L’économie de guerre est devenue un enjeu du conflit syrien

SYRIA-CRISIS-_0119_11Trois ans de soulèvement populaire et de guerre en Syrie ont fait le lit de l’économie informelle. À travers tout le pays, de nouvelles activités économiques et commerciales liées à la guerre voient le jour et se développent.
Le chaos qui gagne les territoires sous contrôle de l’opposition syrienne, en particulier les régions du Nord et du Nord-Est, est particulièrement favorable à l’expansion de ces nouvelles formes d’activité, mais même les zones tenues par le régime, où une certaine forme d’autorité centralisée continue de s’appliquer, sont largement tombées dans ces nouveaux modèles.

Un régime affaibli qui dépend de nouveaux intermédiaires et des chefs de guerre

La baisse de la valeur de la livre syrienne a été, par exemple, une source importante d’enrichissement pour de nombreux investisseurs. Alors qu’elle s’échangeait à 47 livres le dollar en 2011, la livre a oscillé autour de 300 pour un dollar au début de l’été 2013, avant de reprendre un peu de force. À plusieurs reprises, la monnaie syrienne a fluctué de plus de dix pour cent en une seule journée, ces changements soudains étant en bonne partie attribuables à des spéculateurs bien introduits qui capitalisent sur l’écart entre le taux officiel de la livre et celui du marché noir.
La demande pour de nouveaux produits et services tels que la prestation de services de sécurité privés a contribué à l’émergence de nouvelles entreprises jusque-là interdites. En août 2013, elles ont été légalisées pour permettre « la protection des personnalités et des entreprises de premier plan », selon l’agence d’information officielle syrienne. Autre exemple des profits tirés de la guerre : selon le Financial Times, une grande entreprise industrielle, qu’il ne nomme pas, a obtenu du gouvernement une licence lucrative pour collecter la ferraille des villes détruites.
Les sanctions occidentales contre les entreprises publiques et certains hommes d’affaires ont forcé les autorités à rechercher de nouveaux intermédiaires. Ils ont remplacé des personnalités établies qui ont donc été mises à l’index par les gouvernements occidentaux ou ont quitté le pays après l’effondrement de leurs activités. Ces intermédiaires importent maintenant toutes sortes de produits pour le bénéfice du gouvernement, soit en leur nom propre, soit au nom d’une société basée au Liban, et génèrent des profits importants à travers les commissions qu’ils touchent.
En contrepartie, ces nouveaux entrepreneurs sont sollicités pour apporter leur soutien financier au régime. Pour ceux qui n’obtempèrent pas, les autorités lancent des procédures judiciaires sous toutes formes de prétexte. En décembre 2013, une liste d’hommes d’affaires n’ayant pas remboursé leurs prêts bancaires a été publiée par des organes proches du régime, en violation flagrante du secret bancaire censé être appliqué dans le pays.
Le recours grandissant du régime aux milices a également forcé celui-ci à accorder à leurs chefs une certaine autonomie, en leur donnant la liberté de piller et racketter dans les zones reprises à l’opposition et dans une moindre mesure dans les zones sous le contrôle du régime. Dans la ville de Homs, par exemple, un marché de biens volés dans les zones de l’opposition a jailli et a été nommé “souk al-sunna”, ou “marché des sunnites”, parce que les zones de l’opposition sont en majorité habitées par des sunnites. Des marchés similaires ont été mis en place dans d’autres parties du pays.
Ce pouvoir et cette fortune nouvellement acquis se sont construits au détriment de l’État central qui s’affaiblit de plus en plus. La richesse de ces seigneurs de guerre et la dépendance du régime à leur égard ont été mises en évidence en 2012 lors des élections législatives quand certains d’entre eux ont été “élus” au Parlement, soit parce qu’ils ont réussi à acheter leur siège, soit parce qu’ils ont été récompensés pour leur allégeance.

