Reconstruction : les proches du régime syrien posent leurs conditions

La volonté de certains officiels syriens d’encourager les investissements étrangers et la reconstruction fait face à la résistance de puissants hommes du pouvoir.

Mi-février, une délégation d’hommes d’affaires exilés en Égypte s’est rendue à Damas pour explorer les opportunités d’affaires et une contribution éventuelle à la reconstruction de la Syrie.
Réunis dans le cadre du Groupe des investisseurs syriens en Égypte, ces hommes d’affaires avaient quitté le pays à partir de 2012, quand les combats s’étaient étendus à Damas et Alep, et que les espoirs d’une résolution rapide du conflit s’estompaient.
Dix jours plus tôt ils avaient reçu au Caire la visite du ministre syrien des Finances, Maamoun Hamdan, venu les encourager à rentrer au bercail et à y rapatrier leurs capitaux. Le ministre leur a fait miroiter des incitations fiscales et commerciales, y compris une réduction des droits de douane sur les matières premières, un rééchelonnement de leurs prêts bancaires et de leurs impôts, ainsi qu’une extension de sept à dix ans de l’âge des machines qui peuvent être introduites en Syrie – cette dernière mesure visant à encourager les industriels à relocaliser leurs usines.
La démarche de Maamoun Hamdan a tout ce qu’il y a de plus logique. En manque de capitaux, de devises, d’opportunités d’emploi et de capacité de production, l’économie syrienne a tout intérêt à attirer des investisseurs expatriés. Leur retour éventuel est particulièrement important, car les sanctions occidentales, les tensions politiques avec l’Iran, la destruction à large échelle du pays et l’absence criante d’État de droit rendent très peu probable à court et moyen terme le retour des investisseurs européens et du Golfe.
En arrivant à Damas, la délégation d’hommes d’affaires espérait donc recevoir la garantie que les promesses du ministre pouvaient être tenues.
Or, beaucoup d’affairistes liés au pouvoir syrien ne semblent pas l’entendre de cette oreille.

Menaces à l’encontre des investisseurs expatriés

Le 26 février, alors que la délégation était à peine arrivée à Damas, le quotidien el-Watan publiait un article attaquant violemment ces entrepreneurs.
Intitulé “Les investisseurs égyptiens” pour les dépeindre comme des étrangers, l’article accuse ces entrepreneurs d’arrogance, d’être uniquement motivés par les incitations gouvernementales, de mettre des conditions à leur retour et de n’être rentrés « qu’après la libération d’Alep », c’est-à-dire seulement dès qu’il était devenu clair que la guerre allait se conclure en faveur du régime.
L’article ajoute que les entrepreneurs qui sont restés au pays “épaule contre épaule” avec l’armée n’ont pas bénéficié des mêmes incitations et conclut que la seule façon pour ces investisseurs de « gagner le cœur de leurs concitoyens » serait « qu’ils remboursent toutes leurs dettes et leurs impôts jusqu’à la dernière piastre, et ce au taux de change de 2011 et non au taux actuel – la valeur du dollar par rapport à la livre syrienne a été multipliée par 10 depuis 2011.
El-Watan est la propriété de Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar el-Assad et l’homme d’affaires le plus puissant du pays.
À travers lui, ce sont les intérêts de toute une frange d’hommes d’affaires liés au régime, à travers des liens de sang ou d’affaires avec la famille Assad et les responsables des services de sécurité, qui sont en jeu. Dès l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad et grâce à leurs réseaux, ces hommes ont bâti leur richesse dans le secteur des services, dans les juteux contrats à forte marge du secteur public et à travers leurs licences d’importation. Depuis 2011, c’est leur imbrication dans l’économie de guerre qui leur a permis de s’enrichir.
À l’opposé, les investisseurs ayant quitté le pays, et malgré l’hétérogénéité de leurs secteurs d’activités et de leurs origines sociales, ont d’une manière générale la particularité d’avoir des liens plus distendus avec le régime.
À titre d’exemple, ceux basés en Égypte sont en bonne partie des industriels, en particulier dans le textile ; beaucoup sont alépins, c’est-à-dire qu’ils sont urbains et en grande majorité de confession sunnite ; l’origine de leur richesse est davantage liée à leur savoir-faire industriel et commerçant qu’à leurs liens avec les hommes du régime.
En les accusant de traîtrise, el-Watan cherche à mettre la pression sur leurs soutiens au sein du gouvernement. En les invitant à rembourser leurs dettes aux banques et leurs impayés aux impôts, c’est une menace déguisée de harcèlement qu’ils font peser sur ceux qui penseraient à rentrer au pays.
Cet incident met en lumière les dissensions qui existent à l’intérieur du régime. Maamoun Hamdan n’aurait pas pris l’initiative d’aller en Égypte sans l’accord préalable de hauts placés du régime – les ministres syriens sont en général des technocrates qui représentent les intérêts des différentes ailes du régime et non des décideurs en tant que tels.
Ce même genre de dissonance était perceptible durant la décennie durant laquelle Bachar el-Assad était au pouvoir, avant la guerre, et était attribuée à la fracture entre vieille et nouvelle garde ; aujourd’hui elle pourrait être plutôt le reflet de la dispersion du pouvoir central syrien.
L’article d’el-Watan rappelle par ailleurs qu’une frange importante de la communauté des affaires bénéficie du conflit, de la destruction des capacités de production, des sanctions internationales, des pénuries de toutes sortes. Celle-ci ne voit pas d’un bon œil « un retour à la normale » et représente une véritable résistance à un processus de reconstruction viable.
Un autre incident illustre cette dynamique.

