Après 1 000 jours de conflit, l’économie syrienne est largement détruite

Le 11 décembre a marqué le 1 000e jour du début de la révolution syrienne. Au-delà de la catastrophe humaine que représente le conflit, celui-ci a aussi entraîné des pertes économiques énormes et une transformation de l’activité syrienne.
D’après un rapport publié en octobre 2013 du Centre syrien pour l’étude des politiques, un centre de recherches basé à Damas, les pertes de l’économie syrienne se montaient en juin 2013, le dernier mois pour lequel des estimations relativement complètes sont disponibles, à 103 milliards de dollars, soit 174 % du PIB de 2010. La moitié de ces pertes correspond à de la destruction de capital et l’autre moitié résulte de la perte de valeur de la production économique. Fin juin 2013, le PIB avait chuté de près de 50 % par rapport à son niveau de la fin 2010.
Cette dégringolade qui a touché tous les secteurs a entraîné une modification de la structure de l’économie avec une croissance de l’agriculture aux dépens de tous les autres secteurs d’activité, y compris le pétrole, qui est totalement à l’arrêt, ou l’industrie dont l’infrastructure est largement détruite, sans parler évidemment du tourisme, du transport ou de la construction. L’agriculture représente ainsi aujourd’hui près de 54 % du PIB syrien, alors que sa part était de moins de 20 % en 2010.
Autres conséquences de l’implosion de l’économie syrienne : la montée du chômage et du pourcentage de Syriens vivant en dessous du seuil de la pauvreté qui ont tous les deux dépassé les 50 %.
Les comptes publics ne sont pas dans un meilleur état. Le déficit budgétaire est maintenant estimé à 33 % du PIB alors qu’il était inférieur à 3 % à la fin 2010, forçant le gouvernement à s’endetter et à porter sa dette totale à plus de 70 % du PIB alors qu’elle était de moins de 30 % avant le début du soulèvement.
Le niveau réel des réserves de change reste un mystère alors qu’il est considéré comme un indicateur majeur de la capacité des autorités à se financer. Ce niveau est difficile à évaluer mais beaucoup d’analystes l’estiment à moins de cinq milliards de dollars et peut-être en dessous de deux milliards.

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• Les quatre étapes de la détérioration
Cette détérioration de la situation économique s’est faite en quatre étapes principales.
La première, qui a suivi le déclenchement du soulèvement, s’est traduite par une baisse de confiance dans l’économie qui a entraîné une chute à la fois de la consommation et de l’investissement ainsi qu’une fuite des touristes. Cette phase, qui a duré jusqu’à l’automne 2011, est également marquée par des décisions économiques gouvernementales qui ont pris le contre-pied de celles des années précédentes : hausse des salaires des fonctionnaires et des subventions, nouvelles aides financières aux agriculteurs et aux étudiants, retour sur la politique de libéralisation du commerce extérieur, etc.
Une seconde étape commence à l’automne 2011 avec les sanctions occidentales sur le pétrole syrien. Leur conséquence directe est une chute brutale des recettes budgétaires et des revenus tirés de l’exportation. Les sanctions touchent également le secteur bancaire, ce qui complique les transactions commerciales internationales. Au cours de cette phase, qui dure jusqu’à l’été 2012, on assiste à une détérioration graduelle de la sécurité dans le pays qui affecte principalement les secteurs du commerce et du transport, ainsi que les prémices d’une économie de guerre.
Une troisième étape débute à l’été 2012 avec l’extension du conflit aux deux poumons économiques du pays, Damas et Alep. La base industrielle de ces deux villes, en particulier de celle de la métropole du nord syrien, est affectée de manière significative et contribue à mettre fin à quasiment toutes les exportations de produits manufacturés. Des centaines d’usines à Alep sont détruites et pillées. Pendant cette phase, qui se prolonge jusqu’au printemps 2013, la communauté des affaires et la classe moyenne quittent le pays.
La quatrième étape commence au printemps 2013 avec la prise du nord-est syrien par l’opposition. Ce développement a pour conséquence une coupure entre l’ouest du pays, largement sous le contrôle du gouvernement, et ses régions pétrolières et céréalières. La perte du Nord-Est force le gouvernement à recourir aux importations de produits pétroliers pour subvenir à ses besoins, ce qui amplifie sa dépendance vis-à-vis de l’allié iranien qui le finance sous forme de facilités de crédit. Officiellement, l’Iran fournit ainsi au moins 3,6 milliards de dollars de facilité de paiement uniquement consacrés au financement des importations de produits pétroliers ainsi qu’au moins un milliard de dollars pour financer des importations diverses. Un accord pour un prêt bonifié additionnel de 3 milliards supplémentaires a été mentionné en mai par les autorités monétaires syriennes même s’il n’a pas été confirmé. Pendant cette phase, encore en cours, on assiste à la croissance exponentielle du nombre de réfugiés dans les pays limitrophes et à la consécration à la fois de la fragmentation du pays et du développement de l’économie de guerre.

