » serait « qu’ils remboursent toutes leurs dettes et leurs impôts jusqu’à la dernière piastre, et ce au taux de change de 2011 et non au taux actuel – la valeur du dollar par rapport à la livre syrienne a été multipliée par 10 depuis 2011.
El-Watan est la propriété de Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar el-Assad et l’homme d’affaires le plus puissant du pays.
À travers lui, ce sont les intérêts de toute une frange d’hommes d’affaires liés au régime, à travers des liens de sang ou d’affaires avec la famille Assad et les responsables des services de sécurité, qui sont en jeu. Dès l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad et grâce à leurs réseaux, ces hommes ont bâti leur richesse dans le secteur des services, dans les juteux contrats à forte marge du secteur public et à travers leurs licences d’importation. Depuis 2011, c’est leur imbrication dans l’économie de guerre qui leur a permis de s’enrichir.
À l’opposé, les investisseurs ayant quitté le pays, et malgré l’hétérogénéité de leurs secteurs d’activités et de leurs origines sociales, ont d’une manière générale la particularité d’avoir des liens plus distendus avec le régime.
À titre d’exemple, ceux basés en Égypte sont en bonne partie des industriels, en particulier dans le textile ; beaucoup sont alépins, c’est-à-dire qu’ils sont urbains et en grande majorité de confession sunnite ; l’origine de leur richesse est davantage liée à leur savoir-faire industriel et commerçant qu’à leurs liens avec les hommes du régime.
En les accusant de traîtrise, el-Watan cherche à mettre la pression sur leurs soutiens au sein du gouvernement. En les invitant à rembourser leurs dettes aux banques et leurs impayés aux impôts, c’est une menace déguisée de harcèlement qu’ils font peser sur ceux qui penseraient à rentrer au pays.
Cet incident met en lumière les dissensions qui existent à l’intérieur du régime. Maamoun Hamdan n’aurait pas pris l’initiative d’aller en Égypte sans l’accord préalable de hauts placés du régime – les ministres syriens sont en général des technocrates qui représentent les intérêts des différentes ailes du régime et non des décideurs en tant que tels.
Ce même genre de dissonance était perceptible durant la décennie durant laquelle Bachar el-Assad était au pouvoir, avant la guerre, et était attribuée à la fracture entre vieille et nouvelle garde ; aujourd’hui elle pourrait être plutôt le reflet de la dispersion du pouvoir central syrien.
L’article d’el-Watan rappelle par ailleurs qu’une frange importante de la communauté des affaires bénéficie du conflit, de la destruction des capacités de production, des sanctions internationales, des pénuries de toutes sortes. Celle-ci ne voit pas d’un bon œil « un retour à la normale » et représente une véritable résistance à un processus de reconstruction viable.
Un autre incident illustre cette dynamique.

Pas d’investissements occidentaux sans excuses

Dans une entrevue au ton surréaliste accordée le 13 février à el-Mayadeen, une chaîne pro-iranienne basée à Beyrouth, le ministre de l’Économie, Adib Mayalé, a affirmé que les entreprises occidentales intéressées par la reconstruction ne bénéficieraient d’aucun contrat si leurs gouvernements ne s’excusaient pas d’abord auprès du peuple syrien. Certaines entreprises de ces pays, qu’il n’a pas nommées, chercheraient à entrer sur le marché syrien à travers le Liban, a-t-il ajouté.
Pressé par la journaliste, qui lui a demandé ce qui se passerait si les gouvernements occidentaux s’excusaient, Adib Mayalé a bafouillé que les entreprises iraniennes et d’autres pays alliés se verraient accorder la priorité.
Le ministre a ajouté que son gouvernement n’avait pas davantage besoin de la Banque mondiale – celle-ci vient de débuter un grand projet d’évaluation des besoins. « Nous ne sommes intéressés ni par l’argent de la Banque mondiale, ni par ses programmes, ni par ce qu’elle a à dire sur la reconstruction. »
« La Syrie se financera par elle-même grâce au soutien des pays amis », a-t-il ajouté sans préciser si, à l’exception d’une nouvelle ligne de crédit iranienne d’un milliard de dollars accordée en février, son gouvernement avait réussi à obtenir une quelconque aide de ses amis – le coût de la reconstruction est estimé à près de 200 milliards de dollars.
Il est utile de préciser qu’Adib Mayalé est considéré comme un proche de Rami Makhlouf.
Ces deux incidents reflètent en tout cas l’opposition réelle de franges importantes et puissantes du régime à un changement des règles du jeu économique.
Ils ne voient d’un bon œil ni l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché, tels les investisseurs expatriés en Égypte, ni les conditions qui pourraient être liées à l’entrée de capitaux occidentaux – les excuses demandées aux gouvernements européens peuvent aussi être lues comme un moyen de pression pour lever les sanctions pesant sur de nombreux hommes du pouvoir.
Il est de plus en plus clair que la fin du conflit ne coïncidera pas forcément avec le début de la reconstruction. Malgré les manques criants de toutes sortes et les besoins pressants de capitaux et de relance de l’activité, rien ne semble encore pouvoir se faire dans le domaine économique sans la prise en compte des intérêts des puissants hommes du pouvoir syrien.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’avril 2017 du Commerce du Levant

