Lourd impact socio-économique des frappes aériennes contre l’EI en Syrie

Frappes-americaines-Kobane-Syrie-AFP-Oct-2014Les frappes aériennes contre l’État islamique (EI) ont commencé à avoir des répercussions économiques sur d’importants segments de la population syrienne. Quelques jours seulement après le début des raids aériens sur les positions syriennes du mouvement jihadiste, la coalition dirigée par les États-Unis et soutenue par plusieurs États de la région a annoncé avoir détruit la majorité des raffineries contrôlées par l’organisation dans l’est syrien.

Un impact mitigé sur les finances de l’EI

Les raffineries en question ne sont pas des complexes industriels en bonne et due forme – il y en a deux en Syrie dans des régions fermement sous le contrôle du gouvernement –, mais des raffineries de fortune qui purifient du pétrole extrait des différents champs contrôlés par l’EI autour de la ville de Deir ez-Zor. Leur production se montait à environ 50 000 barils par jour selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un organisme basé à Londres (voir Le Commerce du Levant de juillet 2014).
L’objectif des États-Unis est clair : détruire les capacités de raffinage de l’EI c’est mettre fin à l’une des sources principales de revenus de l’organisation. En plus des raffineries, les attaques aériennes ont touché un marché de commerce et de distribution de pétrole situé près de Manbij, au nord-est d’Alep, ainsi que l’usine Dezgas de traitement de gaz naturel basée près de Deir ez-Zor et gérée, avant le début du soulèvement, par la société Total. Toutefois l’usine ne semble pas avoir été endommagée de manière significative.
Alors qu’il est probable que les finances de l’EI vont souffrir de la destruction des raffineries, il n’est pas certain que l’impact soit aussi important que ne l’espère Washington. Contrairement aux raffineries, la plupart des champs pétrolifères n’ont pas été touchés et l’organisation islamique a toujours les moyens de vendre le pétrole sous forme brute. Par ailleurs, l’EI a plusieurs autres sources de revenus, y compris les taxes imposées sur les commerçants et les habitants des régions sous son contrôle, les taxes de passages et de transport, les rançons, etc.

La population du Nord-Est souffre

En revanche, il est établi que la population du Nord-Est souffre déjà des conséquences des frappes qui ont réduit de manière significative l’approvisionnement en produits pétroliers dans les zones du Nord et du Nord-Est.
Les raffineries étaient utilisées pour produire, entre autres, du mazout, qui est le principal moyen de chauffage de la population ; avec l’approche de l’hiver et donc l’augmentation de la demande, il est probable que son prix va augmenter et que la population aura du mal à se chauffer correctement. Le mazout est également utilisé par les agriculteurs pour faire fonctionner leurs tracteurs, pompes à eau et diverses autres machines. La pénurie de ce produit aura donc un impact négatif sur la prochaine campagne agricole, et impactera à la fois les revenus des agriculteurs et le portefeuille des consommateurs à travers l’augmentation du prix des produits agricoles. Enfin, la pénurie de produits pétroliers va pousser le prix des transports à la hausse et, en conséquent, le prix de quasiment tous les produits distribués. À Alep, Deir ez-Zor et d’autres villes du Nord et du Nord-Est, on rapporte que les prix du diesel, du mazout et du fioul ont déjà augmenté de près de 50 % et que des pénuries de ces produits sont observées.
Le prix des légumes et des fruits a également augmenté, en particulier dans les plus petites villes qui subissent de manière plus prononcée la hausse des coûts de transport. Le prix de l’électricité, fournie de plus en plus fréquemment par des générateurs électriques qui consomment du mazout, a également augmenté. De manière assez inexplicable, et jusque-là inexpliquée par les États-Unis, les frappes ont aussi visé des moulins à blé situés près de Manbij qui fournissent suffisamment de farine pour nourrir quotidiennement près d’un million de Syriens (voir Le Commerce du Levant d’avril 2014).
Des pénuries de farine et de pain n’ont pas encore été rapportées, mais les conséquences ne vont probablement pas manquer de se faire sentir dans une région où les conditions économiques et sociales sont déjà très faibles et les activités productives quasiment inexistantes. Depuis trois ans et demi, la pauvreté croissante de la population, l’inflation et la récolte agricole médiocre ont entraîné une hausse de la consommation de pain qui est devenu plus que jamais l’aliment de base de la population. Si aucune alternative pour approvisionner la population en farine et en pain n’est trouvée, la destruction des moulins de Manbij est susceptible d’avoir un impact humanitaire important dans tout le nord-est syrien.

