Les chiffres trompeurs du budget syrien

Les chiffres officiels du budget syrien pour 2017 montrent une croissance significative des dépenses. La réalité, pourtant, est tout autre : on assiste à une chute massive qui aura des conséquences sur l’activité économique et la reconstruction.

D’après le projet de loi discuté début novembre à l’Assemblée du peuple (Parlement), les dépenses du budget syrien 2017 devraient être de 2 660 milliards de livres syriennes, en hausse annuelle de 34 %. Les dépenses d’investissement devraient augmenter de 33 %, passant de 510 à 678 milliards, alors que les dépenses courantes devraient atteindre 1 982 milliards, en augmentation de 35 % par rapport à cette année (1 470 milliards).

Un budget en chute libre

Derrière ces chiffres impressionnants la réalité est bien différente. En valeur réelle, c’est-à-dire en prenant en compte le taux d’inflation, on assiste en fait à une baisse assez significative des dépenses. En février, dernier mois pour lequel les données sont disponibles, le taux d’inflation en variation annuelle était de 44 %. Étant donné qu’il n’y a pas de raison particulière pour croire qu’elle va baisser dans les mois à venir – en juin, par exemple, le gouvernement a haussé le prix des produits pétroliers de plus de 33 % –, la hausse prévue des dépenses sera donc probablement nettement moins importante que celle du coût de la vie.
D’autre part, si on la mesure en dollars, la baisse des dépenses apparaît encore plus clairement.
Sur la base des taux de change utilisés pour les budgets 2015 (150 livres pour un dollar), 2016 (250 livres) et 2017 (470 livres), les dépenses chutent de 10,3 milliards de dollars en 2015 à 7,9 milliards cette année et 5,6 milliards de dollars l’année prochaine. En d’autres termes, le budget aura été quasiment divisé par deux en l’espace de deux ans.
Finalement, il faut signaler le décalage entre les chiffres que le gouvernement présente chaque année et les dépenses réelles.
Ce décalage, qui est difficile à mesurer précisément car les comptes des budgets 2012-2015 n’ont toujours pas été réglés et approuvés, a été reconnu par le ministre des Finances.
Maamoun Hamdan a dit aux membres de l’Assemblée que depuis plusieurs années, faute de recettes, les dépenses d’investissement étaient quasiment nulles et que les mêmes projets étaient reconduits d’une année à l’autre. En d’autres termes, la plupart des projets pour lesquels le gouvernement demande des crédits pour l’année prochaine étaient déjà prévus dans le budget de cette année et dans celui de l’année dernière. En 2017, l’investissement public, qui représente le quart du budget prévu, sera en réalité proche de zéro.

L’armée, la santé, l’éducation

Le budget consacré aux salaires de la fonction publique est particulièrement observé par les analystes car c’est quasiment le seul poste de dépenses qui est difficilement compressible.
Le coût des salaires devrait augmenter d’environ 16 % pour passer de 372 milliards cette année à 433 l’année prochaine. Mesuré en dollars, le poste des salaires est en baisse et devrait passer sous la barre du milliard de dollars pour la première fois depuis très longtemps. En 2015 et 2016, environ 2,1 et 1,5 milliards de dollars étaient respectivement affectés à ce poste.
Selon le ministère des Finances, l’augmentation de l’année prochaine est justifiée par le recrutement de 56 000 nouveaux fonctionnaires. Depuis des décennies, le gouvernement syrien recrute chaque année plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires, en grande partie pour contribuer à résorber le chômage – ils sont estimés à environ 1,5 million.
Durant les débats à l’Assemblée, certains députés ont demandé pourquoi de nouveaux fonctionnaires devraient être recrutés alors que beaucoup sont déjà sous-employés. D’autres ont rétorqué que les chiffres du gouvernement étaient trompeurs car en pratique les recrutements réels sont régulièrement très en dessous des objectifs fixés.
Il est à noter qu’aucune augmentation de salaire n’est prévue pour ceux déjà en poste – les salaires ne sont pas indexés à l’inflation en Syrie – et qu’au vu de l’augmentation des prix à la consommation, les fonctionnaires devront donc faire face, comme le reste des Syriens, à une nouvelle baisse de leur pouvoir d’achat.
Parmi les postes de dépenses les plus importants, on retrouve l’éducation à 272 milliards de livres et la santé à 187 milliards. Le ministère de l’Éducation emploie environ 311 000 personnes.
Les dépenses militaires n’ont pas encore été rendues publiques. En 2016, les ministères de la Défense et de l’Intérieur devaient bénéficier d’une dotation de 405 milliards de livres, soit environ 1,6 milliard de dollars. Ces chiffres ne rendent probablement pas compte de tous les montants dépensés sur l’effort de guerre.
Les subventions sont un autre poste important de dépenses. Le gouvernement prévoit d’y consacrer officiellement 423 milliards, un doublement par rapport à cette année. Le coût réel des subventions, qui a beaucoup baissé ces dernières années suite à la hausse des tarifs décidés par le gouvernement, est difficile à chiffrer car elles sont en partie couvertes directement par les entreprises publiques et sont donc extrabudgétaires.

