Malgré la chute d’Idleb, le régime syrien continue de tenir ses villes

La prise à la fin mars par l’opposition syrienne de la ville d’Idleb, qui est seulement la seconde capitale provinciale à échapper au régime, a paradoxalement mis en lumière le contrôle continu de celui-ci sur presque tous les principaux centres urbains du pays.
Idleb, située au nord-ouest du pays et capitale de la province du même nom, est tombée aux mains d’une coalition de groupes armés affiliés à l’opposition, mais à teneurs largement islamiste et salafiste, et au Front al-Nosra.

Un test de gouvernance

La prise d’Idleb va représenter un test pour l’opposition et sa capacité de gouverner. Alors que c’est l’unité des groupes armés qui a permis sa prise, des divisions apparaissent déjà sur la gestion de la ville.
Le gouvernement intérimaire de la coalition nationale a fait part de son souhait de faire de la ville sa base à l’intérieur du territoire syrien – il est actuellement basé à Gaziantep au sud de la Turquie – et certaines administrations de l’État lui ont d’ailleurs déjà été transférées, par exemple le directorat de l’éducation.
Le gouvernement intérimaire a d’ailleurs publié un communiqué dans lequel il a demandé à ce que toutes les propriétés publiques et privées dans la ville soient préservées et que les services publics continuent à fonctionner « afin de montrer au monde que les Syriens sont aptes à gérer efficacement leur pays ». S’il venait à jouer un rôle de poids dans la gestion d’Idleb, ce qui est loin d’être certain, le gouvernement intérimaire apporterait une reconnaissance internationale et certains moyens financiers et logistiques – fin mars il a ainsi annoncé qu’il distribuerait plus de 50 000 tonnes de blé envoyées par des pays donateurs dans tout le nord du pays.
Certains groupes, en particulier le Front al-Nosra, sont cependant fortement opposés à tout ce qui est lié à la coalition nationale qu’ils perçoivent comme inféodée aux intérêts de l’Occident, des pays du Golfe et de la Turquie. L’emprise réelle sur le terrain de la coalition et de son gouvernement est par ailleurs très faible.

Province agricole sous-développée

La province d’Idleb fait partie des sept provinces syriennes considérées comme les moins développées économiquement et socialement.
La Syrie est en effet composée de quatorze provinces, qui portent toutes le nom de leur capitale et qui, du point de vue de leur développement économique et social, sont divisées équitablement en deux groupes. Sept sont relativement riches : Damas, Damas campagne, Alep, Homs, Hama, Lattaquié et Tartous ; et sept autres, situées à la marge géographique, politique et économique du pays, sont moins développées : Souweida, Deraa et Kuneitra dans le Sud, Raqqa, Deir ez-Zor et Hassaké dans le Nord-Est et Idleb donc dans le Nord-Ouest.
Certains déséquilibres existent à l’intérieur de ces provinces ; ainsi, les zones rurales d’Alep sont parmi les plus sous-développées de Syrie.
Cette division est plus ou moins reconnue par le gouvernement qui offre des incitations aux investisseurs qui s’installeraient dans les régions les plus pauvres, telles des exemptions fiscales. L’investissement, en revanche, ne suit pas et Idleb en accueille, par exemple, très peu, qu’ils soient publics ou privés. Un des rares grands projets industriels qui y existait avant le début du soulèvement est une usine détenue par les frères Ouais qui produisait des produits laitiers sous la marque Candia. L’agriculture joue un grand rôle dans l’économie de la région, en particulier la culture de l’olive dont Idleb est le centre en Syrie.
Pendant longtemps, la région dépendait d’Alep et en a d’ailleurs été administrativement détachée dans l’objectif non avoué d’affaiblir économiquement et politiquement la grande métropole du nord syrien.

Le gouvernement délaisse les campagnes

La chute d’Idleb a paradoxalement rappelé que le régime continuait à contrôler presque toutes les grandes villes du pays, au contraire des campagnes qui sont tombées sous le contrôle de l’opposition.
Idleb est en effet seulement la seconde capitale provinciale sur les 14 que compte le pays à ne plus être contrôlée par le régime, l’autre étant Raqqa qui est tombée à l’été 2013 et est rapidement passée sous le contrôle de l’État islamique.
En dehors de Raqqa et Idleb, quatre autres capitales provinciales ne sont contrôlées qu’en partie par le régime : Alep qui est divisée en deux est contrôlée en partie par l’Armée syrienne libre ; Deraa, qui est en partie aussi tenue par l’Armée libre ; Deir ez-Zor, dont certains quartiers sont aux mains de l’État islamique ; et Hassaké, où la branche armée de l’Union démocratique, le principal parti kurde syrien, contrôle certains quartiers. Le contrôle de Qamishli dans l’extrême Nord-Est est aussi partagé entre le régime et les Kurdes, même si la ville n’est pas une capitale administrative.
Depuis le début du soulèvement, en 2011, le gouvernement a pris particulièrement soin de tenir en main ses capitales provinciales, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’elles concentrent une grande masse de population qui, si elle se regroupe et s’organise, peut représenter un vrai danger. À cette fin, toutes les principales places des villes sont très strictement contrôlées afin d’éviter tout regroupement qui pourrait ressembler à ce qu’a vécu la place Tahrir au Caire.
La capacité de l’opposition à tenir les places centrales de ces villes à deux occasions, en avril 2011 à Homs et en juillet de la même année à Hama, a d’ailleurs provoqué à chaque fois une escalade militaire dramatique du régime qui a largement contribué à faire basculer le soulèvement vers la violence : le massacre de la place de l’Horloge à Homs le 18 avril 2011 et l’entrée des chars de l’armée à Hama le 31 juillet.
Le contrôle des villes a également une portée symbolique, car elles représentent le centre du pouvoir politique et le siège des principales administrations régaliennes.
Mais aussi car, comme le démontre une étude à paraître du chercheur syrien Kheder Khaddour,  c’est à partir de ces capitales provinciales que la puissance économique de l’État et tous les leviers qui l’accompagnent se projettent vers les régions alentour.
Le paiement des salaires des fonctionnaires, les financements commerciaux par les agences des banques publiques, les licences nécessaires pour la création de tout projet industriel ou commercial, la distribution d’intrants agricoles aux paysans, la délivrance de toutes sortes de documents administratifs, les services judiciaires et de police  : tout se passe à partir de ces capitales et fournit donc des moyens très importants de contrôle de la population.
L’usage des barils explosifs et d’autres moyens de destruction contre la partie orientale d’Alep est d’ailleurs considéré par certains analystes comme une réponse à l’installation d’une administration civile relativement efficace dans les régions tenues par l’opposition syrienne. Suite à la prise de l’est de la ville à l’été 2012, et en partie grâce au soutien et au financement d’organisations internationales, l’opposition avait en effet réussi pendant un certain temps à fournir une structure alternative au gouvernement syrien.
Détruire la partie d’Alep détenue par l’opposition était le moyen d’empêcher la mise en place de cette alternative et de toute structuration de l’espace des zones libérées du contrôle du régime. La politique de bombardement de celui-ci a d’ailleurs largement réussi, poussant de nombreuses organisations et activistes de l’opposition à quitter la ville. La même politique est actuellement suivie à Idleb. Dans la perspective de la chute de la ville, le gouvernement avait fermé dans les jours la précédant et rapatrié sur Jisr el-Choughour, la ville la plus proche, la plupart des administrations.
Puis, suite à la chute de la ville, une campagne de bombardement indiscriminée par barils et missile Scud a commencé, visant en particulier les principaux locaux gouvernementaux.