• La consécration de l’économie de guerre
Au-delà des pertes matérielles, la Syrie subit une fragmentation politique et économique, et le développement d’une économie de guerre.
Les pillages et les trafics en tout genre représentent de nouvelles formes d’activité économique. L’économie de guerre crée sa propre dynamique, ses propres institutions, ses réseaux commerciaux, ses nouveaux hommes d’affaires. Les chefs de guerre aux quatre coins du pays disposent d’une puissance et d’une richesse nouvellement acquises. Le retrait de l’État, y compris dans les régions formellement sous son contrôle, a donné une autonomie à ces groupes et individualités dont la puissance s’est construite aux dépens de cet État affaibli.
Par ailleurs, les sanctions internationales, imposées dès 2011 par l’Europe et les États-Unis contre de nombreuses entités étatiques et contre d’éminents investisseurs, ont forcé les autorités à chercher de nouveaux intermédiaires pour leurs transactions internationales, donnant à de nouvelles individualités l’occasion de s’enrichir. D’autres hommes d’affaires bénéficient de la demande pour de nouveaux produits et services qui étaient peu demandés avant le début du conflit tels les générateurs électriques, la protection des vitres ou la fourniture de services de sécurité privés.
La guerre a donc permis l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs qui voudront jouer un rôle et bénéficier de la reconstruction.

• La fragmentation économique
La fragmentation politique a également entraîné de nouvelles dynamiques locales et il est probablement réaliste de parler aujourd’hui d’économies syriennes, au pluriel. Le Nord-Est, largement aux mains de l’opposition et des Kurdes, s’est en partie autonomisé. La région côtière et celle de Suweida, au Sud-Est, n’ont subi que d’une façon très limitée l’impact direct de la guerre et continuent de fonctionner de manière plus ou moins normalisée.

• L’impact politique de la crise économique
Alors que de nombreux analystes ont espéré que les sanctions internationales dans un premier temps puis la détérioration de l’économie et des comptes publics dans un second temps réduisent les marges de manœuvre politiques des autorités, il est clair que le régime syrien continue d’avoir les moyens de payer ses fonctionnaires et de fournir sa population en produits de base : produits alimentaires, gazole, essence, médicaments, etc.
Cette apparente stabilité est cependant en partie trompeuse. Les prêts fournis par le gouvernement iranien en 2013 témoignent des difficultés financières croissantes des autorités syriennes et, de manière plus significative, de leur dépendance croissante vis-à-vis de Téhéran. Le 13 décembre, l’agence Reuters rapportait qu’un appel d’offres du gouvernement syrien pour l’achat de sucre, de riz et de farine précisait que le paiement se ferait par l’entremise de banques iraniennes.
Par ailleurs, la capacité du gouvernement à payer ses salaires est aussi le résultat de la baisse de la population dont il est en charge, de la chute de sa monnaie (qui a augmenté la valeur en livres syriennes de ses réserves de change) et de la suspension de toutes les dépenses d’investissements ainsi que de beaucoup de dépenses de fonctionnement.