L’accès aux ressources économiques nourrit la compétition entre rebelles

La fragmentation géographique et militaire des zones de l’opposition ainsi que l’absence d’autorité centrale ont été des éléments importants dans le développement de nouvelles formes d’activités liées à la guerre.
L’expansion de l’économie de guerre dans ces régions est aggravée par la concurrence entre les différents groupes rebelles qui cherchent à prendre le contrôle des postes frontaliers, des champs pétrolifères et des greniers à blé. La bataille pour le pétrole a été particulièrement sanglante dans le Nord-Est qui est le théâtre d’une lutte entre groupes liés à el-Qaëda, tribus arabes, milices kurdes et brigades locales. Le Front al-Nosra, une filiale d’el-Qaëda, contrôle, par exemple, le grand champ de Shadadi, alors que Saddam al-Nouaïmi, un chef de guerre affilié à l’Armée syrienne libre, contrôle des puits à al-Bukamal près de la frontière irakienne. En novembre 2013, Malik al-Abdeh, un journaliste syro-britannique, a rapporté que le Front al-Nosra et deux autres brigades affiliées avaient envoyé une lettre à l’État islamique en Irak et au Levant, une franchise d’el-Qaëda, offrant de régler un différend sur un champ pétrolifère. Les Kurdes, quant à eux, contrôlent fermement les champs pétrolifères du grand nord syrien.
Le secteur pétrolier est si lucratif qu’un marché dédié a été créé près de Manbij, une ville proche de la frontière turque. De là, le pétrole est exporté vers la Turquie ou revendu vers d’autres régions du pays, y compris au gouvernement.
Avec la disparition de l’État, les règles et les lois régissant les activités commerciales ont également cessé d’exister. Ainsi, alors que l’importation de voitures d’occasion est interdite en Syrie et que des frais de douane de 50 pour cent sont imposés sur les véhicules neufs, la région du Nord a vu un afflux de voitures d’occasion en provenance principalement d’Europe de l’Est. En Bulgarie, par exemple, les Syriens sont devenus les plus gros acheteurs de voitures d’occasion.
De même que dans les zones contrôlées par le régime, les zones de l’opposition sont le théâtre de pillages. Dans la ville d’Alep, des centaines d’usines ont été volées et leurs équipements revendus dans le sud de la Turquie ou dans d’autres régions du pays. Avec la conquête de la ville de Raqqa en février 2013, le Front al-Nosra a eu accès aux coffres de la branche régionale de la Banque centrale de Syrie, où se trouvaient des milliards de livres syriennes qui ont été utilisés pour financer à la fois l’effort de guerre et la gestion de la ville.
Le contrôle des postes frontières et des barrages routiers est l’une des sources de revenus les plus importantes pour les brigades rebelles. Quelque 34 postes de contrôle, par exemple, ont été répertoriés sur les 45 km qui séparent Alep de la frontière turque, soit un poste de contrôle tous les 1,3 km. À Alep même, le barrage du quartier de Bustan el-Qasr, qui relie les zones rebelles à celles du régime, a été l’objet d’âpres batailles entre plusieurs brigades, car son contrôle permet de percevoir des taxes sur toutes les marchandises qui le traversent.
En pratique, de nombreuses brigades rebelles sont maintenant davantage concentrées sur le développement de leurs activités commerciales que sur la lutte contre le régime. Pour celles-ci, ainsi que pour de nombreux autres individus et groupes des deux côtés du conflit, la guerre est source de richesse et sa fin potentielle serait synonyme de pertes.
La fragmentation du pays et la logique de la guerre civile obligent dans de nombreuses situations les deux parties à négocier, à troquer et à faire des compromis. En novembre à Alep, le conseil de la charia, qui gère la vie dans les zones de l’opposition, a menacé de couper l’approvisionnement en eau dans les zones tenues par le gouvernement si les coupures d’électricité pratiquées par le régime n’étaient pas suspendues. Finalement, un accord “eau contre électricité” a été convenu par les deux parties. Dans la région d’Idlib, des groupes rebelles détenant des stocks de blé auraient conclu un accord avec les autorités gouvernementales locales qui contrôlaient un moulin à blé. En échange de blé, les rebelles ont reçu de la farine pour faire cuire leur pain.
Événement tout aussi significatif, en avril dernier, plusieurs rapports ont fait état d’un accord conclu entre le Front al-Nosra et le gouvernement pour la fourniture de pétrole par le Front, qui avait pris le contrôle de plusieurs champs de pétrole dans la région de Deir ez-Zor. Cette information a été confirmée par diverses sources.
Le fait que deux parties belligérantes soient prêtes à négocier une ressource-clé comme le pétrole est symptomatique d’une guerre civile. De toute évidence, la guerre syrienne s’est engagée dans une logique alimentée par de nouvelles activités économiques. La guerre et son économie se perpétuent mutuellement.