Les pénuries mettent en lumière la fragilité syrienne

En début d’année, plusieurs semaines consécutives de pénuries d’essence et de coupures d’électricité ont mis en lumière d’inquiétantes fragilités dans la gestion économique et politique de la Syrie ainsi que sa dépendance vis-à-vis de l’Iran.

Mi-février, la Syrie commençait à entrevoir la fin de plusieurs semaines de pénuries de produits énergétiques. La crise, qui dure depuis le début de l’année, est sans précédent dans sa durée et son amplitude depuis le début du soulèvement en mars 2011 a entraîné un certain chaos à travers tout le pays.

L’attaque par l’État islamique de champs gaziers

Début décembre, l’attaque par l’État islamique de la région de Palmyre et sa prise de contrôle d’importants champs gaziers ont déclenché une hausse soudaine des coupures d’électricité.
Les champs conquis par l’EI fournissaient, en effet, la centrale gazière de Jihar qui traitait près de trois millions de mètres cubes de gaz par jour.
Entièrement destinés aux centrales électriques du pays, ces volumes représentaient environ le tiers des approvisionnements en gaz de la Syrie qui étaient d’environ 10 millions de mètres cubes/jour, un chiffre lui-même en chute libre depuis 2011 quand la production de gaz se montait à environ 30 millions de mètres cubes/jour.
Du jour au lendemain la production électrique syrienne a donc chuté d’un tiers, entraînant automatiquement la hausse du nombre d’heures de rationnement électrique dans tout le pays.
Début janvier, l’EI annonçait par ailleurs la destruction de la centrale de Jihar. Autrement dit, même si les champs gaziers de la région de Palmyre venaient à être repris par les troupes du régime, ils ne pourront pas être exploités avant plusieurs années, le temps que la centrale soit réparée ou qu’une nouvelle soit construite.

Une pénurie de produits pétroliers inexpliquée

Cette baisse de la production électrique, survenue au milieu d’un hiver particulièrement rigoureux, s’est combinée depuis début janvier à des pénuries de produits pétroliers, en particulier le fioul domestique et lourd, ainsi que l’essence.
Ces pénuries, qui touchent le pays à la période de l’année durant laquelle la demande est la plus élevée – le fioul est le principal combustible utilisé pour le chauffage –, ont pris la population par surprise.
Elles ont entraîné de très longues files d’attente aux stations-service, obligé de nombreuses usines à suspendre leurs activités et encouragé les gens à couper des arbres pour utiliser le bois pour se chauffer.
Les coupures d’électricité ont également augmenté, l’absence de fioul lourd ayant interrompu le fonctionnement des turbines électriques qui utilisent ce combustible. Même les quartiers les plus huppés de la capitale syrienne, tels Abou Remmané et Malki, ne sont pas épargnés. Dans certaines banlieues de Damas, l’électricité n’est plus fournie que quatre heures par jour.
Jusqu’à début février, le gouvernement n’avait pas fourni d’explications à cette crise. Certaines rumeurs non confirmées ont fait état de l’arrivée de tankers au port de Tartous qui auraient refusé de décharger leur cargaison faute d’être payés.