• Des perspectives inquiétantes
Rien de bon ne se dessine pour l’économie syrienne dans les mois qui viennent. Le fait que les perspectives de résolution politique apparaissent très lointaines empêche d’envisager un quelconque redémarrage de l’activité alors que la destruction de l’économie syrienne, couplée à la violence du conflit, entraîne aujourd’hui une profonde crise sociale et humanitaire.
La dépendance économique du régime syrien vis-à-vis de ses alliés, qui ne pourra que croître dans les mois qui viennent étant donné les très faibles ressources dont il dispose, peut représenter une source de pression qui pourrait l’obliger à lâcher un peu de lest. Il est très peu probable que cela soit suffisant pour altérer la trajectoire du conflit et donc présager un retour à une relative normalisation de l’activité économique.

Remarque: Cet article a été publié en janvier 2014 dans Le Commerce du Levant

Syria’s hunger games

In an alarming report published early July, the World Food Programme and the Food and Agriculture Organization of the United Nations warned of the catastrophic state of the Syrian agricultural sector and of the serious threat that the decline in farming production presents to the population’s food supply.

The crisis is so serious that a few days before the beginning of Ramadan, a month when predominantly Muslim countries typically see a peak in food consumption, the Minister of Economy announced that the government would dip into its strategic reserves to provide sufficient food for the population.

According to the joint WFP/FAO report, wheat production, which is essential because bread is a staple food of the population, is in freefall. The wheat harvest this year is estimated at 2.4 million tons, 15 percent less than last year and 30 percent less than the average production of 3.5 million tons in the preceding three years.

Stocks are also low, officially at 2.9 million tons at the beginning of this year but in reality probably much lower because many storage silos have been destroyed. The report estimates that some 1.4 million tons will need to be imported in order to meet the needs of the population.

Every day in Damascus and across Syria, bakeries providing bread at the government-subsidised price now witness hours-long queues, while the market price of bread has increased threefold.

Meanwhile, the sugar beet harvest is estimated at only a third of last year’s yield, at 400,000 tons. Sugar beet is also a staple of the Syrian diet, and Syrians are among the largest per capita consumers of sugar beet in the world. Here too imports are required to meet demand, and a tender for the purchase of 276,000 tons from world markets was issued in June. The livestock sector, which traditionally accounts for some 35 percent of the Syrian agricultural production, is also vulnerable. The number of sheep fell from 15.5 million to 11 million heads, while exports, traditionally at 3 million heads and generating around $450 million per year, will fall to 100,000 in 2013. In the rural areas of Syria many households own livestock that often constitutes most, if not all, of the household income.

The poultry industry, which generated nearly 1 million direct and indirect jobs, has lost nearly half of those jobs and two-thirds of its production units. This alarming situation is rooted in factors now well-established. The violence of Syria’s ongoing civil war, which has spread to almost all of the country, is a main factor. It has displaced and exiled many farmers; destroyed infrastructure, equipment, fields, livestock; and prevented farmers from accessing their fields, obtaining inputs and marketing their products.

The sanctions imposed by the West are also to blame. Although no specific sanctions target agriculture, except for those on chemicals that have reduced the supplies of pesticides, the measures taken against the banking sector and the establishment of a blacklist of public entities have scared away foreign companies, causing shortages of many inputs. Finally, the fivefold increase in the value of the dollar against the Syrian pound has led to an explosion in the cost of imported inputs, and banking loans have dried up.

This decline in farming output is causing serious concerns in Damascus. As food supplies have grown tighter in urban areas, inflation has skyrocketed to the triple digits, and many Syrians have seen their diets reduced to bread and sugared tea. The options the government has at hand are limited. It is seeking to encourage production at all costs, including, for instance, paying higher prices to farmers for their crops, especially wheat and sugar. The price paid to sugar growers actually increased 50 percent year-on-year. Last October, the Minister of Agriculture also advised the population to grow fruits and vegetables and raise chickens in their backyards and gardens. The remark reflected the level of concern of the authorities and the partial transformation of the Syrian economy into a subsistence economy.