Pas d’investissements occidentaux sans excuses

Dans une entrevue au ton surréaliste accordée le 13 février à el-Mayadeen, une chaîne pro-iranienne basée à Beyrouth, le ministre de l’Économie, Adib Mayalé, a affirmé que les entreprises occidentales intéressées par la reconstruction ne bénéficieraient d’aucun contrat si leurs gouvernements ne s’excusaient pas d’abord auprès du peuple syrien. Certaines entreprises de ces pays, qu’il n’a pas nommées, chercheraient à entrer sur le marché syrien à travers le Liban, a-t-il ajouté.
Pressé par la journaliste, qui lui a demandé ce qui se passerait si les gouvernements occidentaux s’excusaient, Adib Mayalé a bafouillé que les entreprises iraniennes et d’autres pays alliés se verraient accorder la priorité.
Le ministre a ajouté que son gouvernement n’avait pas davantage besoin de la Banque mondiale – celle-ci vient de débuter un grand projet d’évaluation des besoins. « Nous ne sommes intéressés ni par l’argent de la Banque mondiale, ni par ses programmes, ni par ce qu’elle a à dire sur la reconstruction. »
« La Syrie se financera par elle-même grâce au soutien des pays amis », a-t-il ajouté sans préciser si, à l’exception d’une nouvelle ligne de crédit iranienne d’un milliard de dollars accordée en février, son gouvernement avait réussi à obtenir une quelconque aide de ses amis – le coût de la reconstruction est estimé à près de 200 milliards de dollars.
Il est utile de préciser qu’Adib Mayalé est considéré comme un proche de Rami Makhlouf.
Ces deux incidents reflètent en tout cas l’opposition réelle de franges importantes et puissantes du régime à un changement des règles du jeu économique.
Ils ne voient d’un bon œil ni l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché, tels les investisseurs expatriés en Égypte, ni les conditions qui pourraient être liées à l’entrée de capitaux occidentaux – les excuses demandées aux gouvernements européens peuvent aussi être lues comme un moyen de pression pour lever les sanctions pesant sur de nombreux hommes du pouvoir.
Il est de plus en plus clair que la fin du conflit ne coïncidera pas forcément avec le début de la reconstruction. Malgré les manques criants de toutes sortes et les besoins pressants de capitaux et de relance de l’activité, rien ne semble encore pouvoir se faire dans le domaine économique sans la prise en compte des intérêts des puissants hommes du pouvoir syrien.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’avril 2017 du Commerce du Levant

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Les industriels syriens fuient vers les pays du monde arabe

Syrie-industrie-IMG_3921(1)Bien qu’aucun recensement de ces relocalisations n’ait encore été effectué, plusieurs pays arabes ont annoncé avoir accueilli des investissements syriens. Il s’agit de l’Égypte, l’Algérie, la Jordanie et le Liban. L’Arabie saoudite n’a pas fait d’annonce sur le sujet, mais il est probable qu’elle ait également bénéficié de la fuite des capitaux syriens, car elle dispose d’une base industrielle relativement importante ainsi que d’une communauté expatriée syrienne installée depuis longtemps.

