La carte économique de la Syrie se modifie

Selon les données des douanes syriennes publiées par les médias locaux, les six premiers mois de l’année ont vu le déficit commercial se creuser de manière spectaculaire.
Les importations ont totalisé 908,3 milliards de livres syriennes, ce qui équivaut à environ 3,5 milliards de dollars. En rythme annualisé, cela représente sept milliards de dollars, un niveau stable par rapport à 2014.
Les exportations, en revanche, se sont effondrées à 67,7 milliards de livres, soit 257 millions de dollars et ne représentent plus que l’équivalent de 7,5 pour cent des importations. En 2014, les exportations totalisaient environ 2,5 milliards de dollars.
Ces chiffres confirment la destruction massive des capacités de production et d’exportation syriennes, et la dépendance très importante envers les importations pour subvenir aux besoins à la fois des consommateurs et des investisseurs.

Richesse des terres, pauvreté des populations

Les raisons de la baisse des exportations sont nombreuses : chute de production locale, destruction des réseaux commerciaux, sanctions occidentales contre les secteurs pétroliers financiers et, plus récemment, perte par le régime du poste de douanes de Nassib à la frontière jordanienne à travers lequel transitaient les exportations vers les pays du Golfe, un important marché pour les produits agricoles et manufacturés syriens.
Mais le facteur qui est de loin le plus important est le passage des zones est et nord-est du pays hors du contrôle du régime de Bachar el-Assad.
Les exportations syriennes sont en effet traditionnellement composées principalement de matières premières, y compris le pétrole, les phosphates et les produits agricoles, tels les fruits, les légumes et le bétail – le blé représentait dans le passé un poste d’exportation important mais les faibles récoltes des années qui ont précédé le soulèvement ainsi que la croissance de la population syrienne qui a augmenté la demande locale ont mis fin à cette prédominance.
Or tous ces produits se trouvent dans l’est et le nord-est du pays. Les principaux champs pétrolifères sont près des villes de Deir ez-Zor et Hassaké, les mines de phosphate à l’est de Palmyre alors que le cheptel syrien se déplace dans tout l’est du pays. En 2013, le gouvernement a perdu le contrôle des champs pétrolifères, en mars celui des mines de phosphate qui sont tombées aux mains de l’État islamique alors que le système de distribution et de transport des intrants et des produits agricoles s’effrite peu à peu.
En perdant ces régions, le gouvernement a très largement entamé sa capacité à générer des devises, ce qui implique que tout futur gouvernement à Damas devra reprendre le contrôle de ces terres et de leurs ressources s’il veut pouvoir à nouveau attirer des devises de manière indépendante.
Cette opération sera cependant très difficile. Bien avant le soulèvement, les régions est et nord-est de la Syrie étaient, du point de vue économique et social, les moins développées du pays malgré la richesse de ces terres. Et les populations de ces régions, que ce soit les Kurdes, les tribus ou les élites des villes, ont à plusieurs reprises depuis le début du soulèvement manifesté leur opposition au pouvoir central.

