Les ONG, nouveaux champs de concurrence pour les hommes d’affaires syriens

Le développement d’organisations non gouvernementales a fait du secteur des ONG l’un des principaux pôles d’activité économique en Syrie, drainant l’intérêt d’hommes d’affaires influents.

Depuis 2011, la Syrie connaît une croissance exponentielle du nombre d’organisations non gouvernementales (ONG) opérant sur son territoire. En grande partie à but humanitaire, ces ONG fournissent de l’aide alimentaire aux plus démunis, gèrent des écoles ou offrent des formations de toutes sortes. De plus en plus, elles se substituent à l’État défaillant et agissent comme des prestataires locaux pour les grandes organisations internationales, en particulier l’Onu.
Pour la Syrie, l’apparition de ces ONG est une nouveauté. Jusqu’en 2011, le secteur était très peu développé, le régime étant particulièrement réticent à autoriser toute forme d’organisation de la société civile et à la création d’institutions qui encouragent l’effort collectif et donc le regroupement de personnes. Ces restrictions ont été légèrement allégées durant les années qui ont précédé le soulèvement, en partie pour pallier aux déficiences de l’État et dans la dynamique des organisations créées par la Première dame, Asma el-Assad. Des œuvres de charité sont ainsi apparues ainsi que quelques associations actives dans les domaines de la lutte contre le cancer ou pour l’environnement.
Depuis 2011, le changement est radical et des centaines d’ONG ont été créées.
Le premier réflexe serait de s’en féliciter, étant donné l’ampleur des besoins de la population et l’incapacité du gouvernement à y faire face. Mais, en pratique, se développe une activité dont la finalité est souvent détournée au profit d’hommes d’affaires véreux ou d’entrepreneurs de toutes tailles qui y voient l’occasion d’en tirer des profits alors que l’économie reste sinistrée. En même temps, se crée entre ces ONG une forte compétition pour accaparer de plus gros “marchés”. Graduellement le secteur se transforme et n’a plus rien à envier aux secteurs d’activité commerciale plus classiques en termes de chiffres d’affaires ou de logique concurrentielle.

Un secteur économiquement attractif

Si ce secteur devient tellement attractif, c’est qu’il dispose de plusieurs atouts :
– Il attire une véritable manne. Alors que l’économie est largement détruite, les sommes versées par la communauté internationale pour parer aux besoins des Syriens représentent une rare source d’argent. En 2015, c’est plus d’un milliard de dollars qui ont été transférés dans le cadre de l’assistance humanitaire à la Syrie. Or les grandes organisations internationales bénéficiaires de ces montants ont besoin de toutes sortes de prestataires locaux, d’où l’opportunité de créer une ONG et de tirer profit de ces fonds.
– Les ONG répondent à une demande réelle. Les besoins de la population sont en effet immenses que ce soit pour la fourniture de biens (alimentation, médicaments, habits, mazout) ou de services (éducation, santé, etc.). Or l’État est à bout, à court d’argent et peu flexible.
– Pour les hommes d’affaires les plus puissants, les ONG permettent de recycler leur argent et d’échapper aux sanctions. Les sanctions qui visent les entités syriennes sont dirigées contre les entreprises, publiques ou privées, mais quasiment contre aucune ONG. Ainsi, el-Bustan, une association détenue par Rami Makhlouf qui est censée soutenir les familles des martyrs de l’armée, est connue pour être l’une des principales sources de financement de la milice du dénommé “Tigre”, Souheil el-Hassan, accusée de toutes sortes d’exactions. Or el-Bustan est épargnée par les sanctions européennes et américaines, alors qu’un article du Guardian en 2016 affirme qu’elle bénéficiait des fonds de l’Onu. Quant à la Syria Trust for Development, l’ONG d’Asma el-Assad, qui est sous sanctions à titre personnel, elle aurait reçu en 2015, toujours selon le Guardian, près de 7,7 millions de dollars de la part d’agences de l’Onu.
Alors qu’elles sont censées être à but non lucratif, les entrepreneurs syriens utilisent plusieurs moyens pour tirer des profits de l’activité de leur ONG :
– L’ONG signe des contrats avec un ou des prestataires qui sont souvent des entreprises privées détenues par le dirigeant de l’ONG. De cette façon ce qui devrait être de l’argent versé à une organisation à but non lucratif est transféré à une société commerciale.
– Elle surfacture ses services aux institutions qui la financent ou fournit de fausses factures.
– Les dirigeants de l’ONG se fixent des salaires très élevés.
Ces détournements se sont tellement normalisés, les réseaux qui en bénéficient sont si importants, et la crainte de la contestation est si élevée que plus personne ne pose de questions.
Ainsi en 2011, quelques mois après le début du soulèvement, Rami Makhlouf a annoncé qu’il céderait toutes ses parts dans Syriatel, sa société de téléphonie mobile, à une organisation à but non lucratif lui-même se consacrant à titre personnel aux œuvres de charité.
Syriatel est depuis, en effet, détenue en grande partie par la Ramak Development and Humanitarian Projects LLC (RDHP). Mais personne n’est dupe. RDHP n’est pas une organisation à but non lucratif, mais une SARL, et elle est détenue à 99,99 % par Rami Makhlouf.