Remarque: Cet article a été publié en février 2014 dans Le Commerce du Levant

Advertisements

Après 1 000 jours de conflit, l’économie syrienne est largement détruite

Le 11 décembre a marqué le 1 000e jour du début de la révolution syrienne. Au-delà de la catastrophe humaine que représente le conflit, celui-ci a aussi entraîné des pertes économiques énormes et une transformation de l’activité syrienne.
D’après un rapport publié en octobre 2013 du Centre syrien pour l’étude des politiques, un centre de recherches basé à Damas, les pertes de l’économie syrienne se montaient en juin 2013, le dernier mois pour lequel des estimations relativement complètes sont disponibles, à 103 milliards de dollars, soit 174 % du PIB de 2010. La moitié de ces pertes correspond à de la destruction de capital et l’autre moitié résulte de la perte de valeur de la production économique. Fin juin 2013, le PIB avait chuté de près de 50 % par rapport à son niveau de la fin 2010.
Cette dégringolade qui a touché tous les secteurs a entraîné une modification de la structure de l’économie avec une croissance de l’agriculture aux dépens de tous les autres secteurs d’activité, y compris le pétrole, qui est totalement à l’arrêt, ou l’industrie dont l’infrastructure est largement détruite, sans parler évidemment du tourisme, du transport ou de la construction. L’agriculture représente ainsi aujourd’hui près de 54 % du PIB syrien, alors que sa part était de moins de 20 % en 2010.
Autres conséquences de l’implosion de l’économie syrienne : la montée du chômage et du pourcentage de Syriens vivant en dessous du seuil de la pauvreté qui ont tous les deux dépassé les 50 %.
Les comptes publics ne sont pas dans un meilleur état. Le déficit budgétaire est maintenant estimé à 33 % du PIB alors qu’il était inférieur à 3 % à la fin 2010, forçant le gouvernement à s’endetter et à porter sa dette totale à plus de 70 % du PIB alors qu’elle était de moins de 30 % avant le début du soulèvement.
Le niveau réel des réserves de change reste un mystère alors qu’il est considéré comme un indicateur majeur de la capacité des autorités à se financer. Ce niveau est difficile à évaluer mais beaucoup d’analystes l’estiment à moins de cinq milliards de dollars et peut-être en dessous de deux milliards.

regional-syrie-648

• Les quatre étapes de la détérioration
Cette détérioration de la situation économique s’est faite en quatre étapes principales.
La première, qui a suivi le déclenchement du soulèvement, s’est traduite par une baisse de confiance dans l’économie qui a entraîné une chute à la fois de la consommation et de l’investissement ainsi qu’une fuite des touristes. Cette phase, qui a duré jusqu’à l’automne 2011, est également marquée par des décisions économiques gouvernementales qui ont pris le contre-pied de celles des années précédentes : hausse des salaires des fonctionnaires et des subventions, nouvelles aides financières aux agriculteurs et aux étudiants, retour sur la politique de libéralisation du commerce extérieur, etc.
Une seconde étape commence à l’automne 2011 avec les sanctions occidentales sur le pétrole syrien. Leur conséquence directe est une chute brutale des recettes budgétaires et des revenus tirés de l’exportation. Les sanctions touchent également le secteur bancaire, ce qui complique les transactions commerciales internationales. Au cours de cette phase, qui dure jusqu’à l’été 2012, on assiste à une détérioration graduelle de la sécurité dans le pays qui affecte principalement les secteurs du commerce et du transport, ainsi que les prémices d’une économie de guerre.
Une troisième étape débute à l’été 2012 avec l’extension du conflit aux deux poumons économiques du pays, Damas et Alep. La base industrielle de ces deux villes, en particulier de celle de la métropole du nord syrien, est affectée de manière significative et contribue à mettre fin à quasiment toutes les exportations de produits manufacturés. Des centaines d’usines à Alep sont détruites et pillées. Pendant cette phase, qui se prolonge jusqu’au printemps 2013, la communauté des affaires et la classe moyenne quittent le pays.
La quatrième étape commence au printemps 2013 avec la prise du nord-est syrien par l’opposition. Ce développement a pour conséquence une coupure entre l’ouest du pays, largement sous le contrôle du gouvernement, et ses régions pétrolières et céréalières. La perte du Nord-Est force le gouvernement à recourir aux importations de produits pétroliers pour subvenir à ses besoins, ce qui amplifie sa dépendance vis-à-vis de l’allié iranien qui le finance sous forme de facilités de crédit. Officiellement, l’Iran fournit ainsi au moins 3,6 milliards de dollars de facilité de paiement uniquement consacrés au financement des importations de produits pétroliers ainsi qu’au moins un milliard de dollars pour financer des importations diverses. Un accord pour un prêt bonifié additionnel de 3 milliards supplémentaires a été mentionné en mai par les autorités monétaires syriennes même s’il n’a pas été confirmé. Pendant cette phase, encore en cours, on assiste à la croissance exponentielle du nombre de réfugiés dans les pays limitrophes et à la consécration à la fois de la fragmentation du pays et du développement de l’économie de guerre.