Transfert des investissements vers le littoral

D’autres données, publiées par l’agence syrienne des investissements (Asi), confirment la chute brutale des investissements privés et leur transfert vers des zones qui étaient jusqu’à récemment à la périphérie économique du pays. Selon l’agence, au premier semestre 33 projets d’investissements ont obtenu des licences pour une valeur globale de 7,4 milliards de livres, soit environ 28 millions de dollars.
L’Asi n’accorde de licences qu’aux grands projets manufacturiers, agricoles et de transport, et ses données sont donc loin d’être exhaustives puisque l’investissement dans de nombreux autres secteurs tels le commerce, le tourisme, l’immobilier, la finance et l’énergie ne sont pas pris en compte. Cependant, les données de l’agence donnent généralement une bonne indication des tendances lourdes de l’investissement privé dans l’économie.
Au-delà de la chute brutale par rapport à la même période de l’année précédente – les projets validés avaient alors une valeur capitalistique de 39,7 milliards de livres syriennes, soit cinq fois de plus que cette année –, les investissements sont marqués par leur forte concentration géographique.
Deux provinces, celles de Souweida et de Tartous, accaparent 25 de ces projets, soit 75 % du total.
L’attractivité de ces deux provinces est logique au vu de leur relative stabilité. Souweida, qui a attiré à elle seule 16 projets, soit près de la moitié du total, bénéficie de sa proximité avec Damas et son marché de consommateurs, le plus grand du pays. Beaucoup d’investisseurs de cette province vont probablement attendre avant de démarrer effectivement leurs projets ; en effet Souweida est entourée de régions relativement instables tels la province de Daraa et le sud de Damas.
Quant à Tartous, elle bénéficie de son soutien inconditionnel au régime qui se traduit par des facilités accordées aux investisseurs qui s’y installent.
Il est toutefois significatif que la colonne vertébrale économique de la Syrie, c’est-à-dire les villes de Damas, Alep, Homs et Hama n’ont accueilli à elles quatre que sept projets, soit moins du quart du total. Par comparaison, ces quatre provinces avaient accueilli en 2010 la moitié de tous les investissements alors que Souweida et Tartous n’avaient accueilli ensemble que 8 % du total.
Ces changements doivent être traités évidemment avec prudence puisqu’ils résultent en bonne partie de la chute globale des investissements privés – en dollars le montant des investissements agréés par l’agence est passé de 563 millions de dollars au premier semestre 2010 à 28 millions cette année. Malgré tout, ils montrent une redéfinition de la carte des investissements au bénéfice de régions relativement périphériques jusque-là, qui attiraient peu d’investissements privés avant le début du soulèvement, et dont la démographie change rapidement puisqu’en plus des populations traditionnelles s’y ajoutent maintenant de nombreux déplacés d’autres régions de Syrie.

Émancipation des régions côtières

Ce début de transfert vers les zones calmes, et en particulier la région côtière, donne plus d’assurance à la communauté des affaires de cette région.
Ainsi, Wahib Merei, le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Tartous, a demandé par la voie de médias officiels que la province de Tartous tout entière soit déclarée zone franche.
Il a justifié sa requête en affirmant que l’établissement d’une telle zone permettrait à Tartous de devenir un important centre économique régional « telles d’autres villes portuaires, » en référence probablement à Dubaï et Beyrouth.
Wahib Merei a par ailleurs demandé que des gratte-ciel puissent être construits dans la ville, « pour pallier au manque de terrains », et qu’en matière d’investissements dans le secteur industriel, la ville soit dispensée de certaines mesures imposées par le gouvernement central à Damas qui « ne correspondent pas aux spécificités de la province ».
Même s’il ne faut pas forcément voir dans les propos de l’homme d’affaires une volonté d’affranchissement du pouvoir central qui serait partagée par d’autres décideurs syriens, dont beaucoup sont d’ailleurs originaires de Tartous, le fait qu’il ait fait ces déclarations dans al-Watan, un quotidien détenu par Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar el-Assad et l’un des hommes d’affaires les plus puissants du pays, incite à prendre ses déclarations au sérieux.
La perte des zones orientales et le transfert de l’investissement privé vers la zone côtière, en plus de l’affaiblissement de l’État central, sont en tout cas des indicateurs d’un changement de la carte économique de la Syrie.
Ils pèseront sans aucun doute sur le dénouement du conflit et sur la recomposition politique du pays.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’août 2015 du Commerce du Levant