Les approvisionnements du régime affectés

Dans la semaine qui a suivi les frappes, le gouvernement syrien a annoncé deux mesures ayant trait à la distribution de produits pétroliers. La première est l’augmentation de 33 % du prix de mazout et de 17 % du prix de l’essence ; la seconde autorise pour la première fois depuis des décennies le secteur privé à importer et distribuer localement le mazout et le fioul, à la condition que ces produits soient exclusivement destinés aux industriels.
Il se peut que ce ne soit qu’une coïncidence, mais le moment choisi par le gouvernement pour annoncer ces mesures a de quoi surprendre et ne va pas manquer de relancer la spéculation sur les liens commerciaux entre le régime syrien et l’EI. L’annonce a été faite deux jours avant le début de la fête de l’Adha, la principale fête religieuse musulmane, une période durant laquelle le gouvernement cherche d’habitude à apaiser sa population, et seulement quelques jours après le début des frappes aériennes qui ont visé les raffineries.
La hausse des prix du mazout et de l’essence ne manquera en tout cas pas d’avoir un impact inflationniste dans les régions sous contrôle du régime qui restent mieux loties que les zones détenues par l’opposition, mais qui souffrent aussi d’un chômage galopant et d’un pouvoir d’achat en baisse. Le gouvernement n’a d’ailleurs pas tardé à confirmer ses craintes. Le 11 octobre, il annonçait une hausse des tarifs de transport de 25 à 33 % selon les destinations.
Bien qu’il soit difficile de prouver de manière formelle les liens entre l’EI et les autorités syriennes, il est clair que malgré les frontières qui se sont établies entre les différentes zones de contrôle à l’intérieur du territoire syrien (régime, opposition, kurdes, EI) le transport et l’échange de produits et services restent relativement fluides.
De nombreux exemples de troc entre régime et opposition ont déjà été rapportés – par exemple, l’année dernière, dans la région d’Idleb, la vente de blé par des brigades de l’opposition en échange de farine fournie par des brigades de l’armée – et la même tendance peut être observée sur le marché des changes où la livre syrienne a bénéficié de l’aide internationale en devises reçue dans les régions de l’opposition pour soutenir sa valeur vis-à-vis du dollar.
De la même manière, les marchés des produits pétroliers dans les régions du régime et de l’EI sont relativement dépendants l’un de l’autre, ce que les frappes semblent avoir mis en lumière.
Les frappes aériennes de la coalition internationale ont en tout cas rappelé à tous les observateurs que dans les régions sous contrôle de l’EI de nombreux civils continuaient à vivre et que les conséquences de ces frappes devaient aussi être mesurées à l’aune de leur impact sur une population exténuée et appauvrie, trois ans et demi après le début du soulèvement populaire syrien.

Remarque: Cet article a été publié en novembre 2014 dans Le Commerce du Levant

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Le pétrole syrien finance la guerre

L’attaque éclair au début du mois de juin de l’État islamique en Irak et au Levant qui lui a permis de prendre plusieurs villes du nord-ouest irakien a mis en lumière la puissance et la richesse acquises par l’EIIL.

Cela fait des mois que cette organisation ainsi que d’autres groupes armés se battent pour contrôler les champs pétrolifères de l’est syrien, perdus par le régime au printemps 2013, pour avoir accès à une source de financement autonome et régulière.