Des recettes opaques

Les recettes prévues sont de 1 919 milliards de livres, en croissance annuelle de 41 %. Mesurées en dollars, elles devraient être de 4 milliards, en baisse de 25 % par rapport à cette année et de 38 % sur deux ans. Peu de détails sont disponibles, mais même quand ils le seront, il est peu probable qu’ils nous aident à mieux comprendre comment l’État se finance.
Pour le budget 2016 par exemple, sur les 1 359 milliards de livres de recettes prévues, 482 milliards étaient répertoriés comme « recettes diverses » sans aucune autre précision et 313 milliards devaient être générés par les entreprises publiques de production pétrolière – un chiffre totalement irréaliste étant donné que le gouvernement ne contrôle quasiment plus aucun champ pétrolier.
Certaines entreprises publiques devraient continuer à générer des recettes comme la téléphonie et le tabac, mais elles restent négligeables.
Les recettes fiscales (impôts directs et indirects) devraient être de 322 milliards alors qu’elles sont prévues à 253 milliards cette année. Là encore, mesurés en dollars, ces chiffres sont à la baisse, passant d’un milliard en 2016 à 685 millions de dollars l’année prochaine (-32 %).

Le déficit représente le quart du budget

Le gouvernement prévoit un déficit de 741 milliards de livres, soit 1,5 milliard de dollars, ce qui représente 27 % des dépenses. La conséquence de ce déficit est une augmentation de la dette. D’après le ministre de l’économie, Adib Mayaleh, celle-ci a été multipliée par onze depuis 2011.

Comment le gouvernement se finance-t-il ? Officiellement la dette interne, à travers la Banque centrale, couvre quasiment tous les déficits alors que la dette externe est négligeable. Pourtant il est établi que le gouvernement emprunte auprès de l’Iran pour financer ses importations, ce que le budget ne montre pas. Là encore, peu de détail transparaît, ce qui n’est pas surprenant au vu de la dimension politique et sécuritaire des relations syro-iraniennes.
Bien que difficile à utiliser à cause du manque de transparence et du décalage apparent entre les données officielles et la réalité, les chiffres du budget syrien confirment deux tendances importantes aux conséquences lourdes.
D’abord la contraction très rapide des dépenses publiques. L’État syrien est de loin l’acteur économique le plus important et toute contraction de ses dépenses a des conséquences négatives sur l’investissement et la consommation, et donc sur l’activité économique à venir.
D’autre part la persistance des déficits. L’accumulation de la dette nécessaire pour financer les déficits va peser sur tout effort de reconstruction et devra être remboursée par les générations syriennes futures.