La chute inexorable de la livre syrienne

Livre-syrienneLa Banque centrale de Syrie a de plus en plus de mal à freiner la chute de sa monnaie et les craintes d’un décrochage de la livre syrienne augmentent à Damas.
D’août 2014 à début de février 2015, la monnaie nationale syrienne est en effet tombée de 165 livres pour un dollar, la devise de référence sur le marché local, à 245.
Ce n’est pas la première fois que la livre tombe aussi bas puisqu’elle avait atteint les 300 livres pour un dollar en juillet 2013 avant de rebondir, mais cette fois sa chute se fait de manière beaucoup plus graduelle, ce qui donne un sentiment inquiétant d’inexorabilité.
Le dollar est ainsi passé à 180 livres fin août, à 190 en septembre, à 200 livres en novembre, à 210 en décembre et à 220 livres en janvier.
Avant le début du soulèvement en mars 2011, la livre s’était maintenue à un taux proche de 50 livres pour un dollar pendant près de deux décennies. La non-convertibilité de la livre, une balance des paiements positive, des réserves de change importantes faisaient partie des facteurs qui avaient permis la bonne tenue de la monnaie nationale.
Avec l’extension du printemps arabe à la Syrie, la livre a naturellement perdu du terrain. Le soulèvement populaire suivi d’une guerre d’une violence inouïe a en effet eu un impact dévastateur sur les capacités de production du pays et les rentrées de devises. À quoi se sont ajoutées les sanctions occidentales sur le secteur pétrolier qui ont mis fin à l’exportation de brut dont les revenus représentaient une grande majorité des recettes en devises du gouvernement. La fuite des touristes, une autre source importante de devises, dès le début du soulèvement avait également eu un impact important.
Malgré tout, jusqu’à l’été dernier beaucoup d’analystes avaient salué les capacités de résistance de la livre qui avait perdu moins de terrain que prévu, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord les réserves importantes détenues par la Banque centrale, qui se montaient à 20 milliards de dollars au début 2011, ont permis pendant longtemps de faire face à la demande croissante en devises du marché que ce soit pour financer les importations ou parer aux pressions engendrées par la fuite des capitaux. La baisse du niveau de l’activité économique et le frein mis par le gouvernement à ses dépenses et ses investissements ont également aidé à faire baisser la demande pour les devises étrangères.
Par ailleurs, avec la guerre, de nouvelles sources de recettes ont vu le jour. L’une d’elles est l’aide apportée aux différents partis du conflit par leurs parrains et alliés régionaux et internationaux. Le gouvernement a bénéficié d’aides conséquentes de ses alliés iraniens et russes – 4,6 milliards de dollars en 2013 et 2014 rien que de la part de Téhéran – alors que les zones détenues par l’opposition ont bénéficié de diverses sources d’aides, soit pour financer l’effort de guerre, soit pour financer les conseils civils locaux créés suite au retrait des troupes du régime, à la fois de la part des pays occidentaux et du Golfe. À cela s’ajoute l’aide humanitaire internationale principalement fournie à travers les agences des Nations unies.
Dans tous les cas ces montants en devises sont rentrés dans le même circuit économique et monétaire syrien et ont donc permis de ralentir la chute de la livre syrienne.

Pourquoi une accélération de la chute depuis l’été dernier

Depuis l’été dernier, cependant, d’autres facteurs se sont conjugués pour accélérer le déclin de la monnaie nationale, principalement l’enlisement du conflit et la détérioration des indicateurs économiques et financiers.
Alors que le président syrien, se basant sur plusieurs victoires de ses troupes, avait promis lors de sa réélection en juillet une fin rapide du conflit, il a été démenti dans les faits à peine quelques semaines plus tard avec la perte de plusieurs bases militaires dans le nord-est et l’avancée de l’opposition dans le sud du pays.
Il est dorénavant clair que, d’une part, ni le régime ni l’opposition ne sont capables de l’emporter sur le terrain et, d’autre part, qu’il n’y a pas de volonté politique internationale pour mettre fin au conflit. D’où la pérennisation de la guerre, la fin de tout espoir d’une reconstruction proche du pays et une fuite renouvelée des capitaux.

Les réserves épuisées

C’est cependant la détérioration des indicateurs macroéconomiques qui pèse le plus lourd.
Depuis des mois maintenant, les décideurs syriens se plaignent de la faiblesse de leurs recettes fiscales. Avec la baisse de l’activité économique l’argent ne rentre plus dans les caisses alors que les réserves sont épuisées et les besoins de l’effort de guerre toujours aussi importants. Sans exportation de pétrole, avec une récolte catastrophique due à un hiver 2013/2014 très sec qui a obligé le gouvernement à importer des volumes importants de céréales, une chute de la production locale, qui oblige à maintenir les importations à un niveau élevé pour faire face à la demande en produits de la population, et la baisse de l’aide internationale due à une lassitude généralisée de tous les parrains et acteurs internationaux, le marché fait face à un déséquilibre structurel sur le marché des devises.
La Banque centrale ne publie plus depuis longtemps l’état de ses réserves rendant difficile toute estimation de sa capacité de financement, mais de l’avis de tous les analystes ces dernières sont au plus bas, potentiellement en dessous de deux milliards de dollars.
En octobre, le gouvernement a bien tenté de demander à son allié russe un prêt d’un milliard de dollars auquel il a répondu par la négative, craignant de ne jamais se faire rembourser, de la même façon que Moscou n’avait pas réussi à se faire rembourser par Damas la dette de 12 milliards de dollars octroyés par l’URSS durant la guerre froide.
Le seul espoir réside aujourd’hui dans l’Iran qui a récemment vu plusieurs délégations syriennes se succéder pour demander de nouvelles lignes de crédit qui permettraient de renflouer les réserves mais Téhéran, qui fait aussi face à des difficultés économiques, semble traîner des pieds.