Deux principales zones pétrolières

La Syrie a deux principales zones de gisements pétrolifères.
À l’Est, autour de la ville de Deir ez-Zor et jusqu’à la frontière irakienne, se trouvent plusieurs gisements découverts par Shell et Total au milieu des années 1980. La production de ces champs a atteint au milieu des années 1990 un pic de 400 000 barils par jour. Depuis, elle a graduellement diminué et était estimée à environ 125 000 barils par jour à la fin 2010, quelques semaines avant le début du soulèvement syrien.
La seconde grande zone pétrolifère syrienne se trouve dans le nord-est du pays, principalement au nord de la ville de Hassaké et à l’ouest de la ville de Qamishli, dans une région qui est aujourd’hui en grande partie sous le contrôle de la branche militaire du Parti de l’union démocratique (PUD), la filiale syrienne du PKK. Cette zone est celle du pétrole lourd syrien avec les gisements historiques qui ont été développés dès les années 1960, tels celui de Karatchok. Les champs de cette région sont principalement développés par la Syrian Petroleum Company, la société publique syrienne. À partir de 2004, le ministère du Pétrole a lancé plusieurs appels d’offres pour la recherche de nouveaux gisements mais aussi pour redévelopper les champs détenus par SPC. Ces efforts ont permis d’augmenter la production des champs du Nord qui se situait à environ 250 000 barils par jour à la veille du soulèvement.
Dans cette zone, de nombreuses compagnies indépendantes opéraient à la veille du soulèvement, y compris des entreprises chinoises mais aussi Gulfsands, une compagnie britannique dont le partenaire local est Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien et l’un des hommes les plus riches de Syrie. La production de Gulfsands se situait à la fin 2010 à près de 27 000 barils/jour, soit autant que celle de Total.

La guerre bouleverse le secteur pétrolier

Le secteur pétrolier a été affecté de plusieurs manières par le conflit. À l’automne 2011, les sanctions occidentales, et en particulier européennes, ont interdit l’achat de pétrole brut syrien entraînant une suspension des exportations et une baisse conséquente de la production et des recettes en devises. Le pétrole syrien était à 90 % exporté vers l’Union européenne et représentait 90 % des recettes en devises générées par le secteur public.
Une autre série de sanctions a ensuite visé les entreprises publiques pétrolières, telles SPC mais aussi la General Petroleum Corporation, qui est le partenaire des entreprises étrangères. Ces sanctions ont poussé les entreprises occidentales à se déclarer en situation de force majeure et à se retirer les unes après les autres à la fin de 2011.

Le chaos et le contrôle jihadiste

Le contrôle de l’est du pays au printemps 2013 par les groupes rebelles a constitué un choc. Cet événement a eu deux conséquences majeures : d’une part, il a ôté au gouvernement l’accès à ses champs pétrolifères, le forçant à se retourner vers son allié iranien pour financer ses importations de produits pétroliers et donc à accroître la dépendance de Damas envers Téhéran ; d’autre part, il a déclenché une lutte sans merci pour le contrôle de ces ressources entre les groupes jihadistes pour financer leur effort de guerre.
Cette lutte pour les champs pétrolifères a particulièrement touché la région de Deir ez-Zor où se battent divers groupes jihadistes, tribus arabes et les brigades affiliées à l’Armée libre syrienne. Les champs changent régulièrement de main, passant d’un groupe à un autre, les plus grands champs étant l’objet de batailles particulièrement féroces.
Dans un rapport publié en avril dernier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un organisme basé à Londres, a tenté d’établir une carte du contrôle de ces champs. D’après ce rapport, les plus grands bénéficiaires de la lutte pour le pétrole étaient les tribus locales, les groupes salafistes et le Front al-Nosra (JAN selon son acronyme anglais), le groupe formellement adoubé par el-Qaëda comme étant son représentant en Syrie. Le rapport de l’OSDH a été publié avant les avancées récentes de l’EIIL dans la région.
D’après l’OSDH, en avril le Front al-Nosra extrayait environ 10 000 barils par jour à partir du champ al-Omar qu’il contrôle directement. Il vendrait le baril à 40 dollars, ce qui lui rapporterait donc environ 400 000 dollars par jour. Par ailleurs du gaz est aussi extrait de ce champ et vendu sous forme de bonbonnes. Environ 1 000 bonbonnes seraient distribuées tous les jours et vendues à 3 dollars l’unité.
Des dizaines de tribus locales, certaines opérant de manière indépendante, d’autres étant affiliées à des organisations islamistes produiraient au total environ 40 000 barils par jour à partir de dizaines de champs répartis dans toute la région. Plusieurs de ces tribus sont affiliées à l’EIIL qui bénéficierait donc indirectement d’une rente assez importante même si les revenus en question restent difficiles à chiffrer.
Début juin, l’EIIL prenait selon certaines sources le contrôle du champ d’al-Taïm qui jouxte l’aéroport militaire de Deir ez-Zor. Le niveau de production du champ n’est cependant pas connu.
Les champs situés autour de Hassaké et Qamishli n’ont pas été le théâtre de batailles aussi féroces qu’autour de Deir ez-Zor. Les gisements les plus importants, en particulier celui de Rumeilan, sont contrôlés par les forces kurdes du PUD. Le niveau de production de ces champs n’est pas connu en l’état actuel, mais des sources locales confirment que la production est suffisante pour fournir la région du Nord-Est en produits pétroliers raffinés sur place de manière rudimentaire. Certains rapports font état d’une production d’environ 10 000 barils par jour.