Détruire plutôt qu’abandonner

Même si la chute rapide d’Idleb a surpris plus d’un observateur et semble marquer un renforcement des capacités militaires de l’opposition, il est cependant improbable qu’un tel succès se reproduise dans les autres villes du pays.
D’une certaine manière, avec sa situation géographique excentrée et sa taille relativement modeste, Idleb était l’une des capitales provinciales les plus faciles à lâcher.
Si d’autres villes d’importance venaient à tomber, le régime préférerait probablement les détruire que leur permettre d’émerger comme centre d’une nouvelle autorité qui pourrait le concurrencer.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mai 2015 du Commerce du Levant

L’économie du littoral syrien se porte mieux

Tartous-662208-01-08-AFP-Juillet-2014Plusieurs indicateurs témoignent d’un regain d’activité économique dans la région côtière syrienne, largement acquise au régime de Bachar el-Assad. S’il se confirme, ce rebond serait le premier à toucher une partie de la Syrie depuis le début du soulèvement en 2011.

Une croissance à double chiffre des investissements

Selon des chiffres fournis par le gouvernorat de Tartous, l’un des deux gouvernorats du littoral avec celui de Lattaquié, le nombre d’entreprises créées en 2013 aurait augmenté de 54 % en rythme annuel, passant de 326 entreprises en 2012 à 501 l’année dernière. Cette tendance se confirmait au début de cette année. Ainsi, durant les quatre premiers mois de 2014, selon le gouvernorat de Tartous les nouvelles entreprises sont en augmentation de 77 % par rapport à la même période de l’année dernière, passant de 170 à 301 entreprises.
On n’a pas de données équivalentes pour le gouvernorat de Lattaquié, mais la même tendance est confirmée par les acteurs locaux.
La plupart des nouveaux établissements opèrent dans le secteur du commerce, en particulier de détail. Au-delà de ce secteur, l’industrie légère, en particulier l’agroalimentaire et la pharmacologie, attire également les investisseurs.
Les investissements lourds restent relativement limités selon les chiffres de l’Agence syrienne chargée d’attribuer des licences aux investissements industriels importants : durant le premier trimestre, deux projets seulement ont obtenu son feu vert à Tartous et un à Lattaquié. Ce regain d’activité marque une inversion de la courbe pour cette région.
L’économie du littoral syrien est traditionnellement fondée sur plusieurs secteurs : les ports de Lattaquié et de Tartous ; les récoltes d’agrumes et de tabac ; l’industrie légère ; le tourisme ; et la raffinerie de pétrole de Banias qui est la troisième plus grande ville de la côte.

Les déplacés jouent un rôle-clé

Comme le reste du pays, l’économie du littoral a été sérieusement affectée par le soulèvement populaire et la guerre avec une baisse drastique des investissements et de la consommation, et une hausse de l’inflation et du chômage.
Les violences se sont traduites dès l’été 2012 par un afflux de réfugiés vers les régions côtières, en particulier en provenance des gouvernorats d’Alep, d’Idlib et de Homs. Cette population joue aujourd’hui un rôle-clé dans la croissance des investissements dans la région.
Dans une première étape, ces déplacés ont permis de tirer la demande pour les produits et les services. Les plus pauvres d’entre eux, qui constituent la majorité des arrivants, ont bénéficié de l’aide humanitaire, ce qui a eu aussi pour effet d’augmenter la demande de produits de première nécessité.
Les membres de la classe moyenne alépine, quant à eux, ont rempli les cafés et restaurants de Lattaquié. Deux ans après leur arrivée, ils délaissent maintenant la location et s’orientent vers l’achat d’appartements.
Quant aux investisseurs, après avoir joué l’attente plusieurs mois avec l’espoir de rentrer rapidement chez eux, beaucoup se sont maintenant résignés à rester dans leur région d’accueil et à y investir leur épargne.