Le gouvernement accuse l’Iran

Finalement, début février, le Premier ministre Imad Khamis a fait une surprenante déclaration dans laquelle il a annoncé que l’Iran avait cessé ses fournitures de produits pétroliers « depuis trois mois et demi », soit environ à la mi-octobre. En d’autres termes, M. Khamis accusait implicitement Téhéran, pourtant le principal allié du régime, d’être à la base de la crise que subit le pays.
Depuis la perte des champs pétrolifères de l’est du pays au printemps 2013, Damas se fournit en effet en produits pétroliers via son allié iranien grâce à une ligne de crédit de 3,6 milliards de dollars octroyée par ce dernier en août de la même année.
Après les déclarations de M. Khamis, la presse locale a imputé l’arrêt des livraisons iraniennes à « certains problèmes techniques » sans en préciser la nature.
Quoi qu’il en soit, cette annonce apporte un éclairage aux accords récemment conclus à Téhéran entre les deux pays.

L’Iran force Damas à conclure des accords économiques

À la mi-janvier, une délégation gouvernementale menée par le Premier ministre a en effet signé cinq accords de coopération économique qui sont perçus à Damas comme lui étant très défavorables.
L’un des accords octroie à Mobile Telecommunication Company of Iran, une entreprise d’État, la troisième licence de téléphonie mobile de Syrie – les deux autres étant détenues par Syriatel et MTN-Syria, une entreprise partiellement détenue par la famille Mikati. Or MCI est affiliée aux gardiens de la révolution iranienne. C’est-à-dire que les Iraniens vont non seulement mettre la main sur un secteur particulièrement lucratif, mais ils vont aussi avoir accès au système de communication du pays.
Un second accord prévoit la cession pour une longue durée des mines de phosphate d’el-Sharqiyeh, les plus importantes du pays. Il faut savoir que la Syrie possède les quatrièmes plus importantes réserves de phosphate au monde.
C’est peu dire que ces accords ont été mal perçus à Damas, en particulier celui sur les télécoms, car beaucoup estiment qu’il donne trop d’influence à Téhéran.
Imad Khamis a cependant obtenu en retour une nouvelle ligne de crédit d’un montant d’un milliard de dollars dont la moitié doit être consacrée à l’importation de produits pétroliers.
Il apparaît donc que la suspension des fournitures iraniennes en octobre a été un moyen pour l’Iran de faire pression sur son allié pour le contraindre à signer ces accords économiques.
Dès son retour d’Iran et alors que les pénuries s’accentuaient, M. Khamis a annoncé la signature de plusieurs contrats d’importation de produits pétroliers d’un montant global de 200 milliards de livres syriennes, soit l’équivalent de 400 millions de dollars.
Par ailleurs, le secteur privé industriel a été autorisé à importer des produits pétroliers pour faire tourner ses usines, alors que l’importation de produits pétroliers était jusque-là un monopole du secteur public. Une pareille autorisation temporaire avait été accordée en 2014, mais elle avait été limitée aux importations par voie maritime, alors que maintenant les industriels pourront utiliser les voies terrestres. La Chambre d’industrie de Damas a d’ailleurs annoncé le 12 février qu’elle allait commencer à s’alimenter via le Liban.

Des conséquences à long terme

La crise de ce début d’année va avoir plusieurs conséquences, à la fois politiques et économiques.
L’inflation, dont le taux est déjà estimé à environ 50 %, devrait augmenter. Les pénuries ont poussé les coûts de transport à la hausse, entraînant ceux d’autres produits ; elles ont également forcé de nombreuses usines à suspendre leur production, créant également quelques manques sur le marché ; alors que les agriculteurs ont dû débrancher les chambres froides utilisées pour la conservation de leurs produits.
Les conséquences politiques seront plus sérieuses. Alors que depuis le début du soulèvement, il y a six ans, le gouvernement avait toujours réussi à assurer la fourniture relativement régulière de produits et services, son échec de ces dernières semaines a de quoi surprendre, en particulier au vu de l’amélioration de la situation sécuritaire pour le régime.
Le fait que les fournitures iraniennes ont été interrompues à la mi-octobre veut dire que le gouvernement avait largement assez de temps pour se préparer et prévenir les pénuries.
La combinaison d’une gestion déficiente par les autorités avec la perception d’une forte baisse de la menace militaire pourrait à terme entraîner contre le régime une expression plus explicite du mécontentement de la population.
Par ailleurs, les tensions avec l’Iran indiquent que la relation entre les deux pays est sur la base du donnant-donnant. Quel nouvel actif le gouvernement syrien va-t-il céder dans six mois quand il aura à nouveau recours à son allié pour une nouvelle rallonge financière pour lui permettre de poursuivre ses importations ?