Le régime, un client des groupes armés

Le pétrole syrien est vendu à la fois sur le marché local et à l’exportation. L’année dernière, un marché de vente et de distribution de pétrole s’était créé près de la ville de Manbij, à l’est d’Alep, dans lequel acheteurs et fournisseurs se retrouvaient pour échanger du pétrole brut et des produits raffinés.
Une partie du pétrole extrait serait également exportée vers la Turquie. Les statistiques douanières d’Ankara qui montrent une augmentation des exportations syriennes vers la Turquie à la fin 2013 et au début 2014, sans indiquer leur nature, confirmeraient potentiellement ces informations.
Pendant longtemps, le principal client des groupes rebelles a été… le régime syrien. L’existence d’un commerce de pétrole entre le Front al-Nosra et le régime est corroborée au moins depuis l’été 2013 par de nombreuses sources locales même s’il n’existe pas de traces écrites d’un arrangement. Depuis, le volume de ces échanges semble s’être réduit, en partie à cause de la difficulté de transporter le pétrole d’une région à une autre.
Pendant de nombreux mois, Jabhat al-Nosra aurait également capitalisé sur son contrôle de zones traversées par les oléoducs pour imposer des frais de transit, qui permettaient au pétrole d’atteindre les raffineries de Homs et Banias qui sont sous le contrôle du gouvernement.
Par ailleurs, début 2013, un document écrit faisant part d’un accord entre le PUD kurde et le gouvernement syrien semblait confirmer qu’un accord de vente de pétrole a bien été conclu entre les deux parties. Il est cependant probable que ces échanges ont maintenant cessé, à cause des difficultés de transport du brut.
L’information la plus significative du rapport de l’OSDH est celle qui a trait à l’usine de gaz Conoco, du nom de l’entreprise américaine qui l’a construite. Cette usine qui était sous le contrôle du Front al-Nosra fournirait du gaz à la fois à la station électrique de Jandar à Homs, qui est dans une région contrôlée par le régime, et à des centres de stockage contrôlés par l’EIIL, qui distribue environ 2 000 bonbonnes de gaz par jour vendues aussi à 3 dollars l’unité.
La vente de gaz par le Front al-Nosra à la fois à l’État syrien et à l’EIIL symbolise l’évolution du conflit syrien et le développement de dynamiques propres aux guerres civiles où des ennemis déclarés continuent d’entretenir des relations commerciales dont les deux bénéficient sans pour autant qu’ils arrêtent de se battre.
Depuis la publication de ce rapport, le contrôle de la région Est a graduellement basculé sous le contrôle accru de l’EIIL dont la dynamique d’expansion se fait aussi de l’autre côté de la frontière, en Irak, et dont l’accès aux ressources pétrolières syriennes se renforce.