Now that the government has dipped into its stocks, it remains to be seen what other options it has left. These “strategic” reserves were supposed to be used only in an “emergency situation”, which probably fits as the best description of the state of the Syrian agriculture and economy today.

Note: This article appeared first in the August 2013 edition of Executive Magazine

A decline into uprising

While there is a general consensus that the uprising gripping Syria since March 2011 is part of the broader regional movement for better governance and more freedoms, there has been little debate as to the extent to which the economic and social conditions prevailing in the country contributed to the uprising. The question of whether Syrians revolted because of their thirst for freedom, justice and dignity or whether they did so because of their poor economic and social conditions remains, however, important if one wants to understand the reasons that led to the uprising and produce viable economic reconstruction plans.

At the beginning of 2011, Syria had been witnessing for several consecutive years an average annual growth in its gross domestic product (GDP) of between 4 and 5 percent, limited current account, trade and fiscal deficits, a stable foreign exchange rate, rising foreign investments and a curtailed inflation rate. These positive macroeconomic data hid, however, many imbalances that lay behind them, and other longer-term trends must be taken into account in order to better understand the dynamics of the revolution.

The level of GDP growth, for instance, may be high by Western standards but is wholly inadequate by Syrian ones. Indeed, according to most analysts, an average growth of 8 percent is required to generate enough jobs for new labor-market entrants. For more than three decades GDP growth has fallen short of that level, meaning an uninterrupted increase in unemployment for some 30 years in a row.

The fiscal deficit may be limited but this is largely a result of government investment expenditures lagging, thereby contributing to long-term infrastructural shortfalls. As for the trade balance, it remains highly dependent on oil exports, which, in 2010, represented 46 percent of Syria’s total exports. With the volume of crude reserves rapidly declining, there are serious longer-term concerns. Meanwhile, private sector investment is largely geared toward real estate and the services sector, away from more long-term labor-intensive industries such as textiles, which has seen the closure of scores of factories in the last decade. Finally, the foreign direct investment Syria attracts every year may be on the rise but it remains below Jordan’s, a country with a population a fifth of the size as Syria’s, and none of its vast natural resources.

Booms and busts

A look at longer-term trends helps puts things in perspective. In 1946 Syria was a founding member of the General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), the predecessor of the World Trade Organization — out of only 23 countries in the world. In the 1950s, when Algeria was still under French rule and the majority of ‘third world’ countries were still fighting for independence, Syria had a buoyant economy and a vibrant political life. Then, three decades of strong state investment in the country’s physical infrastructure and in its health and education services helped boost the country’s development indicators. In the 1970s, Syria’s Human Development Index — a composite statistic of life expectancy, education and income calculated by the United Nations — was growing at a rate among the highest in the world. In 1983, Syria’s per capita GDP, at $1,901, was higher than that of Turkey — $1,753 — and almost on par with that of South Korea ($2,187). That was only 30 years ago.

Surveying what followed in the 1980s is important in order to trace back the economic challenges the country now faces. At the beginning of that decade the Syrian economy contracted sharply, partly as a consequence of the fall in global oil prices and the decline in remittances and aid from Gulf countries. The foreign currency reserves dried up, leading to a rapid devaluation in the value of the Syrian Pound starting in 1986; this year marked the beginning of the implosion of Syria’s middle class. This was only further compounded by a rapid decrease in spending and investment by the government, which, at the time, played an overwhelming role in the economy. The country never fully recovered.

In the last part of the decade oil began to be extracted from new fields in the country’s northeast, around the city of Deir-ez-Zor. A short boom followed, fueling hopes that the state would lead the recovery by investing in infrastructure and by opening up the economy. The opposite came to bear: revenues from oil income gave new fiscal margins of maneuver for the government as well as a new source of foreign currency earnings, and as a consequence reduced the pressure on the authorities to open up — Syrian economists call the 1990s the lost decade.