Compétition acharnée

Comme dans le secteur des affaires plus classiques, les ONG les plus grandes sont accaparées par les plus puissants. Quand elles ne le sont pas, ces derniers s’assurent qu’elles sont écartées. Début mars, le gouvernement syrien a ainsi révoqué la licence de deux anciennes et importantes œuvres de bienfaisance basées à Alep, el-Ihsan et el-Ta’aluf. Créées respectivement en 2004 et 2005, ces deux ONG étaient particulièrement actives. El-Ihsan fournissait 58 000 repas quotidiens aux plus démunis en plus de subvenir aux besoins de 25 000 familles chaque mois et d’offrir des soins de santé gratuits. Elle comptait près de 2 000 employés et bénévoles. Les deux ONG étaient établies depuis longtemps et ont acquis une réputation pour la qualité de leurs services en plus d’être les partenaires des agences onusiennes. Selon une source, la raison officielle invoquée pour l’annulation de leurs licences est une vague “violation des règles”. Personne ne se fait d’illusions : en réalité d’autres ONG bien mieux introduites auprès du régime cherchent à récupérer leur “marché”. Ce n’est pas le seul scandale.
Fin 2016, le président du Croissant-Rouge syrien, Abdelrahman el-Attar, par ailleurs influent commerçant de Damas, a dû démissionner suite à un scandale de corruption dans son organisation. Le fait qu’une affaire de corruption éclate au grand jour est très rare en Syrie et ne doit probablement rien au hasard. Bien que M. el-Attar a construit sa fortune en grande partie grâce à ses liens avec le régime, il a dû perdre quelques faveurs ou empiéter sur le domaine d’une autre personnalité plus puissante. Le Croissant-Rouge syrien est l’un des plus importants bénéficiaires d’aide et est actif à travers tout le territoire. Ce sont des dizaines de millions de dollars qui sont donc en jeu. Son remplaçant est Khaled Hboubati, non moins influent homme d’affaires. Dans les mois qui viennent, alors que la demande pour l’aide humanitaire va rester très élevée, il est probable que cette compétition acharnée entre hommes du pouvoir va continuer.
Ce phénomène ne touche cependant pas que les plus grandes organisations. À tous les niveaux, la création d’une ONG est devenue un véritable business et c’est à qui se positionne le mieux ou a les meilleures connexions pour en tirer le plus de bénéfices.
Le phénomène d’ONG-isation de la société syrienne prend de plus en plus d’ampleur. Il entraîne une institutionnalisation de ce qui peut s’apparenter à un détournement de fonds ; augmente la dépendance à l’aide humanitaire ; et détourne les forces vives du pays d’autres activités plus productives économiquement.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de mai 2017 du Commerce du Levant

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