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mars 2017 du Commerce du Levant

L’économie syrienne pourrait croître en 2017

L’année 2017 pourrait être celle du retour de la croissance économique en Syrie pour la première fois depuis le début du soulèvement en mars 2011. Celle-ci ne préfigurera cependant pas une reconstruction à grande échelle du pays.

La chute de la ville d’Alep aux mains du régime et de ses alliés en décembre 2016, la reconquête graduelle de nombreuses poches d’opposition autour de Damas, ainsi que l’accord de cessez-le-feu parrainé par la Russie et la Turquie ont changé la donne politique en Syrie.
Toutes les grandes villes syriennes ainsi que les voies qui permettent d’y accéder sont maintenant sous le contrôle du régime syrien. À l’exception de la Ghouta orientale, ceci s’applique aussi à toutes les banlieues de ces villes.

Le retour de la stabilité

Avec un retour de la stabilité il n’est plus illusoire de s’attendre cette année à un retour de la croissance du PIB syrien mesuré en base annuelle, et ce pour la première fois depuis 2010. En 2014, la croissance avait bien semblé redémarrer, mais ce regain d’activité n’avait touché que quelques secteurs et n’avait duré que quelques mois.
Ces derniers mois déjà, avec le retour d’une relative normalité dans de grandes parties des régions ouest du pays (la région côtière et l’axe Damas-Hama), certains secteurs économiques semblaient stabilisés et même en croissance. C’est en particulier le cas du secteur manufacturier et de la construction. Le nombre de projets manufacturiers ayant obtenu une licence durant les neuf premiers mois de 2016, par exemple, était déjà plus élevé que la moyenne annuelle durant les quatre années précédentes. Certes, dans leur grande majorité ces projets sont de taille artisanale, mais ils indiquent une amélioration de la confiance. Quant aux livraisons de ciment par les entreprises du secteur, elles étaient stables durant les neuf premiers mois de l’année alors qu’elles n’avaient cessé de décliner les années précédentes.
D’autres secteurs économiques, telle l’agriculture, qui reste l’un des secteurs d’activité les plus importants, continuaient cependant à souffrir (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017).

Plusieurs facteurs de croissance

L’année 2017 pourrait voir l’économie syrienne bénéficier de plusieurs facteurs positifs :
– La relative stabilité politique dans les régions tenues par le régime, où habitent au moins deux tiers de la population résidente, va encourager les entrepreneurs à investir et les consommateurs à dépenser plutôt qu’à épargner, bien que les consommateurs ayant de l’épargne soient actuellement bien peu nombreux. Cette stabilité devrait également supprimer les barrières internes au transport et à la distribution, rendant ces deux secteurs plus compétitifs et entraînant une baisse des coûts.
– La fin de la bataille d’Alep va permettre un retour de la production manufacturière dans ce grand centre industriel syrien. Certes, en volume total l’investissement sera encore très limité comparé aux niveaux d’avant 2011, mais par rapport à leur niveau actuel l’amélioration sera significative. Il faut s’attendre aussi à un retour des réfugiés de la ville qui habitent actuellement au Liban, en Turquie, en Arménie et dans les pays du Golfe. Rien qu’au Liban, il est estimé qu’entre 15 et 20 000 Arméniens alépins habitent dans le quartier de Bourj Hammoud dont certains ont déjà commencé à revenir. Ces retours tireront la consommation vers le haut.
– Il est également probable que ceux parmi les expatriés qui n’ont pas à craindre de représailles de la part du régime retourneront visiter le pays dans les mois qui viennent et en particulier en été. Beaucoup de Syriens n’ont plus visité leurs proches ni leurs résidences depuis de nombreuses années et la fin des combats dans plusieurs parties du pays les encouragera à le faire. Ces retours dynamiseront en particulier les secteurs du transport et du tourisme, et généreront des rentrées en devises.
– De nombreux Syriens qui ont fui le pays ces trois dernières années sont maintenant installés dans leur pays de refuge et ont commencé à travailler. Leurs revenus devraient augmenter les niveaux de transferts vers la Syrie et donc les rentrées de devises ainsi qu’encourager la consommation.
– Si la valeur de la livre syrienne parvient à maintenir la stabilité dont elle a fait preuve depuis environ six mois, la confiance dans l’économie s’améliorera, ce qui aura un effet positif sur les investissements.
– Le secteur agricole qui sort d’une année noire (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017) devrait bénéficier des bons niveaux de pluviométrie actuels. Le retour des agriculteurs sur leurs terres dans les régions où la guerre a pris fin améliorera également la production.