Remarque: Cet article a été publié en juillet 2014 dans Le Commerce du Levant

 

C’est la désolation économique dans les régions tenues par l’opposition syrienne

Alep-Syrie-AFP-Mars-2014Contrairement aux régions qui sont sous le contrôle du régime syrien, celles tenues par l’opposition ou par d’autres groupes armés souffrent d’une fragmentation très poussée et de l’absence d’une autorité centrale qui puisse y imposer ordre et sécurité.
Ces régions qui ne sont plus sous le joug du régime syrien peuvent être divisées en trois principales parties : la première inclut le nord-ouest du pays ainsi que la vallée de l’Euphrate, y compris une partie de la ville d’Alep, est tenue par divers groupes de l’opposition, par des tribus sans attaches politiques particulières et par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ; la deuxième est tenue par les Kurdes dans l’extrême nord-est du pays ainsi que deux poches à majorité kurde au nord de la ville d’Alep ; et la troisième englobe diverses régions et poches à travers tout le pays tenues par divers groupes de l’opposition, telles la vallée du Ghab (à l’ouest des villes de Homs et de Hama), les banlieues de Damas, la région du Hauran et le Golan, dans le sud du pays, ainsi que de nombreuses autres petites villes à travers le pays comme Yabroud qui subit actuellement les assauts du régime allié au Hezbollah.

Des caractéristiques communes

Plusieurs caractéristiques sont communes à ces régions. L’instabilité et les conditions de sécurité difficiles qui y règnent ont entraîné une disparition quasi totale de l’activité économique formelle ; les sources de revenus pour la population y sont très limitées ; ce sont des régions qui sont principalement rurales ; avant le début du soulèvement, elles avaient les indicateurs de développement socio-économiques les plus bas du pays.
Comme le reste de la Syrie, ces régions subissent les conséquences de la guerre et des activités économiques et commerciales qui lui sont liées (voir Le Commerce du Levant février 2014).
Ce qui reste de l’économie formelle tourne autour de l’agriculture, principalement les récoltes de blé et d’orge ainsi que le bétail, et le commerce de détail, telles les petites épiceries.
Certaines entreprises publiques et institutions économiques rattachées à l’État central continuent à fonctionner. On peut citer par exemple les moulins à blé aux abords de la ville de Manbij, qui produisaient avant le conflit l’équivalent de 5 % des besoins en farine de la Syrie et qui continuent à en fournir tous les jours pour environ un million de personnes. Certaines centrales électriques, telle celle du barrage de l’Euphrate situé à Tabqa, où des usines de traitement d’eaux continuent elles aussi à fonctionner, en grande partie grâce aux mêmes ingénieurs qui les dirigeaient avant le début du conflit.
Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires de l’État qui vivent dans ces régions continuent de toucher leurs salaires du gouvernement, fournissant une rare source de revenus pour une partie de la population. Le régime a cependant suspendu le paiement des salaires des personnes qu’il a réussi à identifier comme étant des partisans de l’opposition. La question se pose sur la raison pour laquelle le régime continue de payer des salaires à des personnes qui ne travaillent plus directement pour ses services et alors qu’il cherche à faire des économies. L’explication la plus plausible est qu’il cherche à conserver des allégeances parmi les fonctionnaires. Dans une situation d’appauvrissement généralisée, c’est un moyen pour les autorités centrales de montrer l’intérêt de rester fidèle à l’État plutôt qu’à un mouvement d’opposition qui ne fournit pas de gagne-pain. Beaucoup de ces fonctionnaires sont d’ailleurs obligés de se déplacer physiquement à l’organisme auquel ils sont rattachés pour toucher leur salaire, ce qui est un bon moyen pour le régime de garder un œil sur eux.
Il est intéressant de signaler certains efforts d’organisation des relations économiques apparues ici et là. Un syndicat ouvrier a par exemple été créé en 2013 dans la ville de Manbij : il s’agit du premier syndicat syrien en près d’un demi-siècle à ne pas être sous le joug du parti Baas. Mais en janvier de cette année la ville était prise d’assaut par l’EIIL et l’expérience du syndicat a pris fin.