Les autorités impuissantes

La Banque centrale tente de parer à ces pressions de plusieurs façons. D’abord et surtout en continuant à injecter des devises sur le marché en puisant dans ce qui lui reste de réserves. Le niveau de cette intervention est difficile à estimer en l’absence de données publiques, mais durant la dernière semaine de janvier le gouverneur de la Banque, Adib Mayaleh, avait affirmé que 65 millions de dollars seraient consacrés jusqu’à fin février pour soutenir la monnaie.
La Banque centrale déprécie de même régulièrement le taux de change officiel dans le but de réduire le décalage avec le taux du marché et donc l’attractivité de ce dernier.
Les autorités se sont également lancées dans une campagne de répression et d’arrestation de changeurs au noir dans l’espoir d’obliger tous les intervenants sur le marché à vendre au prix officiel fixé par la Banque centrale. L’administrateur d’une page Facebook qui publiait heure par heure le taux au marché noir de la livre et dont le nombre de “followers” se montait à plusieurs dizaines de milliers s’est même fait arrêter, accusé de diffuser des “rumeurs trompeuses” sur le marché des devises.
Dans une déclaration qui a fait le tour des médias, M. Mayaleh a annoncé que son institution s’apprêtait à intervenir sur le marché des changes libanais où se trouveraient des volumes importants de devises. Les modalités de cette intervention ainsi que son impact sont encore difficiles à évaluer.
Finalement début février le gouvernement annonçait qu’il allait réduire le nombre de licences d’importation qu’il accordait aux importateurs afin de réduire la demande de devises.
Toutes ces mesures semblent être jusque-là largement inefficaces ou en tout cas n’ont pas un impact suffisant pour contrer les pressions baissières sur la livre.
Au vu de la situation économique et politique, il apparaît que la livre syrienne ne peut que continuer à chuter sur le court et moyen terme, seul un dénouement du conflit couplé à une reprise de l’activité économique étant à même de mettre fin à cette baisse.
L’accès à de nouveaux financements, par exemple en provenance d’Iran, ferait gagner aux autorités un peu de temps. Ce ne serait cependant que pour une période limitée et avec de sérieuses implications politiques.

Remarque: Cet article a été publié en mars 2015 dans Le Commerce du Levant

Comment expliquer l’apparente normalité économique dans certaines régions syriennes ?

Syrie-_0209_11Dans la plupart des zones sous le contrôle des forces du régime syrien en particulier à Damas, sur le littoral et dans le gouvernorat de Souweida dans le sud du pays, de nombreux services publics, tels l’approvisionnement en eau et en électricité, les écoles et les services de santé continuent de fonctionner plus ou moins normalement. Des produits de base comme le pain, les fruits et les légumes, l’essence et le mazout, mais aussi certains produits alimentaires importés, comme le sucre et le riz sont toujours fournis à la population.
Compte tenu des ravages qu’a subis le pays, de la forte baisse de l’activité économique, de la chute des réserves de change et de la destruction des infrastructures, le fait que l’économie syrienne apparaisse comme continuant à fonctionner plus ou moins normalement peut paraître surprenant.