• La consécration de l’économie de guerre
Au-delà des pertes matérielles, la Syrie subit une fragmentation politique et économique, et le développement d’une économie de guerre.
Les pillages et les trafics en tout genre représentent de nouvelles formes d’activité économique. L’économie de guerre crée sa propre dynamique, ses propres institutions, ses réseaux commerciaux, ses nouveaux hommes d’affaires. Les chefs de guerre aux quatre coins du pays disposent d’une puissance et d’une richesse nouvellement acquises. Le retrait de l’État, y compris dans les régions formellement sous son contrôle, a donné une autonomie à ces groupes et individualités dont la puissance s’est construite aux dépens de cet État affaibli.
Par ailleurs, les sanctions internationales, imposées dès 2011 par l’Europe et les États-Unis contre de nombreuses entités étatiques et contre d’éminents investisseurs, ont forcé les autorités à chercher de nouveaux intermédiaires pour leurs transactions internationales, donnant à de nouvelles individualités l’occasion de s’enrichir. D’autres hommes d’affaires bénéficient de la demande pour de nouveaux produits et services qui étaient peu demandés avant le début du conflit tels les générateurs électriques, la protection des vitres ou la fourniture de services de sécurité privés.
La guerre a donc permis l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs qui voudront jouer un rôle et bénéficier de la reconstruction.

• La fragmentation économique
La fragmentation politique a également entraîné de nouvelles dynamiques locales et il est probablement réaliste de parler aujourd’hui d’économies syriennes, au pluriel. Le Nord-Est, largement aux mains de l’opposition et des Kurdes, s’est en partie autonomisé. La région côtière et celle de Suweida, au Sud-Est, n’ont subi que d’une façon très limitée l’impact direct de la guerre et continuent de fonctionner de manière plus ou moins normalisée.

• L’impact politique de la crise économique
Alors que de nombreux analystes ont espéré que les sanctions internationales dans un premier temps puis la détérioration de l’économie et des comptes publics dans un second temps réduisent les marges de manœuvre politiques des autorités, il est clair que le régime syrien continue d’avoir les moyens de payer ses fonctionnaires et de fournir sa population en produits de base : produits alimentaires, gazole, essence, médicaments, etc.
Cette apparente stabilité est cependant en partie trompeuse. Les prêts fournis par le gouvernement iranien en 2013 témoignent des difficultés financières croissantes des autorités syriennes et, de manière plus significative, de leur dépendance croissante vis-à-vis de Téhéran. Le 13 décembre, l’agence Reuters rapportait qu’un appel d’offres du gouvernement syrien pour l’achat de sucre, de riz et de farine précisait que le paiement se ferait par l’entremise de banques iraniennes.
Par ailleurs, la capacité du gouvernement à payer ses salaires est aussi le résultat de la baisse de la population dont il est en charge, de la chute de sa monnaie (qui a augmenté la valeur en livres syriennes de ses réserves de change) et de la suspension de toutes les dépenses d’investissements ainsi que de beaucoup de dépenses de fonctionnement.