Starting in the 2000s, and coinciding with Bashar al-Assad succeeding his father as president, the decline in oil production again threatened the government’s fiscal position and serious economic reforms finally began. Geared toward the services sector, the gradual liberalization of Syria’s economy improved with a modernized legislative framework for investment, reduced taxation on private corporations, an unfencing of trade borders and increased private sector investments in new industries.

These developments spurred the creation of modern and relatively sophisticated banking and insurance sectors with the entry of some two dozen regional banks and financial institutions in the market. The expansion of retail trade and of the tourism industry was evidenced with the construction of large malls and the entry of global hotel operators. What is more, concessions were awarded to private international companies for the management of the country’s two ports of Tartous and Lattakia and there was a general boom in the services sector.

However, this policy of economic liberalization was marred with mistakes typical of similar processes in other developing countries.

The downside of opening up

The free trade agreements signed with Turkey and Arab countries, for instance, were implemented with little safeguards to protect or promote Syrian manufacturers. The reduction in customs tariffs led to an invasion of foreign products that put countless industrial plants and workshops out of business and, consequently, thousands of people out of work, while only limited mechanisms were established to promote exports and improve competitiveness.

More significant is the divestment of the state from the agricultural sector. While the sector had for decades been a major contributor to economic output and to the labor market, it had to face a steep decline in subsidies at the worst of times — amid a severe drought.

In 2008, after three consecutive years of drought, the government announced a threefold increase in the price of gasoil — which is used by farmers to fuel their irrigation pumps — and an increase in the prices of fertilizers to world market levels. The combination of these factors — a drought and poor policy decisions — played a major role in the staggering decline in the share of agriculture in the economy, from 25 percent of GDP in 2003 to 16 percent in 2010, or a decline of a third in its contribution to the country’s economic output in some seven years. At one point, the production of wheat, a major staple food for the population, fell by half.

The crisis of Syria’s agricultural sector led to the migration of hundreds of thousands of people from eastern parts of the country, in particular around the city of Deir-ez-Zor, to the working suburbs of cities located further west, including Damascus, Daraa and Homs.

These twin crises in the agriculture and industrial sectors — or the crisis of the “working world” as one Syrian intellectual put it — converged in many of Syria’s rural and suburban areas; the geographical roots of the current uprising very much mirror the impact. Protests began in the city of Daraa, which lies at the center of a large farming area to which fled many of the people living in the drought-affected northeast. The wildfire of popular discontent soon spread to the rural areas of Idlib and Aleppo provinces, where livelihoods depend largely on agriculture, and to the working suburbs of Homs and Damascus — home to many of the artisans who lost out from the process of trade liberalization.

But the state divestment from this “working world” is also a reflection of a more subtle generational change in the composition of the governing elite in Damascus. While farmers, for instance, historically represented a pillar of the ruling Baath Party and a large share of its rank and file — Bashar’s father, President Hafez al-Assad, called himself a peasant — the current generation of Syrian officials were largely born and raised in the cities, disconnected and therefore insensitive to the plight of rural areas.

While there is little doubt that the struggle of Syrians for a better life was driven, before anything else, by their thirst for dignity, justice and freedom, one should make no mistake: The dispossession and injustice felt by large segments of the population cannot be understood without taking into account their economic shades. Poverty, forced displacement, loss of assets and property, and gradual deterioration of living conditions are all major contributing factors to the sense of lost dignity and justice, and hence, in the eruption of the Syrian revolt.

Note: This article appeared first in the November 2012 edition of Executive Magazine

Pilier du Baas, l’agriculture syrienne est l’une des causes de sa contestation

Plantations-SyrieAlors que la vague de sécheresse qui a touché la Syrie à partir de 2006 et qui a entraîné une chute sévère de sa production agricole n’avait pas encore sévi, un expert syrien notait que le nombre de têtes de bétail dans le pays, soit près de 20 millions, était supérieur à la taille de la population.
Cette remarque en forme de boutade avait vocation à refléter l’importance qu’a longtemps eue le secteur agricole dans l’économie syrienne.
Depuis plusieurs années cependant la donne a changé et l’agriculture syrienne subit de profonds bouleversements qui, au niveau politique et social, se sont partiellement traduits dans le soulèvement populaire qui touche le pays depuis mars 2011.