Plusieurs avantages comparatifs

En plus de cet afflux de réfugiés et d’investisseurs, la zone côtière possède de nombreux avantages par rapport à d’autres régions de Syrie.
Le premier est celui de la sécurité, la région étant la moins affectée par la guerre touchant le pays. Cette stabilité, qui dure depuis maintenant trois ans, donne des perspectives à moyen terme aux investisseurs qu’ils ne peuvent avoir dans d’autres régions.
L’absence de concurrence est un autre avantage. La guerre a détruit de nombreuses entreprises à travers tout le pays, créant une baisse de l’offre qui n’est que partiellement comblée par les importations. La baisse de la livre syrienne par rapport au dollar fournit d’ailleurs un avantage de prix non négligeable aux producteurs locaux par rapport aux importateurs ; elle leur offre aussi une compétitivité à l’export dont pour l’instant peu tirent profit.
Quant à l’abondance de la main-d’œuvre au chômage, elle entraîne une pression à la baisse des salaires qui renforce les marges.
Enfin, il ne faut pas négliger l’attention particulière accordée par le gouvernement à la zone côtière. En mai, le gouvernement a annoncé l’établissement de deux zones industrielles près de la ville de Lattaquié. Auparavant, de nombreux projets avaient été annoncés, de la création de plusieurs facultés universitaires à celui d’un centre de tri et de stockage de tabac.
Ces annonces semblent d’abord répondre à un besoin d’afficher un soutien à une population qui continue de fournir de nombreux hommes pour combattre, et mourir, pour le régime.

Une croissance qui ne cache pas de nombreuses difficultés

Cette croissance des investissements ne doit pas cacher les nombreuses difficultés auxquelles fait face la zone.
Bien qu’elle soit élevée sur une base annuelle, la croissance des investissements fait suite à une baisse drastique les années précédentes ; en d’autres termes cette hausse se fait relativement à un niveau qui était très bas.
Les obstacles auxquels sont confrontés les investisseurs sont également nombreux.
Malgré sa stabilité, la région n’est pas à l’abri de soubresauts, les combats ayant touché au printemps 2014 la ville de Kassab, située à seulement quelques kilomètres de Lattaquié, en témoignent.
Par ailleurs les projets annoncés par l’État rentrent pour l’instant principalement dans le cadre de la propagande, peu d’entre eux ayant démarré ; le manque de ressources du gouvernement rend peu probables des investissements significatifs de sa part sur le court et moyen terme.
Les entrepreneurs souffrent également des maux qui touchent leurs pairs dans d’autres parties du pays.
L’instabilité de l’environnement macroéconomique et législatif en est un, la Syrie étant par ailleurs soumise à de sévères sanctions occidentales. L’appauvrissement général de la population et la très forte baisse du pouvoir d’achat en est un autre. Les Syriens vivant sous le seuil de pauvreté a dépassé les 50 % alors que le chômage touche, lui aussi, environ la moitié de la population active.
Par ailleurs, les entreprises doivent faire face aux coupures d’électricité incessantes, à l’irrégularité de l’approvisionnement des intrants ainsi qu’à leurs coûts élevés. La distribution des produits subit des aléas similaires.

Quelles conséquences politiques ?

La zone côtière a évidemment la particularité d’être le berceau de la famille Assad et de la communauté alaouite. Par conséquent, le retour des investissements observés ne manque pas d’alimenter les spéculations sur les possibilités d’autonomisation politique de cette région à terme.
Deux facteurs importants entravent une telle éventualité.
Le premier tient à la dépendance de la zone côtière envers l’État central syrien. Ce dernier reste le plus grand employeur de la zone, que ce soit dans l’armée et les services de sécurité qui recrutent de manière disproportionnée des jeunes hommes de la communauté alaouite, ou dans l’administration civile vers laquelle beaucoup de jeunes alaouites se sont aussi orientés.
Plutôt que le résultat d’une politique volontariste de l’État, le grand nombre d’alaouites dans le secteur public civil est aussi la conséquence de la pauvreté et du manque de capital financier de cette communauté qui n’avait pas l’option de travailler dans le commerce. Jusqu’à aujourd’hui les principaux hommes d’affaires de la ville de Lattaquié sont d’ailleurs des sunnites, bien qu’ils doivent aujourd’hui s’associer à des proches du régime pour faciliter leurs affaires.
Le changement démographique qui a affecté la zone est l’autre obstacle à son autonomie. Les réfugiés arrivant de l’intérieur syrien, y compris ces nouveaux investisseurs, sont en très grande majorité des sunnites qui s’ajoutent aux communautés sunnites relativement importantes des villes côtières. Au-delà de leur affiliation communautaire, ces nouveaux arrivants gardent des liens très forts avec leurs villes et villages d’origine.
La guerre syrienne a, dans un certain sens, renforcé, et non affaibli, les liens entre le littoral syrien et le reste du pays.

 

Remarque: Cet article a été publié en août 2014 dans Le Commerce du Levant

Comment expliquer l’apparente normalité économique dans certaines régions syriennes ?

Syrie-_0209_11Dans la plupart des zones sous le contrôle des forces du régime syrien en particulier à Damas, sur le littoral et dans le gouvernorat de Souweida dans le sud du pays, de nombreux services publics, tels l’approvisionnement en eau et en électricité, les écoles et les services de santé continuent de fonctionner plus ou moins normalement. Des produits de base comme le pain, les fruits et les légumes, l’essence et le mazout, mais aussi certains produits alimentaires importés, comme le sucre et le riz sont toujours fournis à la population.
Compte tenu des ravages qu’a subis le pays, de la forte baisse de l’activité économique, de la chute des réserves de change et de la destruction des infrastructures, le fait que l’économie syrienne apparaisse comme continuant à fonctionner plus ou moins normalement peut paraître surprenant.