• Des perspectives inquiétantes
Rien de bon ne se dessine pour l’économie syrienne dans les mois qui viennent. Le fait que les perspectives de résolution politique apparaissent très lointaines empêche d’envisager un quelconque redémarrage de l’activité alors que la destruction de l’économie syrienne, couplée à la violence du conflit, entraîne aujourd’hui une profonde crise sociale et humanitaire.
La dépendance économique du régime syrien vis-à-vis de ses alliés, qui ne pourra que croître dans les mois qui viennent étant donné les très faibles ressources dont il dispose, peut représenter une source de pression qui pourrait l’obliger à lâcher un peu de lest. Il est très peu probable que cela soit suffisant pour altérer la trajectoire du conflit et donc présager un retour à une relative normalisation de l’activité économique.

Remarque: Cet article a été publié en janvier 2014 dans Le Commerce du Levant

En Syrie, une «économie sous perfusion des pays amis»

Comment tient la Syrie après presque deux années de révolution et de guerre ? Jihad Yazigi, rédacteur en chef du Syria Report, site d’information et d’analyse économique (http://www.syria-report.com), évalue les moyens de subsistance de la population et les ressources d’un régime sous perfusion de ses derniers alliés : « Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant-guerre », selon lui. Entretien.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près d’un million de Syriens seraient menacés de famine, cet hiver. Que pensez-vous de cette estimation ?

Il est aujourd’hui très difficile d’avoir des chiffres sur la situation mais le PAM a raison de tirer la sonnette d’alarme. Ce que l’on peut dire, c’est que la détérioration de la situation, qui s’est considérablement accélérée depuis l’été dernier et les combats à Alep, a aggravé une très profonde crise économique et sociale. Il y a une forte décroissance, le chômage est très élevé, le taux d’inflation officiel est de 50 % mais il est bien plus élevé car l’indice est mesuré par rapport aux prix officiels : par exemple, le mazout est calculé au prix de 27 livres syriennes le litre, alors qu’en réalité il est de 100 livres et bien plus. Le grand problème qui se pose est un problème d’acheminement des biens, des produits agricoles. Il est très difficile de circuler d’une région à une autre, les routes sont très dangereuses, les attaques y sont permanentes de la part de bandes armées qui profitent du chaos. À ce problème d’acheminement s’ajoute celui de la pauvreté. Beaucoup de gens ont perdu leur travail depuis longtemps et leurs économies fondent ou ont déjà fondu ; l’inflation atteint des niveaux records en particulier pour le pain, élément de base de l’alimentation des familles : dans certains quartiers touchés par la violence, elle atteint parfois 500 %. Il faut aussi savoir que les régions et les quartiers qui sont les plus touchés par la violence sont des zones pauvres. Cette combinaison de facteurs laisse prévoir ce type de situation : l’appauvrissement et le risque de famine. La situation est particulièrement difficile dans les régions sous bombardement pour les populations qui n’ont pas pu fuir, comme à Homs, Alep et sa région, qui souffrent beaucoup. Il faut dire aussi que depuis 20 mois, depuis l’escalade de la violence, à l’été 2011, il n’y a pas eu une seule journée de trêve, contrairement par exemple à la guerre civile au Liban.

Comment fonctionnent les zones qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement, les zones dites « semi-libérées ». Quels sont leurs moyens de subsistance ?

Il n’y a évidemment pas d’investissements. C’est une économie qui tourne au ralenti, avec quelques petits commerces, et qui fonctionne avec l’aide de l’étranger, des expatriés. C’est une économie de subsistance d’autant que très peu de ces régions échappent à la violence et aux bombardements. Il faut aussi rappeler que les zones semi-libérées, au nord du pays, sont largement rurales ; elles vivent en partie comme avant mais sans l’aide du gouvernement. Ces populations étaient auparavant dépendantes de l’État, elles bénéficiaient des subventions notamment sur le mazout, l’électricité, le pain et le sucre. Le problème auquel elles sont confrontées, c’est que leur accès est très difficile en raison des barrages et des attaques, ce qui les coupe des autres régions syriennes d’où elles pourraient recevoir mazout, farine, etc. Ce sont donc des régions isolées qui vivent de manière autonome, où la population tente de survivre et bénéficie un peu du soutien des expatriés. C’est probablement la diaspora qui les aide à tenir.