Un secteur en perte de vitesse

Alors que le secteur représentait 25 % du produit intérieur brut en 2003, cette part baissait à 16 % en 2010, soit une chute de sa contribution de près d’un tiers en l’espace de sept ans.
La forte sécheresse qui a touché la Syrie trois années consécutives à partir de 2006 est passée par là, mais d’autres changements plus structurels sont également responsables de cette dégringolade.
Le secteur agricole syrien a bénéficié depuis l’arrivée au pouvoir du parti Baas au début des années soixante d’un soutien appuyé de la part du gouvernement central. Ce soutien a pris de nombreuses formes qui vont des prêts bonifiés aux paysans aux prix subventionnés à l’achat de la production agricole en passant par le financement des infrastructures d’irrigation.
Les cultures favorisées sont d’abord celles qui sont dites stratégiques, tels le blé, l’orge, le coton et la betterave sucrière, mais aussi les arbres fruitiers ou encore l’élevage. Les principales régions agricoles sont le Nord-Est, autour de l’Euphrate et de ses affluents, le Sud, avec le plateau du Hauran dont la capitale est Deraa, la région centrale, autour des villes de Homs et de Hama, et le Nord, dans les campagnes autour des villes d’Idleb et d’Alep.
Avec la libéralisation économique du pays, qui s’accélère après l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, le gouvernement s’embarque dans une politique de baisse des subventions agricoles. Cette politique entre dans le cadre plus large du désengagement de l’état de l’économie, mais est aussi une conséquence d’un changement de priorités chez les autorités qui puisent leur source de légitimité de moins en moins dans le monde rural et paysan, et de plus en plus dans les villes où le secteur des services pèse d’un poids grandissant.
Alors que la politique de baisse des subventions a, en soi, ses partisans, du fait du coût astronomique pour le Trésor et des distorsions dans le circuit économique que celles-ci impliquent, elle survient au pire des moments.
En effet, au printemps 2008 lorsque le gouvernement annonce l’alignement des prix des fertilisants avec les prix du marché et un triplement du prix du gazole – qui est utilisé comme carburant pour faire fonctionner les pompes à eau –, le monde agricole est en plein marasme, après trois années successives de sécheresse.
Celle-ci a entraîné une dégringolade de la production agricole, avec par exemple une chute de 50 % de la production de blé, mais crée aussi pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la Syrie une véritable crise humanitaire dans certaines régions de l’est du pays qui entraîne l’exil forcé de plusieurs centaines de milliers de personnes qui vont rejoindre les quartiers informels des grandes villes de l’ouest telles Homs, Damas et Deraa.
C’est sur cette trame de fond d’une paupérisation du monde agricole, d’un exode rural accéléré et d’un retrait de l’État que débute le soulèvement populaire en mars 2011.

La pluie, un facteur déterminant

Paradoxalement, l’impact que le soulèvement a eu sur la production agricole a été, jusqu’à récemment, relativement négligeable. Pendant deux années de suite, le secteur a profité de pluies abondantes et, alors que le gouvernement cherche à gagner à lui certaines franges de la société, les agriculteurs ont bénéficié de plusieurs concessions de la part des autorités.
Une réduction d’un quart du prix du gazole a été annoncée en mai 2011, en contradiction parfaite avec la politique appliquée depuis plusieurs années ; le montant du forfait payé aux producteurs de coton pour couvrir les coûts d’irrigation a été doublé ; le prix d’achat de la récolte de blé a été augmenté ; la banque agricole a été priée de fournir des prêts à ses clients sans égard à leur historique de remboursement.
Pour 2012, les chiffres préliminaires annoncés par le ministère de l’Agriculture pointent ainsi vers une récolte de blé stable de l’ordre de 3,7 millions de tonnes, d’une récolte de coton en forte augmentation à près de 700 000 tonnes – sachant que la surface consacrée à la culture du coton est plafonnée par souci d’économiser de l’eau dont le coton est gros consommateur – et à une récolte record d’olives. Les chiffres pour les autres arbres fruitiers ainsi que pour la betterave à sucre ne sont pas moins bons.
Cette bonne performance du secteur pour une deuxième année consécutive explique en partie l’augmentation contrôlée de l’inflation. Alors que beaucoup d’experts craignaient une explosion des prix à la consommation, ceux-ci ont certes fortement augmenté mais de manière moins importante que beaucoup ne le craignaient, grâce à l’offre satisfaisante de produits sur le marché.
D’autres types de problèmes ont cependant touché les agriculteurs.