Les facteurs de cette apparente normalité

Cette apparente normalité est due à plusieurs facteurs :
Premièrement, la baisse de l’activité économique et la pauvreté galopante ont entraîné une baisse drastique du pouvoir d’achat de la population et donc de la demande, ce qui a eu pour conséquence de faciliter la fourniture de biens et de services par le gouvernement. L’arrêt de milliers d’usines et la fermeture de nombreuses entreprises de services ont, par exemple, réduit la demande d’électricité alors que l’insécurité sur les routes a réduit la consommation d’essence. Il faut aussi ajouter comme facteur de baisse de la demande la chute d’environ 15 % de la population, à cause de l’exil ou des décès.
Deuxièmement, la Syrie reçoit des aides très importantes de la communauté internationale dont la plus grande partie est distribuée à l’intérieur de la Syrie et une partie minoritaire auprès des réfugiés à l’extérieur du pays. L’année dernière, environ un milliard de dollars ont été versés par les pays donateurs alors que pour 2014 environ 2,4 milliards de dollars sont attendus. Ces montants, alloués en partie à l’aide alimentaire et médicale, entrent dans le circuit économique syrien et permettent de dynamiser certains secteurs.
Troisièmement, dès 2011, le gouvernement a commencé à planifier et à réduire ses dépenses. En octobre 2011, une augmentation des tarifs douaniers sur l’importation de véhicules de tourisme a été adoptée dans l’objectif de réduire les sorties de devises. L’importation de voitures représentait l’une des principales dépenses en devises étrangères. Le gouvernement a de même rapidement réduit ses frais de fonctionnement et a demandé en décembre 2011 à son administration publique de réduire toutes ses dépenses courantes de 25 %, à l’exception des salaires. Les frais d’investissement tels que la construction de nouvelles écoles, d’hôpitaux, de routes ou de réseaux d’assainissement d’eau et qui représentaient en moyenne entre 30 et 40 % du total des dépenses budgétaires ont été suspendues à l’exception de quelques projets stratégiques, comme les usines de traitement de gaz.
Quatrièmement, le gouvernement a réussi à capitaliser sur la relative diversité de son économie et sa richesse en ressources naturelles. Pendant les trois premières années du soulèvement, le niveau des pluies a été important entraînant de bonnes récoltes agricoles qui ont permis d’assurer l’approvisionnement alimentaire des villes et de fournir des revenus stables aux agriculteurs et aux communautés rurales. Par ailleurs, les centrales électriques ont continué à tourner, car elles fonctionnent essentiellement au gaz naturel dont les champs se trouvent toujours sous le contrôle des autorités publiques.
Cinquièmement, la baisse de la valeur de la monnaie nationale – la livre syrienne a chuté de 47 livres pour un dollar en mars 2011 à 150 livres en janvier 2014 – a contribué à augmenter la valeur en livres syriennes des avoirs considérables en devises. La Banque centrale a dépensé une partie importante de ces réserves pour maintenir la valeur de sa monnaie face aux principales devises internationales. Ces réserves, qui se montaient à environ 20 milliards de dollars à la fin 2010, ont également servi au financement des importations et pour couvrir d’autres dépenses courantes.
Sixièmement, le gouvernement a pu compter sur des alliés internationaux solides et fiables, qui ont apporté une aide financière importante. La disponibilité de produits pétroliers sur le marché, par exemple, est en grande partie due à une facilité de crédit de 3,6 milliards de dollars octroyée par Téhéran à Damas en août 2013 et exclusivement dédiée à l’achat de produits pétroliers iraniens. Un autre prêt d’un milliard de dollars dédié au financement de diverses autres importations a aussi été accordé par l’Iran en janvier 2013. En décembre de l’année dernière, lors de l’émission d’un appel d’offres pour l’achat de sucre, de riz et d’autres denrées alimentaires par une entreprise publique syrienne, celle-ci annonçait que les entreprises candidates se feraient payer directement par des banques iraniennes. L’annonce symbolisait la dépendance grandissante de Damas vis-à-vis de son allié.

Une situation bien différente dans les zones de l’opposition

Dans les régions sous contrôle de l’opposition, qui représentent entre 30 et 40 % de la surface totale du pays, la situation est très différente.
Les services de l’État ne fonctionnent pas, l’activité économique formelle est presque entièrement à l’arrêt, le courant électrique n’est disponible que quelques heures par jour, les communications téléphoniques sont en grande partie à l’arrêt, beaucoup de produits de base, en particulier les médicaments, ne sont pas disponibles, les enfants ne sont pas scolarisés et souvent pas vaccinés, la pauvreté et la faim sont très répandues. Selon l’Escwa, un organisme affilié à l’Onu basé à Beyrouth, quelque 29 % de la population syrienne était privée d’accès à l’eau potable fin 2013.
Dans ces régions, qui sont au départ parmi les plus pauvres du pays, en particulier les régions rurales du nord du pays autour des villes d’Alep, de Raqqa et d’Idlib, la population limite sa consommation aux produits et services de base et ne mange, par exemple, quasiment plus de fruits et de légumes, sans parler de viande.
Les champs pétrolifères qui sont tombés aux mains de l’opposition constituent une rare source de revenus même si la production de ces champs s’est effondrée par rapport à son niveau d’avant le soulèvement.
Parmi les autres ressources de ces régions figurent l’aide des organisations d’expatriés qui soutiennent le soulèvement syrien ainsi que celles en provenance des pays du Golfe qui vont aussi bien à l’effort militaire qu’à l’aide humanitaire.
Par ailleurs, les salaires de la plupart des fonctionnaires continuent à être versés d’une manière plus ou moins régulière. Si l’État syrien continue à payer ses fonctionnaires, c’est probablement parce que les autorités à Damas n’ont pas perdu tout espoir de reconquérir un jour l’ensemble du territoire national et qu’elles souhaitent garder dans les zones rebelles une emprise sur une partie de la population qui dépend d’autant plus de ces salaires que les autres sources potentielles de revenus sont quasi inexistantes.

La situation est-elle durable ?

L’expérience de l’Irak témoigne que les conditions économiques et sociales d’un pays peuvent se détériorer de manière significative sans avoir beaucoup d’impact sur la politique d’un régime très brutal et déterminé. En dépit de trois années de conflit, les autorités syriennes continuent de financer les besoins élémentaires d’une partie importante de leur population. Dans la mesure où elles maintiennent leur politique de réduction au strict minimum de leurs dépenses, et qu’elles continuent de recevoir à la fois l’aide de leurs alliés et des institutions internationales, les autorités syriennes parviendront sur le moyen terme à subvenir à la fois aux besoins humanitaires et à ceux requis par l’effort de guerre.
Le régime syrien a aussi réussi à forcer sa population à accepter une spirale à la baisse progressive de ses attentes, en blâmant l’opposition, la communauté internationale et les sanctions pour les difficultés économiques, et en imposant un contrôle strict sur la dissidence dans les régions sous son contrôle.
Cependant, il reste à voir si tous les indicateurs économiques et sociaux peuvent continuer à se détériorer sans à un moment donné mettre en danger le système. En outre, la dégradation continue des finances publiques affaiblit le régime dans ses relations avec ses alliés. Contrairement à l’Irak, les autorités syriennes n’ont pas de ressources pétrolières propres, comme celles qui ont permis à Saddam Hussein de maintenir son régime à flots, alors que l’Iran, dont le régime dépend de plus en plus, a ses propres difficultés économiques et financières.