Les régions relativement épargnées par la violence et qui sont encore sous le contrôle du pouvoir, comme le centre de Damas ou les villes côtières, sont-elles également touchées par les pénuries ?

Il y a en effet des pénuries de mazout et de gaz jusque dans la capitale, car la Syrie importe pour moitié son gaz et pour un tiers son mazout. Le pain aussi arrive difficilement à Damas. Le problème de Damas, c’est aussi l’afflux de réfugiés. Dans le centre de la capitale, une grande partie de la classe moyenne supérieure et de la petite bourgeoisie a quitté le pays, ceux qui restent peuvent trouver de tout mais à condition d’y mettre le prix. Tout le monde est donc touché, d’une manière ou d’une autre. La capitale souffre aussi des coupures d’électricité, soit parce que les centrales et les transformateurs ont été endommagés, soit par manque de fuel pour faire tourner les centrales. Il y a des coupures très importantes, jusqu’à 10 heures d’affilée, mais en moyenne, les coupures durent 6 heures par jour. On ne sait pas si les pannes de ces derniers jours vont durer, mais le fait est que le réseau est tellement affaibli que n’importe quelle panne crée des pénuries assez importantes. Il faut aussi savoir qu’en raison de la pénurie de mazout, les gens ont recours à l’électricité, ce qui créée une pression énorme sur le réseau. Mais la situation à Damas n’est pas comparable avec d’autres régions : à Homs, la situation est catastrophique avec seulement une heure d’électricité par jour et certains quartiers d’Alep peuvent rester 8 jours sans électricité.

Quelles sont les sources d’approvisionnement du régime ?

Ce sont les pays dit amis, le Liban, l’Irak, l’Iran, le Venezuela et la Russie. Il y a eu des livraisons de fuel et de mazout de ces pays amis, du diesel de Russie en décembre, car aucune loi n’empêche d’importer ce type de produits. Et au terme d’un accord signé à Téhéran la début janvier, le gouvernement vient d’obtenir des Iraniens une ligne de crédit à hauteur d’un milliard de dollars, dont la moitié doit servir à financer des projets électriques, en particulier la construction d’une centrale sur la région côtière. C’est d’une certaine manière une économie sous perfusion des pays amis.

Le régime continue-t-il à exporter vers le Liban, l’Irak et la Jordanie ?

Oui, la Syrie continue à exporter un peu vers l’Irak : jusqu’à l’été, les usines d’Alep continuaient à fonctionner très bien, les entrepreneurs profitaient de la baisse de la monnaie pour exporter sur le marché irakien à des prix compétitifs. Aujourd’hui, il y a, ici et là, des niveaux minimums d’exportation. Récemment encore, une délégation du gouvernement était en Ukraine pour négocier la vente de phosphate, puisque la Syrie est un grand producteur de phosphate. Les usines continuent de tourner probablement à 20 % de leurs capacités : les ouvriers vont à l’usine s’il n’y a pas de violence et si l’électricité fonctionne, les entrepreneurs continuent de produire si les conditions le permettent. Il faut répondre au besoin minimum de la population, et ce peut être pour les entrepreneurs un moyen de se faire beaucoup d’argent puisqu’il n’y a plus de compétition.

Qu’en est-il de l’agriculture, qui représentait 20 % du PNB et qui a permis à la Syrie d’être pendant de longues années autosuffisante ?

L’agriculture a bénéficié de deux bonnes années de pluie, en 2011 et 2012, ce qui a permis de retarder une trop forte inflation. Pendant de longs mois, la Syrie a pu ainsi produire des produits agricoles, de la viande, de fruits et des légumes. Le problème de l’agriculture réside dans la capacité des fermiers à aller dans les champs, l’approvisionnement en engrais et autres. Mais le plus grand problème demeure la commercialisation et la distribution, parce que les routes ne sont pas sécurisées. Dans la région agricole de Déra’a (sud du pays), un fermier peut acheminer sa production à Damas, en payant le prix et en prenant des risques. L’acheminement peut aussi se faire sans trop de difficultés entre Damas et Tartous (sur le littoral côtier, au centre), en revanche, entre Homs, Alep et Hama, c’est très difficile.