L’augmentation de la violence : un coup dur

Alors que la partie est du pays a été peu affectée par le soulèvement, d’autres régions subissent de plein fouet l’augmentation de la violence. Le travail des paysans qui récoltent des oliviers dans la région d’Idleb ou élèvent des poulets de Homs et de Hama est rendu très difficile par le conflit.
Par ailleurs, la perturbation des réseaux de distribution et de vente complique l’écoulement des marchandises, certaines parties du pays, telles les zones rurales des gouvernorats d’Alep et d’Idleb, étant aux mains des rebelles, tandis que d’autres sont encore contrôlées par les soutiens du régime.
La dévaluation de la livre syrienne, qui s’est accélérée au début de cette année pour perdre 50 % de sa valeur, ainsi que la hausse des tarifs douaniers entraînent par ailleurs une hausse des coûts des intrants importés.
Alors que de nombreux secteurs de l’économie avaient été touchés dès le début du soulèvement, c’est donc avec un certain retard que l’agriculture subit les effets de la crise.

Un avenir incertain

La question qui se pose pour l’avenir du secteur agricole est celui de sa place dans la Syrie du futur. La perte de pouvoir éventuelle du parti Baas va mettre fin à plusieurs décennies de politique agricole soutenue du gouvernement et dans un système économique qui va être probablement moins favorable au secteur agricole, il est légitime d’avoir des doutes sur la capacité de ce secteur à trouver sa place.
Les futurs gouvernements syriens n’auront pas le luxe de négliger un secteur qui continue de représenter une forte contribution au PIB ainsi qu’une main-d’œuvre très importante. C’est cependant une forme nouvelle de politique agricole qui doit être repensée.

La politique de subventions agricoles du gouvernement syrienComme de nombreux pays à travers le monde, les autorités syriennes subventionnent de manière poussée leur secteur agricole même si l’ampleur de ce soutien a fortement baissé ces dernières années. Ces aides prennent plusieurs formes :
– Des prêts bonifiés aux agriculteurs : à travers la Banque Coopérative Agricole, le gouvernement fournit toutes sortes de prêts bonifiés aux agriculteurs. De manière originale, ces prêts prennent parfois la forme de fourniture en nature de certains intrants et par conséquent certaines agences de la BCA ressemblent davantage à des lieux de stockage d’intrants agricoles qu’à des succursales de banque. À la fin 2010, la BCA gérait près de 106 agences à travers le pays, ce qui en fait le plus grand réseau bancaire de Syrie.
– Des subventions aux intrants : le gouvernement vend à prix réduit de nombreux intrants utilisés par les agriculteurs, y compris le gazole. Depuis 2008, l’approche dans ce domaine a changé. Afin de réduire les pertes et les trafics entraînés par cette politique, le gouvernement a aligné les prix des fertilisants avec ceux du marché, augmenté le prix du gazole et mis en place un fonds de soutien à la production agricole sous forme de paiement direct aux paysans.
– Des prix d’achat supérieurs à ceux du marché : afin d’encourager la production de certaines récoltes, le gouvernement s’engage à payer leur production aux agriculteurs à un prix supérieur à celui du marché. Cette mesure s’applique aux cultures dites stratégiques, soit le blé, l’orge, le coton et la betterave à sucre.