Les facteurs de cette apparente normalité

Cette apparente normalité est due à plusieurs facteurs :
Premièrement, la baisse de l’activité économique et la pauvreté galopante ont entraîné une baisse drastique du pouvoir d’achat de la population et donc de la demande, ce qui a eu pour conséquence de faciliter la fourniture de biens et de services par le gouvernement. L’arrêt de milliers d’usines et la fermeture de nombreuses entreprises de services ont, par exemple, réduit la demande d’électricité alors que l’insécurité sur les routes a réduit la consommation d’essence. Il faut aussi ajouter comme facteur de baisse de la demande la chute d’environ 15 % de la population, à cause de l’exil ou des décès.
Deuxièmement, la Syrie reçoit des aides très importantes de la communauté internationale dont la plus grande partie est distribuée à l’intérieur de la Syrie et une partie minoritaire auprès des réfugiés à l’extérieur du pays. L’année dernière, environ un milliard de dollars ont été versés par les pays donateurs alors que pour 2014 environ 2,4 milliards de dollars sont attendus. Ces montants, alloués en partie à l’aide alimentaire et médicale, entrent dans le circuit économique syrien et permettent de dynamiser certains secteurs.
Troisièmement, dès 2011, le gouvernement a commencé à planifier et à réduire ses dépenses. En octobre 2011, une augmentation des tarifs douaniers sur l’importation de véhicules de tourisme a été adoptée dans l’objectif de réduire les sorties de devises. L’importation de voitures représentait l’une des principales dépenses en devises étrangères. Le gouvernement a de même rapidement réduit ses frais de fonctionnement et a demandé en décembre 2011 à son administration publique de réduire toutes ses dépenses courantes de 25 %, à l’exception des salaires. Les frais d’investissement tels que la construction de nouvelles écoles, d’hôpitaux, de routes ou de réseaux d’assainissement d’eau et qui représentaient en moyenne entre 30 et 40 % du total des dépenses budgétaires ont été suspendues à l’exception de quelques projets stratégiques, comme les usines de traitement de gaz.
Quatrièmement, le gouvernement a réussi à capitaliser sur la relative diversité de son économie et sa richesse en ressources naturelles. Pendant les trois premières années du soulèvement, le niveau des pluies a été important entraînant de bonnes récoltes agricoles qui ont permis d’assurer l’approvisionnement alimentaire des villes et de fournir des revenus stables aux agriculteurs et aux communautés rurales. Par ailleurs, les centrales électriques ont continué à tourner, car elles fonctionnent essentiellement au gaz naturel dont les champs se trouvent toujours sous le contrôle des autorités publiques.
Cinquièmement, la baisse de la valeur de la monnaie nationale – la livre syrienne a chuté de 47 livres pour un dollar en mars 2011 à 150 livres en janvier 2014 – a contribué à augmenter la valeur en livres syriennes des avoirs considérables en devises. La Banque centrale a dépensé une partie importante de ces réserves pour maintenir la valeur de sa monnaie face aux principales devises internationales. Ces réserves, qui se montaient à environ 20 milliards de dollars à la fin 2010, ont également servi au financement des importations et pour couvrir d’autres dépenses courantes.
Sixièmement, le gouvernement a pu compter sur des alliés internationaux solides et fiables, qui ont apporté une aide financière importante. La disponibilité de produits pétroliers sur le marché, par exemple, est en grande partie due à une facilité de crédit de 3,6 milliards de dollars octroyée par Téhéran à Damas en août 2013 et exclusivement dédiée à l’achat de produits pétroliers iraniens. Un autre prêt d’un milliard de dollars dédié au financement de diverses autres importations a aussi été accordé par l’Iran en janvier 2013. En décembre de l’année dernière, lors de l’émission d’un appel d’offres pour l’achat de sucre, de riz et d’autres denrées alimentaires par une entreprise publique syrienne, celle-ci annonçait que les entreprises candidates se feraient payer directement par des banques iraniennes. L’annonce symbolisait la dépendance grandissante de Damas vis-à-vis de son allié.