Les industriels fuient la Syrie

La fuite des industriels syriens est une conséquence de la nette augmentation de la violence à travers le pays depuis l’été 2012. Celle-ci empêche l’acheminement des intrants industriels ; elle rend difficile l’accès des ouvriers à leur lieu de travail ; elle augmente de manière significative les coûts de transport et de distribution des produits finis. Par ailleurs, les coupures d’électricité et les pénuries de fuel ont mis de nombreuses usines à l’arrêt. Certains industriels quittent aussi le pays, car leur outil de travail a été soit détruit ou est menacé de l’être.
Ainsi, depuis l’expansion du conflit aux villes d’Alep et de Damas, les deux principaux centres industriels syriens qui à eux seuls regroupent près de deux tiers des entreprises manufacturières, de très nombreuses usines ont été partiellement ou entièrement détruites.
La zone industrielle d’Alep est presque totalement à l’arrêt depuis l’été dernier. À Damas, ces dernières semaines ont vu la destruction de plusieurs usines dont celle, basée à l’extérieur de la capitale syrienne, de la filiale du géant alimentaire mondial Nestlé. Alors que l’incendie qui a détruit une grande partie de l’usine de Nestlé est attribué aux opposants syriens, celui qui a touché l’usine d’impression et d’emballage de la famille Tarabishi, la plus grande de son secteur dans le pays, et basée également dans la banlieue damascène, est attribué aux forces gouvernementales à cause du soutien supposé de cette famille à l’opposition. L’incendie qui a touché l’usine textile de Bayhas al-Khaja, qui produit des pantalons jeans et des chaussettes, a détruit l’une des plus grandes entreprises syriennes de ce secteur – et l’un de ses principaux exportateurs.
Un autre phénomène est celui de la revente sur le marché turc de machines et autres équipements industriels volés en Syrie. Le lancement de ces accusations de vols avait initialement été le fait de Farès Chehabi, le président de la Chambre d’industrie d’Alep, ce qui avait créé des doutes sur leur véracité. Chehabi est en effet connu pour son soutien affiché au régime, dont les liens avec Ankara sont notoirement mauvais. Cependant, de nombreux autres témoignages semblent confirmer ce “transfert” des équipements industriels syriens vers le voisin turc, même s’il n’est pas clair si c’est le résultat d’une politique voulue des autorités turques ou simplement la conséquence du chaos généralisé qui affecte la métropole du nord syrien et toute sa région environnante.
Alors que l’impact de ces investissements est probablement assez limité dans les pays qui disposent d’une importante base industrielle, telle l’Égypte, il revêt une plus grande importance dans des pays plus petits, tels la Jordanie ou le Liban.
En relocalisant dans d’autres pays arabes, les industriels syriens espèrent capitaliser sur leur expérience dans leur domaine d’activité et bénéficier de leur relative bonne connaissance de ces marchés ainsi que de la liberté de commercer que permet la zone arabe de libre-échange. Les affinités culturelles et la possibilité d’accéder à ces pays sans visa sont des facteurs également primordiaux.
L’Algérie, l’Égypte, le Liban et la Jordanie, les quatre pays de la région qui ont annoncé des chiffres sur le volume des entrées de capitaux syriens, exemptent tous de visa les ressortissants syriens.