Remarque: Cet article a été publié en mars 2014 dans Le Commerce du Levant

En Syrie, une «économie sous perfusion des pays amis»

Comment tient la Syrie après presque deux années de révolution et de guerre ? Jihad Yazigi, rédacteur en chef du Syria Report, site d’information et d’analyse économique (http://www.syria-report.com), évalue les moyens de subsistance de la population et les ressources d’un régime sous perfusion de ses derniers alliés : « Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant-guerre », selon lui. Entretien.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près d’un million de Syriens seraient menacés de famine, cet hiver. Que pensez-vous de cette estimation ?

Il est aujourd’hui très difficile d’avoir des chiffres sur la situation mais le PAM a raison de tirer la sonnette d’alarme. Ce que l’on peut dire, c’est que la détérioration de la situation, qui s’est considérablement accélérée depuis l’été dernier et les combats à Alep, a aggravé une très profonde crise économique et sociale. Il y a une forte décroissance, le chômage est très élevé, le taux d’inflation officiel est de 50 % mais il est bien plus élevé car l’indice est mesuré par rapport aux prix officiels : par exemple, le mazout est calculé au prix de 27 livres syriennes le litre, alors qu’en réalité il est de 100 livres et bien plus. Le grand problème qui se pose est un problème d’acheminement des biens, des produits agricoles. Il est très difficile de circuler d’une région à une autre, les routes sont très dangereuses, les attaques y sont permanentes de la part de bandes armées qui profitent du chaos. À ce problème d’acheminement s’ajoute celui de la pauvreté. Beaucoup de gens ont perdu leur travail depuis longtemps et leurs économies fondent ou ont déjà fondu ; l’inflation atteint des niveaux records en particulier pour le pain, élément de base de l’alimentation des familles : dans certains quartiers touchés par la violence, elle atteint parfois 500 %. Il faut aussi savoir que les régions et les quartiers qui sont les plus touchés par la violence sont des zones pauvres. Cette combinaison de facteurs laisse prévoir ce type de situation : l’appauvrissement et le risque de famine. La situation est particulièrement difficile dans les régions sous bombardement pour les populations qui n’ont pas pu fuir, comme à Homs, Alep et sa région, qui souffrent beaucoup. Il faut dire aussi que depuis 20 mois, depuis l’escalade de la violence, à l’été 2011, il n’y a pas eu une seule journée de trêve, contrairement par exemple à la guerre civile au Liban.

Comment fonctionnent les zones qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement, les zones dites « semi-libérées ». Quels sont leurs moyens de subsistance ?

Il n’y a évidemment pas d’investissements. C’est une économie qui tourne au ralenti, avec quelques petits commerces, et qui fonctionne avec l’aide de l’étranger, des expatriés. C’est une économie de subsistance d’autant que très peu de ces régions échappent à la violence et aux bombardements. Il faut aussi rappeler que les zones semi-libérées, au nord du pays, sont largement rurales ; elles vivent en partie comme avant mais sans l’aide du gouvernement. Ces populations étaient auparavant dépendantes de l’État, elles bénéficiaient des subventions notamment sur le mazout, l’électricité, le pain et le sucre. Le problème auquel elles sont confrontées, c’est que leur accès est très difficile en raison des barrages et des attaques, ce qui les coupe des autres régions syriennes d’où elles pourraient recevoir mazout, farine, etc. Ce sont donc des régions isolées qui vivent de manière autonome, où la population tente de survivre et bénéficie un peu du soutien des expatriés. C’est probablement la diaspora qui les aide à tenir.

Les régions relativement épargnées par la violence et qui sont encore sous le contrôle du pouvoir, comme le centre de Damas ou les villes côtières, sont-elles également touchées par les pénuries ?

Il y a en effet des pénuries de mazout et de gaz jusque dans la capitale, car la Syrie importe pour moitié son gaz et pour un tiers son mazout. Le pain aussi arrive difficilement à Damas. Le problème de Damas, c’est aussi l’afflux de réfugiés. Dans le centre de la capitale, une grande partie de la classe moyenne supérieure et de la petite bourgeoisie a quitté le pays, ceux qui restent peuvent trouver de tout mais à condition d’y mettre le prix. Tout le monde est donc touché, d’une manière ou d’une autre. La capitale souffre aussi des coupures d’électricité, soit parce que les centrales et les transformateurs ont été endommagés, soit par manque de fuel pour faire tourner les centrales. Il y a des coupures très importantes, jusqu’à 10 heures d’affilée, mais en moyenne, les coupures durent 6 heures par jour. On ne sait pas si les pannes de ces derniers jours vont durer, mais le fait est que le réseau est tellement affaibli que n’importe quelle panne crée des pénuries assez importantes. Il faut aussi savoir qu’en raison de la pénurie de mazout, les gens ont recours à l’électricité, ce qui créée une pression énorme sur le réseau. Mais la situation à Damas n’est pas comparable avec d’autres régions : à Homs, la situation est catastrophique avec seulement une heure d’électricité par jour et certains quartiers d’Alep peuvent rester 8 jours sans électricité.

Quelles sont les sources d’approvisionnement du régime ?