Une situation bien différente dans les zones de l’opposition

Dans les régions sous contrôle de l’opposition, qui représentent entre 30 et 40 % de la surface totale du pays, la situation est très différente.
Les services de l’État ne fonctionnent pas, l’activité économique formelle est presque entièrement à l’arrêt, le courant électrique n’est disponible que quelques heures par jour, les communications téléphoniques sont en grande partie à l’arrêt, beaucoup de produits de base, en particulier les médicaments, ne sont pas disponibles, les enfants ne sont pas scolarisés et souvent pas vaccinés, la pauvreté et la faim sont très répandues. Selon l’Escwa, un organisme affilié à l’Onu basé à Beyrouth, quelque 29 % de la population syrienne était privée d’accès à l’eau potable fin 2013.
Dans ces régions, qui sont au départ parmi les plus pauvres du pays, en particulier les régions rurales du nord du pays autour des villes d’Alep, de Raqqa et d’Idlib, la population limite sa consommation aux produits et services de base et ne mange, par exemple, quasiment plus de fruits et de légumes, sans parler de viande.
Les champs pétrolifères qui sont tombés aux mains de l’opposition constituent une rare source de revenus même si la production de ces champs s’est effondrée par rapport à son niveau d’avant le soulèvement.
Parmi les autres ressources de ces régions figurent l’aide des organisations d’expatriés qui soutiennent le soulèvement syrien ainsi que celles en provenance des pays du Golfe qui vont aussi bien à l’effort militaire qu’à l’aide humanitaire.
Par ailleurs, les salaires de la plupart des fonctionnaires continuent à être versés d’une manière plus ou moins régulière. Si l’État syrien continue à payer ses fonctionnaires, c’est probablement parce que les autorités à Damas n’ont pas perdu tout espoir de reconquérir un jour l’ensemble du territoire national et qu’elles souhaitent garder dans les zones rebelles une emprise sur une partie de la population qui dépend d’autant plus de ces salaires que les autres sources potentielles de revenus sont quasi inexistantes.

La situation est-elle durable ?

L’expérience de l’Irak témoigne que les conditions économiques et sociales d’un pays peuvent se détériorer de manière significative sans avoir beaucoup d’impact sur la politique d’un régime très brutal et déterminé. En dépit de trois années de conflit, les autorités syriennes continuent de financer les besoins élémentaires d’une partie importante de leur population. Dans la mesure où elles maintiennent leur politique de réduction au strict minimum de leurs dépenses, et qu’elles continuent de recevoir à la fois l’aide de leurs alliés et des institutions internationales, les autorités syriennes parviendront sur le moyen terme à subvenir à la fois aux besoins humanitaires et à ceux requis par l’effort de guerre.
Le régime syrien a aussi réussi à forcer sa population à accepter une spirale à la baisse progressive de ses attentes, en blâmant l’opposition, la communauté internationale et les sanctions pour les difficultés économiques, et en imposant un contrôle strict sur la dissidence dans les régions sous son contrôle.
Cependant, il reste à voir si tous les indicateurs économiques et sociaux peuvent continuer à se détériorer sans à un moment donné mettre en danger le système. En outre, la dégradation continue des finances publiques affaiblit le régime dans ses relations avec ses alliés. Contrairement à l’Irak, les autorités syriennes n’ont pas de ressources pétrolières propres, comme celles qui ont permis à Saddam Hussein de maintenir son régime à flots, alors que l’Iran, dont le régime dépend de plus en plus, a ses propres difficultés économiques et financières.

Remarque: Cet article a été publié en mars 2014 dans Le Commerce du Levant

Jihad Yazigi : « La région se prépare au retrait américain d’Irak »

Le président irakien, Jalal Talabani, est arrivé hier à Damas pour une visite de quelques jours, la première d’un chef d’État irakien en Syrie depuis la rupture des relations diplomatiques, en 1980. Ce raccommodage réunit un pays allié de l’Iran, la Syrie, et un gouvernement irakien soutenu par l’armée américaine, mais lui aussi ami de Téhéran. La visite de Jalal Talabani a lieu au moment même où Condoleezza Rice effectue sa propre tournée au Moyen-Orient, dans le but annoncé de construire une alliance arabe contre l’Iran et la Syrie, qu’elle accuse de déstabiliser l’Irak… Les deux pays se positionnent déjà dans la perspective du retrait des troupes américaines, estime Jihad Yazigi, rédacteur en chef de la lettre économique Syria Report.

LE FIGARO. – Quel est l’enjeu de cette réconciliation spectaculaire ?
Jihad YAZIGI. – Le volet politique et sécuritaire est important. Le président Talabani est accompagné de ministres du secteur économique, mais aussi de son conseiller à la sécurité nationale, Moaffak al-Roubaie.
Elle réunit l’Irak et la Syrie, cette dernière étant dénoncée par George Bush comme un ennemi. Comment interpréter ce paradoxe ? Les deux pays se situent dans la perspective de l’après-retrait des troupes américaines. Les Irakiens cherchent l’aide de la Syrie, qui peut avoir un rôle de relais vers certains groupes qui font partie aujourd’hui des insurgés : ex-baasistes sunnites, mais aussi les hommes du chef chiite Moqtada el-Sadr, qui ne se reconnaissent pas dans l’Iran. N’oublions pas non plus que le président Talabani est kurde, et que la question kurde concerne aussi la Syrie.