Les obstacles perdurent

Cette prévision de croissance reste cependant basée sur des fondements très fragiles, car de nombreux risques continuent à peser sur l’économie syrienne.
Le plus important est la situation politique et militaire. Alors que la partie est de la Syrie est encore à feu et à sang, plusieurs acteurs régionaux, en particulier l’Iran, ne sont pas partie prenante de l’accord de cessez-le-feu russo-turc et n’ont pas forcément intérêt à son succès. Par ailleurs, on est encore dans l’attente de clarifications sur la politique syrienne de l’administration Trump.
L’économie syrienne va également souffrir de la situation budgétaire critique du gouvernement qui est de loin le principal acteur économique. Le manque de données officielles rend toute analyse difficile, mais il y a peu de doutes que le gouvernement est financièrement à bout. Et un gouvernement sans argent c’est beaucoup moins d’investissements et de dépenses dans l’économie.
De même, le niveau des réserves de change est très bas et risque de peser sur la valeur de la livre syrienne sur le marché des changes. Alors que la Banque centrale a réussi à stabiliser sa monnaie depuis la mi-2016, il n’est pas clair si elle dispose encore de beaucoup de marges de manœuvre étant donné le déficit persistant de la balance des paiements. Toute nouvelle pression sur la monnaie pourrait entraîner une perte de confiance ainsi qu’une hausse des coûts d’importation et de production.
La performance du secteur agricole, qui est non seulement crucial à cause de son poids dans l’activité économique mais parce qu’il permet aussi de fournir les villes en denrées à des prix compétitifs, est difficile à prédire. Plusieurs facteurs pèsent sur sa performance : le coût des intrants par exemple, mais aussi la qualité du réseau de transport et de distribution. Le Nord-Est est le principal centre agricole du pays, or il va continuer à être affecté cette année par la guerre contre l’État islamique.
Une autre hypothèque est liée à l’accès aux ressources énergétiques. La très grande majorité des champs pétrolifères et gaziers est sous le contrôle de l’État islamique. Alors qu’il y a encore quelques semaines, certains espéraient une reprise de quelques champs, l’attaque de l’EI sur Palmyre et ses champs gaziers début décembre a rappelé la capacité de nuisance de cette organisation, qui a été confirmée par la destruction de la centrale gazière de Hayan début janvier.

Pas de reconstruction en vue, mais des opportunités

L’éventualité d’une amélioration de la conjoncture économique ne doit pas non plus donner d’illusions sur le lancement d’un plan de reconstruction global du pays. Comme nous l’avons précisé dans un article précédent (Le Commerce du Levant de juillet 2016), de très nombreux obstacles perdurent.
Le plus important d’entre eux est l’absence d’une solution politique globale qui permettrait une levée des sanctions, et un retour des investisseurs étrangers et syriens ; or le processus politique actuel est encore très fragile et n’offre pas encore de garanties sérieuses sur la fin réelle des combats qui pourraient encore reprendre – mi-janvier dans la vallée de Barada près de Damas ils n’avaient d’ailleurs toujours pas arrêté. Si le processus enclenché s’avérait solide et sérieux, par contre, un début de reconstruction serait envisageable à partir de 2018.
Par ailleurs, tout faible qu’il soit un regain d’activité offrira certaines opportunités pour ceux qui sont prêts à prendre le risque. Les secteurs de l’agroalimentaire et pharmaceutique, ainsi que la construction devraient en être les premiers bénéficiaires.
Quoi qu’il en soit, étant donné la situation calamiteuse de l’économie syrienne, toute stabilisation et reprise de l’économie seront les bienvenues pour la population dans son ensemble.