Ce sont les pays dit amis, le Liban, l’Irak, l’Iran, le Venezuela et la Russie. Il y a eu des livraisons de fuel et de mazout de ces pays amis, du diesel de Russie en décembre, car aucune loi n’empêche d’importer ce type de produits. Et au terme d’un accord signé à Téhéran la début janvier, le gouvernement vient d’obtenir des Iraniens une ligne de crédit à hauteur d’un milliard de dollars, dont la moitié doit servir à financer des projets électriques, en particulier la construction d’une centrale sur la région côtière. C’est d’une certaine manière une économie sous perfusion des pays amis.

Le régime continue-t-il à exporter vers le Liban, l’Irak et la Jordanie ?

Oui, la Syrie continue à exporter un peu vers l’Irak : jusqu’à l’été, les usines d’Alep continuaient à fonctionner très bien, les entrepreneurs profitaient de la baisse de la monnaie pour exporter sur le marché irakien à des prix compétitifs. Aujourd’hui, il y a, ici et là, des niveaux minimums d’exportation. Récemment encore, une délégation du gouvernement était en Ukraine pour négocier la vente de phosphate, puisque la Syrie est un grand producteur de phosphate. Les usines continuent de tourner probablement à 20 % de leurs capacités : les ouvriers vont à l’usine s’il n’y a pas de violence et si l’électricité fonctionne, les entrepreneurs continuent de produire si les conditions le permettent. Il faut répondre au besoin minimum de la population, et ce peut être pour les entrepreneurs un moyen de se faire beaucoup d’argent puisqu’il n’y a plus de compétition.

Qu’en est-il de l’agriculture, qui représentait 20 % du PNB et qui a permis à la Syrie d’être pendant de longues années autosuffisante ?

L’agriculture a bénéficié de deux bonnes années de pluie, en 2011 et 2012, ce qui a permis de retarder une trop forte inflation. Pendant de longs mois, la Syrie a pu ainsi produire des produits agricoles, de la viande, de fruits et des légumes. Le problème de l’agriculture réside dans la capacité des fermiers à aller dans les champs, l’approvisionnement en engrais et autres. Mais le plus grand problème demeure la commercialisation et la distribution, parce que les routes ne sont pas sécurisées. Dans la région agricole de Déra’a (sud du pays), un fermier peut acheminer sa production à Damas, en payant le prix et en prenant des risques. L’acheminement peut aussi se faire sans trop de difficultés entre Damas et Tartous (sur le littoral côtier, au centre), en revanche, entre Homs, Alep et Hama, c’est très difficile.

Plus généralement, que reste-t-il de l’activité économique ?

Il y a un minimum d’activité économique qui est le fait d’un minimum de vie. Un million de Syriens sont hors du pays, mais il reste 20 millions de personnes qui ont besoin de vivre, de se nourrir, de s’habiller, comme c’était le cas pour les Libanais, pendant la guerre civile. L’économie syrienne fonctionne au minimum, elle s’est radicalement transformée en une économie de subsistance : la population dépense pour manger, pour se soigner lorsqu’elle en a les moyens. Mais beaucoup de Syriens ont des comptes à l’étranger, ils continuent de payer des salaires, les cafés fonctionnent aussi. Il y a un mois, en décembre, un mariage a été célébré en grande pompe dans un restaurant huppé du vieux Damas.

Qu’en est-il de la nouvelle économie initiée par Bachar al-Assad, en particulier le secteur des services (banques privées, foncier…) qui avait permis de dégager une nouvelle rente pour le pouvoir et les réseaux affairistes qui lui étaient proches ?

Beaucoup d’hommes d’affaires ont quitté le pays. Et beaucoup d’entre eux apportent leur soutien à la révolution. Il n’y a plus de touristes depuis le début du soulèvement, le secteur manufacturier est fortement touché. Le tourisme a été le secteur le plus rapidement et le plus fortement touché. Son impact a été particulièrement important car c’est un secteur qui rapporte des devises. Les banques perdent également de l’argent mais leur bilan ne représente en général qu’une petite partie du bilan de leurs banques mères basées au Liban, en Jordanie ou dans le Golfe. Donc elles devraient normalement continuer à tourner. L’économie syrienne s’est structurellement modifiée et tente de s’adapter à cet état de guerre qui a tout l’air de durer. Une économie informelle est en train de se développer avec les enlèvements, des commerces illicites, notamment aux postes-frontières où les droits de douane ne sont plus prélevés. D’autres secteurs d’activités se développent, notamment le secteur des générateurs électriques et de la sécurité : des publicités proposent aux particuliers des vitres qui résistent aux déflagrations, des portes blindées, il y a aussi la sécurité des hommes d’affaires. Tous ne sont pas forcément liés au régime mais il est difficile d’afficher ouvertement son opposition.

 Quelles sont les ressources financières du régime ? Peut-il encore payer les fonctionnaires et est-ce que l’administration continue de fonctionner ?

Oui, elle continue de fonctionner et les salaires sont encore payés par virement mais dans les zones reculées, dans les campagnes, s’il n’y a pas de banque, de distributeurs de monnaie, les fonctionnaires ne peuvent les retirer et les chèques et les cartes de paiement n’ont jamais été trop utilisés en Syrie. Ce qu’il faut noter, c’est qu’avant la crise, dans le budget d’État, les dépenses d’investissements et les dépenses courantes étaient réparties de manière équilibrée. Le régime a tout de suite arrêté les dépenses d’investissement, ce qui lui a permis de faire des économies très rapidement. Par ailleurs, le gouvernement a continué à exporter du pétrole brut pendant huit mois, jusqu’en novembre 2011, principalement vers l’UE – les sanctions votées en juillet n’ont pas été appliquées tout de suite. Le gouvernement avait par ailleurs des réserves en devises, et avec la chute de la monnaie locale, ces réserves ont acquis plus de valeur. On peut aussi supposer que le gouvernement reçoit de l’aide de l’Irak, de l’Iran et de la Russie même si on n’a pas d’indicateurs de cette aide. Autre point, le gouvernement dépense peu hormis les salaires de l’administration. La fourniture d’électricité se fait grâce au fuel qui est produit en Syrie et les dépenses courantes ont aussi beaucoup baissé dans les régions où l’État n’a plus d’autorité. Les fonctionnaires qui sont accusés par le régime de collaborer avec les « groupes terroristes », selon la rhétorique officielle, ont été licenciés. En définitive, cette baisse très rapide des dépenses, l’utilisation efficace des réserves et les aides potentielles des pays amis permettent au régime de tenir.