Plus généralement, que reste-t-il de l’activité économique ?

Il y a un minimum d’activité économique qui est le fait d’un minimum de vie. Un million de Syriens sont hors du pays, mais il reste 20 millions de personnes qui ont besoin de vivre, de se nourrir, de s’habiller, comme c’était le cas pour les Libanais, pendant la guerre civile. L’économie syrienne fonctionne au minimum, elle s’est radicalement transformée en une économie de subsistance : la population dépense pour manger, pour se soigner lorsqu’elle en a les moyens. Mais beaucoup de Syriens ont des comptes à l’étranger, ils continuent de payer des salaires, les cafés fonctionnent aussi. Il y a un mois, en décembre, un mariage a été célébré en grande pompe dans un restaurant huppé du vieux Damas.

Qu’en est-il de la nouvelle économie initiée par Bachar al-Assad, en particulier le secteur des services (banques privées, foncier…) qui avait permis de dégager une nouvelle rente pour le pouvoir et les réseaux affairistes qui lui étaient proches ?

Beaucoup d’hommes d’affaires ont quitté le pays. Et beaucoup d’entre eux apportent leur soutien à la révolution. Il n’y a plus de touristes depuis le début du soulèvement, le secteur manufacturier est fortement touché. Le tourisme a été le secteur le plus rapidement et le plus fortement touché. Son impact a été particulièrement important car c’est un secteur qui rapporte des devises. Les banques perdent également de l’argent mais leur bilan ne représente en général qu’une petite partie du bilan de leurs banques mères basées au Liban, en Jordanie ou dans le Golfe. Donc elles devraient normalement continuer à tourner. L’économie syrienne s’est structurellement modifiée et tente de s’adapter à cet état de guerre qui a tout l’air de durer. Une économie informelle est en train de se développer avec les enlèvements, des commerces illicites, notamment aux postes-frontières où les droits de douane ne sont plus prélevés. D’autres secteurs d’activités se développent, notamment le secteur des générateurs électriques et de la sécurité : des publicités proposent aux particuliers des vitres qui résistent aux déflagrations, des portes blindées, il y a aussi la sécurité des hommes d’affaires. Tous ne sont pas forcément liés au régime mais il est difficile d’afficher ouvertement son opposition.

 Quelles sont les ressources financières du régime ? Peut-il encore payer les fonctionnaires et est-ce que l’administration continue de fonctionner ?

Oui, elle continue de fonctionner et les salaires sont encore payés par virement mais dans les zones reculées, dans les campagnes, s’il n’y a pas de banque, de distributeurs de monnaie, les fonctionnaires ne peuvent les retirer et les chèques et les cartes de paiement n’ont jamais été trop utilisés en Syrie. Ce qu’il faut noter, c’est qu’avant la crise, dans le budget d’État, les dépenses d’investissements et les dépenses courantes étaient réparties de manière équilibrée. Le régime a tout de suite arrêté les dépenses d’investissement, ce qui lui a permis de faire des économies très rapidement. Par ailleurs, le gouvernement a continué à exporter du pétrole brut pendant huit mois, jusqu’en novembre 2011, principalement vers l’UE – les sanctions votées en juillet n’ont pas été appliquées tout de suite. Le gouvernement avait par ailleurs des réserves en devises, et avec la chute de la monnaie locale, ces réserves ont acquis plus de valeur. On peut aussi supposer que le gouvernement reçoit de l’aide de l’Irak, de l’Iran et de la Russie même si on n’a pas d’indicateurs de cette aide. Autre point, le gouvernement dépense peu hormis les salaires de l’administration. La fourniture d’électricité se fait grâce au fuel qui est produit en Syrie et les dépenses courantes ont aussi beaucoup baissé dans les régions où l’État n’a plus d’autorité. Les fonctionnaires qui sont accusés par le régime de collaborer avec les « groupes terroristes », selon la rhétorique officielle, ont été licenciés. En définitive, cette baisse très rapide des dépenses, l’utilisation efficace des réserves et les aides potentielles des pays amis permettent au régime de tenir.

Peut-on chiffrer ces réserves ?