La région du Nord

La région du Nord est la plus grande partie de Syrie à ne plus être sous la coupe du régime, mais c’est en même temps la partie la plus morcelée du pays, qui connaît les formes les plus poussées de chaos, d’instabilité et d’insécurité. De nombreux groupes qui vont des plus radicaux aux plus modérés s’y disputent le pouvoir.
Comme les autres régions libérées du joug du régime, elle est aussi systématiquement bombardée par l’aviation gouvernementale.
L’extraction et le commerce du pétrole sont une source importante de revenus dans ces régions. Les champs pétrolifères sont contrôlés par de nombreux groupes en compétition les uns avec les autres qui extraient de petites quantités d’hydrocarbures, les raffinent de manière rudimentaire et les distribuent. Un marché dédié au commerce du pétrole aurait d’ailleurs vu le jour près de la ville de Manbij. Les volumes de pétrole extrait sont difficiles à évaluer, mais ils sont considérés comme relativement limités pour l’instant, probablement de l’ordre de quelques milliers de barils par jour.
Grâce à la longueur de la frontière avec la Turquie, un commerce d’importation des produits de consommation est aussi relativement florissant. Les Syriens utilisent aussi le marché turc pour écouler leurs maigres excédents agricoles mais aussi du pétrole.
La région reçoit aussi des aides de l’extérieur, principalement des communautés expatriées, de quelques organisations internationales et des fondations, et des riches personnalités de la région du Golfe. Les sommes en provenance du Golfe sont estimées à plusieurs centaines de millions de dollars depuis le début du conflit. Il faut préciser que ces montants incluent les sommes qui servent à financer l’achat d’armement. Par ailleurs, l’aide des organisations internationales se fait à la fois en liquide et en nature, par exemple sous la forme de paniers alimentaires ou de produits médicaux.
L’argent versé à la population est utilisé pour acheter divers produits et services, ce qui contribue à alimenter l’économie locale. Une partie de l’aide qui provient de l’extérieur est conditionnée. En conséquent cet argent sert à financer des formes diverses de projets comme des cliniques, des puits d’eau, des boulangeries ou de petites usines.

Les régions kurdes

Les régions kurdes, principalement autour de la ville de Qamishli située à l’extrême nord-est de la Syrie, sont les plus stables du pays. Ceci est en partie dû au fait que le régime y maintient une certaine présence.
En effet, une sorte d’arrangement s’est conclue entre le Parti de l’union démocratique (PUD), un parti kurde rattaché au PKK turc et dont la branche armée domine la région, et le régime syrien pour un partage du pouvoir. Au début de cette année, le PUD a d’ailleurs formé une sorte de gouvernement local en charge de la gestion administrative de cette région.
La stabilité du Nord-Est a permis d’attirer des populations qui ont fui les combats. Les champs pétrolifères alentour qui ne sont que partiellement exploités permettent la fourniture de produits pétroliers à la population ainsi qu’une source de revenus pour l’administration locale. Le mazout y est vendu à environ 35 livres syriennes le litre, soit la moitié de son prix dans les régions tenues par le gouvernement. En raison de la présence du régime dans la région, celle-ci reçoit l’aide des agences des Nations unies qui se fait à travers l’Irak – l’ONU n’est en effet autorisée de travailler qu’avec les autorités de Damas. Des avions cargos de l’ONU remplis de divers produits à destination de la population atterrissent ainsi régulièrement sur l’Aéroport international de Qamishli.
En plus de sa frontière avec la Turquie, la région kurde du pays partage une frontière avec le Kurdistan irakien avec lequel les échanges commerciaux se maintiennent.

Les autres régions tenues par l’opposition

Pour le reste des régions tenues par l’opposition, les informations disponibles sont très limitées. Le peu que l’on sait est que les rares formes d’activité tournent presque uniquement autour d’activités de subsistance.
En plus d’être coupées les unes des autres, beaucoup de ces régions, telles les banlieues de Damas, subissent un siège imposé par le régime qui les coupe du monde extérieur. À cause de leur isolement, les aides extérieures n’arrivent qu’au compte-gouttes.
Dans le sud du pays, les régions du Hauran et du Golan bénéficient de la proximité de la frontière jordanienne pour se fournir en divers produits bien que le niveau des échanges soit encore très limité.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2014 dans Le Commerce du Levant