Peut-on chiffrer ces réserves ?

Non, on ne peut pas. On parle de 3 à 5 milliards de dollars de réserves pour 7 milliards au début de la crise, mais ce ne sont que des spéculations, on n’a aucun indicateur économique depuis mai 2011.

 Le régime ne contrôle plus un large pan du territoire, il va probablement en perdre d’autres pour sécuriser des territoires plus importants pour sa survie, en particulier Damas. Quelles seraient les conséquences de la perte d’Alep pour le régime ?

Ils peuvent se permettre de perdre Alep, qui en tant que ville ne génère pas beaucoup d’argent pour le gouvernement. Alep est une ville dominée par le secteur privé, le commerce, mais elle n’a pas de ressources comme le blé, le coton, le phosphate ou le pétrole. La perte d’Alep serait problématique du point de vue politique et symbolique mais pas au niveau économique. C’est un centre de distribution de produits agricoles, d’approvisionnement du nord-est, mais en pratique, Alep a déjà perdu ce rôle-là. Si Alep venait à être coupée du reste du pays et de Damas, cela compliquerait l’approvisionnement de certains produits, notamment de produits pharmaceutiques car l’industrie pharmaceutique était très importante à Alep, mais ce coût est difficile à chiffrer. Et ce n’est pas essentiel pour le régime.

Quelles sont les régions qui sont vitales au régime d’un point de vue économique ? Si la région de Déra’a, frontalière avec la Jordanie, lui échappe, perdrait-il une source d’approvisionnement importante ?

D’un point de vue économique, ce serait l’accès aux régions céréalières et aux grands champs pétroliers dans le nord-est, dans la région d’Hassaké. De même la perte de la région de Homs avec la raffinerie de pétrole, à l’ouest, serait problématique. La situation à Déra’a est déjà très compliquée mais en réalité, le vrai poumon économique de la Syrie reste le Liban, à travers les relations commerciales et le système bancaire libanais, qui permet de contourner les sanctions internationales sur les banques syriennes. Les commerçants syriens et libanais importent du Liban, les banques libanaises peuvent fournir les lettres de crédits pour permettre d’importer du blé. On n’a pas de chiffre global de ces importations, mais il semble que les fournitures soient suffisantes.

Le régime pourrait donc survivre grâce à l’aide du Liban ?

Il est difficile de le dire, mais depuis, cet été, il y a une brusque accélération de la détérioration. Le grand problème, c’est que l’on n’a aucune idée de leurs réserves en devises, donc on ne sait pas combien de temps ils vont pouvoir continuer d’importer. Ils peuvent par ailleurs encore continuer à imprimer de la monnaie, mais les importations de blé dont ils ont besoin pour le pain nécessitent des devises, et même si on n’a pas de chiffres, on peut penser que leurs réserves ont nettement baissé.

La cash économie a toujours joué une grande place dans l’économie syrienne, permettant au régime et à la population de résister pendant des périodes très difficiles (les affrontements des années 1980, la crise financière de 1986…). Le pays a d’ailleurs longtemps vécu en autarcie, cette expérience peutelle lui permettre de s’adapter à cette situation ?

Oui. Et il y a aussi le fait que l’économie syrienne, à la différence des autres pays du Moyen-Orient, est une économie relativement diversifiée avec un secteur agricole important, du pétrole et du gaz, le tourisme, le secteur manufacturier et le secteur des services, cette diversification a aidé cette économie faible. Par ailleurs, une des chances de la Syrie si l’on peut dire, c’est qu’aucun grand complexe industriel, telles les raffineries ou les centrales électriques, n’a encore été touché, ce qui est extrêmement important pour l’après. Cependant, le commerce qui subsiste à Damas ne doit pas faire illusion. L’économie est en très mauvais état. Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant la guerre. Il y a trente ans, le PIB par habitant était équivalent à celui de la Corée du Sud et non de pays comme le Zimbabwe. Quant aux Syriens eux-mêmes, ils tentent de subvenir à leur besoin au minimum, ils s’appuient sur leur épargne et l’aide de leurs familles à l’étranger. La société s’est très bien organisée mais elle est exténuée et surtout laissée à l’abandon. Combien de temps pourra-t-elle tenir ainsi ?

 