La visite de Talabani marque-t-elle une nouvelle ère économique entre l’Irak et la Syrie ?
Avant la chute de Saddam Hussein, en 2001-2002, le commerce bilatéral dépassait le milliard de dollars. La Syrie est toujours la porte d’entrée la moins chère, la plus rapide pour les produits à destination et en provenance du marché irakien. Il a bien sûr beaucoup baissé à cause de la guerre, mais c’est une relation potentiellement importante. Un exemple : le groupe français Bel, qui produit la Vache qui rit, a ouvert il y a un an une usine en Syrie, qui vise autant le marché irakien que syrien. Cela montre bien le potentiel de relations commerciales normalisées entre les deux pays.

Le pétrole est-il central dans cette nouvelle relation ?
Évidemment. Aujourd’hui la Syrie a du pétrole et du gaz, mais pas assez pour attirer les investisseurs et en faire un acteur régional majeur. Sa place est celle d’un pays de transit, de l’Irak vers l’Europe, et même des pays du Golfe vers l’Europe et la Turquie. La route syrienne est la moins chère de toutes. Il y a un projet d’oléoduc qui transporterait le pétrole irakien vers les ports syriens avec une capacité de 1,5 million de barils/jour. Un réseau régional de gazoducs est en train de se construire très vite, pour relier l’Irak et la Syrie, l’Égypte, la Jordanie, la Turquie, le Liban. L’un des objectifs est de relier le gaz arabe à un réseau européen, Nabucco, qui transportera le gaz d’Asie centrale vers l’Europe en passant par la Turquie. Naturellement, le tronçon irakien n’avance pas pour le moment, à cause de la situation politique et sécuritaire.

La reprise des relations entre ces deux alliés de l’Iran consacre-t-elle un axe économique Téhéran-Bagdad-Damas ?
La présence iranienne en Syrie est moins importante que ce que veulent faire croire les deux pays. Le commerce bilatéral a atteint 50 millions de dollars en 2005, soit 0,5 % du commerce extérieur de la Syrie. L’Iran et la Syrie ne sont pas complémentaires. Par exemple, les Iraniens n’exportent ni produits d’ingénierie ni produits de consommation de qualité. Les Syriens exportent des biens dont les Iraniens n’ont pas besoin, comme le textile ou le pétrole.

Et les investissements ?
Le seul investissement iranien important en Syrie est une usine d’assemblage d’un modèle de voiture iranien, la Samand. Il y a des projets : la concession des systèmes de transport urbains dans les principales villes syriennes à la société iranienne Amiran, qui amènera jusqu’à 5 000 bus Mercedes et Volvo assemblés en Iran, et qui gérera le réseau. Le contrat est toujours en discussion. Il y a aussi la modernisation d’une cimenterie à Hama, mais dont les Iraniens sous-traitent une partie à des entreprises occidentales. Et un projet de ville industrielle près de Homs, qui accueillerait des investissements privés iraniens. Mais ces investisseurs suivront-ils ? Ces projets apparaissent surtout comme du volontarisme politique. En comparaison, il y a en Syrie une masse d’investissements privés du Golfe, qui sont bien là, dans le secteur bancaire, dans l’immobilier… Trois banques islamiques ouvriront avant la fin du premier semestre 2007, détenues en majorité par des capitaux koweïtiens, émiriens, saoudiens, alors qu’il n’y a pas une banque iranienne. Les grands groupes d’assurance du Golfe sont tous présents. Les gens du Golfe investissent aussi dans des projets immobiliers. Un hôtel Intercontinental va être construit, pour un investissement de 200 millions de dollars. Tous ces investisseurs profitent de la modernisation de l’économie et de la libéralisation de l’environnement des affaires en Syrie.

Remarque: Cette entrevue a été publiée par Le Figaro le 15 janvier 2007