L’Égypte, principal bénéficiaire

En décembre 2012, l’autorité des investissements et des zones franches égyptiennes a annoncé que durant les 10 premiers mois de l’année les entrepreneurs syriens étaient les plus importants investisseurs étrangers pour le nombre de projets autorisés. En février, l’IBIA, une association d’entrepreneurs, annonçait que des entrées de capitaux de près de 2 milliards de dollars étaient attendus de la part des Syriens dans le secteur industriel, et en particulier dans le secteur textile. L’Égypte a une base industrielle relativement importante, en particulier dans le domaine textile, qui offre des cadres et une infrastructure solides. Bien que le chiffre de 2 milliards soit probablement exagéré, il reste moins important que celui de dix milliards de dollars annoncé quelques semaines plus tôt par la presse égyptienne.
L’IBIA a également annoncé que le ministère égyptien de l’Industrie essayait d’attirer ces investissements en fournissant gratuitement des terrains pour monter les projets. De son côté, le ministère de l’Industrie a mis en place un groupe de travail en charge d’approcher ces investisseurs et de répondre à leur besoin.
Plus que d’autres pays, l’Égypte souffre depuis la chute de Hosni Moubarak d’une importante baisse des flux étrangers et espère donc attirer une partie des capitaux fuyant la Syrie. Il n’est pas clair si elle sera capable de profiter à plein de ce potentiel. La presse égyptienne rapporte que des problèmes de fourniture d’électricité handicapent l’attractivité des zones industrielles visées par les entrepreneurs syriens.

La Jordanie et le Liban ne sont pas en reste

La Jordanie, par la voix du directeur de l’autorité jordanienne des investissements, le Jordan Investment Board, ou JIB, a également annoncé qu’elle attendait près d’un milliard de dollars d’investissements de la part d’entrepreneurs syriens en 2013.
Aoun al-Rashoud annonçait aussi début février que près de 50 projets d’investissements par des hommes d’affaires syriens avaient été approuvés par son autorité dans les deux derniers mois. La valeur de ces projets est de 125 millions de dinars jordaniens, soit près de 176 millions de dollars.
Al-Rashoud a ajouté que la plupart de ces projets étaient dans le secteur manufacturier, en particulier dans les domaines de l’alimentaire, du plastique et du papier. La JIB encourageait les banques locales à faciliter les transferts de fonds et les lignes de crédit à ces investisseurs, a précisé Aoun al-Rashoud.
Début mars, le directeur de la zone industrielle d’al-Hassan, située aux abords de la ville d’Irbid au nord de la Jordanie, a également annoncé que la zone allait être agrandie afin de pouvoir accueillir le nombre croissant d’investisseurs syriens.
La Jordanie fournit aux investisseurs syriens sa proximité, une infrastructure relativement solide ainsi qu’un accès aux marchés du monde arabe. Un autre avantage de ce voisin du Sud est l’accès au marché américain grâce aux facilités d’exportations appliquées aux Zones industrielles qualifiées depuis 1996 suite à l’accord de paix israélo-jordanien. Une zone de libre-échange entre la Jordanie et les États-Unis a depuis été signée et est entrée en vigueur en 2010.
Le Liban ne semble pas être en reste. Le ministre de l’Industrie, Vrej Sabounjian, a déclaré au quotidien The Daily Star qu’une douzaine d’industriels syriens avaient fait une demande de licence pour des projets industriels. La valeur cumulée de ces investissements est de plusieurs millions de dollars étalée sur les trois prochaines années, selon Sabounjian. Les secteurs visés seraient l’industrie métallurgique, l’ameublement, les boissons et la machinerie. Ces projets seront principalement basés dans la Békaa et autour de Beyrouth.
Bien que ce nombre soit relativement modeste, le ministre a ajouté que d’autres investisseurs avaient fait le choix d’entrer dans le capital d’entreprises déjà existantes et détenues par des industriels libanais.
Bien que le Liban bénéficie de la très forte proximité culturelle et d’habitude de commerce très ancrées entre les deux pays, il souffre d’une infrastructure industrielle déficiente, d’un marché intérieur limité et de coûts salariaux relativement importants – même si la forte augmentation de la main-d’œuvre syrienne contribue à tirer les salaires vers le bas.

Un avenir hypothéqué

Alors que l’industrie syrienne ne contribue qu’à hauteur de 7 à 8 % du produit intérieur brut – les comptes publics syriens donnent un chiffre de 23 % qui inclut la production de pétrole et d’électricité –, elle intéresse tous les décideurs des pays avoisinants grâce à la capacité de création de main-d’œuvre et de valeur ajoutée du secteur industriel.
La fuite des industriels représente sur le court et le long terme un handicap supplémentaire pour l’économie syrienne. Les rationnements de plus en plus importants dont celle-ci souffre vont s’amplifier. Par ailleurs, la baisse des capacités de production industrielle représente une hypothèque supplémentaire pour la reconstruction du pays une fois le conflit terminé.