Remarque: Cette entrevue a été publiée par Médiapart le 28 janvier 2013

Le destin dramatique d’Alep

AlepLes bombardements et les combats de rue qui touchent la seconde ville syrienne depuis le début de l’été ont provoqué la destruction physique de larges pans de certains quartiers, l’incendie partiel de sites historiques et commerciaux, tels la mosquée des Omeyyades et les souks, la fermeture de la zone industrielle de Sheikh Najjar – l’une des deux plus grandes de Syrie – et la fuite de nombre d’habitants et d’investisseurs. Alors que durant la période qui a précédé l’escalade militaire – soit à peu près de mars 2011 au printemps dernier –, Alep avait su mieux tirer son épingle du jeu que de nombreuses autres régions de Syrie, la ville a souffert d’une accélération des affrontements armés qui ont touché toute la région nord-ouest et qui ont sérieusement perturbé le commerce ainsi que les réseaux de transport et de distribution dans cette partie du pays.
Dégringolade de la production industrielle
En été, l’extension des affrontements à la ville même a entraîné une augmentation du niveau d’insécurité qui a mené à la suspension de la production de toutes les usines établies dans la zone industrielle de Sheikh Najjar, située aux abords de la ville, soit près de 600 usines employant environ 40 000 personnes : les usines ne pouvaient plus être protégées et les employés craignaient de se rendre sur leur lieu de travail alors que l’approvisionnement en intrants et la distribution des produits finis étaient devenus quasi impossibles, selon le président de la Chambre d’industrie d’Alep, Fares Chéhabi. L’arrêt de la production de nombreuses usines pharmaceutiques a déjà poussé l’Organisation mondiale de la santé à tirer la sonnette d’alarme. L’OMS craint l’apparition de pénuries pour de nombreux médicaments dans les semaines et mois qui viennent. Des entreprises telles Aleppo Pharmaceuticals (Alpha), Oubari, NCPI et Shifa sont en effet parmi les quelque 20 usines basées à Alep qui produisent une large gamme de médicaments et qui font de la ville un important centre de production pharmaceutique.
Un poids économique majeur
De par son importance dans l’économie syrienne, la paralysie économique d’Alep et les dégâts qu’elle subit vont avoir un impact durable à la fois pour la ville et pour le pays dans son ensemble. Le retrait du marché de nombreux industriels alépins menace notamment d’accélérer les tensions inflationnistes sur le marché local. En juillet, le taux annuel officiel de l’inflation atteignait ainsi 36 pour cent. Bien qu’elle soit souvent considérée comme la capitale économique syrienne, Alep a en réalité perdu depuis longtemps ce statut. Damas lui a ravi cette position avec l’arrivée au pouvoir du parti Baas, les nationalisations et la forte centralisation qui a suivi, et l’investissement massif du secteur public dans l’économie. Alep reste cependant le plus grand centre manufacturier de Syrie à parité avec Damas – chacune de ces deux villes accueille près de 30 pour cent des entreprises industrielles du pays, soit autour de 30 000 établissements enregistrés auprès du ministère de l’Industrie chacune – ainsi que la principale plaque tournante pour le commerce et la distribution de produits agricoles. Elle est aussi un très grand centre commercial pour toutes les régions avoisinantes, le gouvernorat d’Alep étant le plus peuplé du pays, avec 5,8 millions d’habitants. Il est proche à la fois des ports maritimes sur la région côtière, de la Turquie et de la plus grande région agricole du pays dans le Nord-Est. Ce rôle commercial s’est en particulier développé depuis 2007 grâce à l’accord de libre-échange entré en vigueur cette année-là entre la Syrie et la Turquie qui a permis de tripler en quatre ans le volume des échanges bilatéraux – celui-ci est passé de 796 millions de dollars en 2006 à 2,3 milliards en 2010. Les commerçants alépins ont en effet tiré pleinement profit de la proximité physique de leur ville avec le voisin turc et des anciens liens familiaux et sociaux qui existent des deux côtés de la frontière. Durant les quinze premiers mois du soulèvement, Alep n’avait subi que de manière indirecte les conséquences du soulèvement populaire. Ses industriels en avaient même, jusqu’à un certain point, profité. La décision du voisin irakien d’aider les autorités syriennes en levant toute forme d’obstacle non tarifaire aux produits syriens avait par exemple permis un boom temporaire des exportations manufacturières syriennes, dont les industriels alépins ont particulièrement bénéficié, alors que la hausse des tarifs douaniers décrétée au début de cette année par le gouvernement a réduit la concurrence sur le marché local. Un autre facteur a joué en leur faveur : la dévaluation relative de la monnaie nationale qui a rendu plus compétitifs les produits syriens sur les marchés étrangers.
Un siècle noir pour la ville
Alep semble maintenant renouer une fois encore avec le triste sort qui la touche depuis près de cent ans. Alors qu’elle était de loin la plus riche des villes du Levant au début du siècle dernier, Alep a subi un premier choc en 1920 avec le tracé de la frontière séparant la Turquie de la Syrie à la fin de l’Empire ottoman qui a coupé la ville de tout son arrière-pays et avec la désignation de Damas comme capitale de la Syrie indépendante. Les nationalisations imposées à la fin des années 50 et au début des années 60, d’abord à la suite de l’unification avec l’Égypte puis avec l’arrivée au pouvoir du parti Baas, portent un coup sévère à la bourgeoisie syrienne, alors largement basée à Alep, l’obligeant à fuir le pays avec ce qui lui reste de ses capitaux vers le Liban, l’Europe et l’Amérique du Nord. La centralisation accrue qui suit la prise de pouvoir de Hafez el-Assad en 1970 et le capitalisme d’État qu’il impose achèvent de marginaliser la ville. Les commerçants damascènes, qui se retrouvent beaucoup plus proche du cœur de cet État de plus en plus imposant, en tirent les meilleurs bénéfices. Ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad en 2000 que la ville reprend un peu de ses couleurs. Certes, le développement du secteur des services, qui est la marque de la politique économique de la dernière décennie, a principalement profité à la capitale syrienne qui accueille, par exemple, le siège social de toutes les sociétés d’assurances et de toutes les banques qui se sont établies en Syrie depuis le début des années 2000, des deux grandes entreprises de téléphonie mobile – qui se trouvent être aussi les deux plus grandes sociétés du secteur privé par la taille de leur chiffre d’affaires – ainsi que de la très grande majorité des entreprises du secteur public. Mais la libéralisation de l’économie, l’ouverture des frontières et le développement des relations bilatérales avec le proche voisin turc permettent un afflux d’investisseurs et de touristes, et contribuent à un regain d’attractivité de la grande métropole du nord du pays. Le peu d’enthousiasme de la ville pour le soulèvement qui a commencé à se propager l’année dernière dans tout le pays s’explique donc en partie par cette peur de perdre le relatif répit dont elle venait de bénéficier après plusieurs décennies de revers.
Des perspectives incertaines
Une facette moins connue de la ville est aussi le très grand décalage qui existe entre celle-ci et son environnement rural. La province d’Alep regroupe des centaines de villages qui se situent tout au bas de l’échelle des indicateurs de développements économique et social du pays. La région du nord-ouest syrien qui a été traditionnellement très négligée par les différents gouvernements syriens a d’ailleurs une longue histoire d’opposition au pouvoir central syrien. Ce décalage entre la ville et son environnement rural explique en partie le peu d’intérêt que les rebelles semblent porter à la préservation du patrimoine de la ville et le rejet dont ils sont victimes de la part des Alépins.