Non, on ne peut pas. On parle de 3 à 5 milliards de dollars de réserves pour 7 milliards au début de la crise, mais ce ne sont que des spéculations, on n’a aucun indicateur économique depuis mai 2011.

 Le régime ne contrôle plus un large pan du territoire, il va probablement en perdre d’autres pour sécuriser des territoires plus importants pour sa survie, en particulier Damas. Quelles seraient les conséquences de la perte d’Alep pour le régime ?

Ils peuvent se permettre de perdre Alep, qui en tant que ville ne génère pas beaucoup d’argent pour le gouvernement. Alep est une ville dominée par le secteur privé, le commerce, mais elle n’a pas de ressources comme le blé, le coton, le phosphate ou le pétrole. La perte d’Alep serait problématique du point de vue politique et symbolique mais pas au niveau économique. C’est un centre de distribution de produits agricoles, d’approvisionnement du nord-est, mais en pratique, Alep a déjà perdu ce rôle-là. Si Alep venait à être coupée du reste du pays et de Damas, cela compliquerait l’approvisionnement de certains produits, notamment de produits pharmaceutiques car l’industrie pharmaceutique était très importante à Alep, mais ce coût est difficile à chiffrer. Et ce n’est pas essentiel pour le régime.

Quelles sont les régions qui sont vitales au régime d’un point de vue économique ? Si la région de Déra’a, frontalière avec la Jordanie, lui échappe, perdrait-il une source d’approvisionnement importante ?

D’un point de vue économique, ce serait l’accès aux régions céréalières et aux grands champs pétroliers dans le nord-est, dans la région d’Hassaké. De même la perte de la région de Homs avec la raffinerie de pétrole, à l’ouest, serait problématique. La situation à Déra’a est déjà très compliquée mais en réalité, le vrai poumon économique de la Syrie reste le Liban, à travers les relations commerciales et le système bancaire libanais, qui permet de contourner les sanctions internationales sur les banques syriennes. Les commerçants syriens et libanais importent du Liban, les banques libanaises peuvent fournir les lettres de crédits pour permettre d’importer du blé. On n’a pas de chiffre global de ces importations, mais il semble que les fournitures soient suffisantes.

Le régime pourrait donc survivre grâce à l’aide du Liban ?

Il est difficile de le dire, mais depuis, cet été, il y a une brusque accélération de la détérioration. Le grand problème, c’est que l’on n’a aucune idée de leurs réserves en devises, donc on ne sait pas combien de temps ils vont pouvoir continuer d’importer. Ils peuvent par ailleurs encore continuer à imprimer de la monnaie, mais les importations de blé dont ils ont besoin pour le pain nécessitent des devises, et même si on n’a pas de chiffres, on peut penser que leurs réserves ont nettement baissé.

La cash économie a toujours joué une grande place dans l’économie syrienne, permettant au régime et à la population de résister pendant des périodes très difficiles (les affrontements des années 1980, la crise financière de 1986…). Le pays a d’ailleurs longtemps vécu en autarcie, cette expérience peutelle lui permettre de s’adapter à cette situation ?

Oui. Et il y a aussi le fait que l’économie syrienne, à la différence des autres pays du Moyen-Orient, est une économie relativement diversifiée avec un secteur agricole important, du pétrole et du gaz, le tourisme, le secteur manufacturier et le secteur des services, cette diversification a aidé cette économie faible. Par ailleurs, une des chances de la Syrie si l’on peut dire, c’est qu’aucun grand complexe industriel, telles les raffineries ou les centrales électriques, n’a encore été touché, ce qui est extrêmement important pour l’après. Cependant, le commerce qui subsiste à Damas ne doit pas faire illusion. L’économie est en très mauvais état. Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant la guerre. Il y a trente ans, le PIB par habitant était équivalent à celui de la Corée du Sud et non de pays comme le Zimbabwe. Quant aux Syriens eux-mêmes, ils tentent de subvenir à leur besoin au minimum, ils s’appuient sur leur épargne et l’aide de leurs familles à l’étranger. La société s’est très bien organisée mais elle est exténuée et surtout laissée à l’abandon. Combien de temps pourra-t-elle tenir ainsi ?

 

Remarque: Cette entrevue a été publiée par Médiapart le 28 janvier 2013