 

 

 

 

 

 

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de décembre 2016 du Commerce du Levant

L’Iran se positionne en prévision de la reconstruction syrienne

La visite à Damas d’une délégation d’hommes d’affaires iraniens donne un éclairage sur les ambitions de Téhéran à long terme. L’absence des partenaires traditionnels de la Syrie offre la possibilité de construire de nouveaux réseaux d’affaires.

Début octobre, une importante délégation économique iranienne s’est rendue à Damas pour rencontrer de nombreux officiels syriens et hommes d’affaires de la capitale. La délégation représentait la province orientale de Khorasan-e Razavi qui borde le Turkménistan et l’Afghanistan. En soit, le fait que des représentants d’une province iranienne, et non du gouvernement central, visitent la capitale syrienne est assez rare pour être souligné.
Les officiels iraniens ont profité de leur visite pour rencontrer leurs homologues des gouvernorats de Damas-ville et Damas-campagne pour discuter de partenariats potentiels dans ce qui s’apparente à une sorte de coopération décentralisée, d’habitude peu pratiquée en Syrie.
La délégation était aussi composée d’un grand nombre d’hommes d’affaires qui ont rencontré leurs homologues de la Chambre de commerce de Damas, alors que ce type de rencontres entre les deux pays est généralement confiné aux représentants des secteurs publics des deux pays.
Alors que les implications économiques et politiques de cette visite ne sont pas encore claires, il est utile, plus de cinq ans et demi après le début du soulèvement, de faire un point sur l’état des relations économiques bilatérales.

Des financements importants

L’octroi par Téhéran de grosses lignes de crédit au gouvernement syrien est l’aspect le plus important des relations bilatérales de ces cinq dernières années.
Depuis 2013, l’Iran a officiellement accordé 5,6 milliards de dollars à la Syrie, dont 3,6 milliards dédiés à l’importation de produits pétroliers. Les deux autres milliards, l’un accordé en janvier 2013 et l’autre en juillet 2015, servent à financer l’achat de produits divers, principalement par le secteur public.
Ces montants, qui n’incluent pas les dépenses militaires, permettent de compenser la chute des ressources en devises consécutive à l’embargo décrété en 2011 par l’Union européenne sur les exportations de brut syrien et la perte des champs pétrolifères au printemps 2013. La ligne de crédit dédiée à l’importation de brut a d’ailleurs été signée en août 2013, cinq mois après la chute de l’Est syrien, et donc des champs pétrolifères, passés aux mains du Front al-Nosra.
Contrairement aux idées reçues, ces prêts iraniens n’allaient pas de soi et ont d’ailleurs fait l’objet de longues négociations entre les deux parties. Au printemps 2015, alors que les négociations étaient en cours pour l’octroi du milliard de dollars additionnel, un officiel iranien en visite à Damas a ainsi déclaré : « Le gouvernement syrien doit nous donner des garanties que cet argent sera utilisé uniquement pour l’importation de produits iraniens et non de quelque autre pays que ce soit. »
À la fin septembre, le solde de ces montants n’était pas connu. Sur la base du niveau d’importation de pétrole brut par Damas – en 2015, la Syrie a importé en moyenne de 100 000 barils par jour dont 60 000 d’Iran selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie – ainsi que du cours mondial du baril de brut ces trois dernières années, le montant alloué par Téhéran, soit 3,6 milliards, doit déjà avoir été dépensé. L’absence de données sur le sujet empêche cependant de comprendre comment Damas continue encore à se fournir en pétrole.
Quoi qu’il en soit, avec la levée partielle des sanctions et l’envolée de la production de brut iranienne, il est probable que les fournitures iraniennes ne cesseront pas de sitôt même en l’absence de contreparties financières satisfaisantes pour Téhéran.

Les exportateurs iraniens tirent bénéfice de la conjoncture

Alors qu’il était minimal avant 2011, le commerce de biens et services entre la Syrie et l’Iran a crû de manière importante ces dernières années. Les sanctions occidentales, la brouille politique avec de nombreux pays voisins (Turquie, pays du Golfe) et les facilités financières octroyées par Téhéran ont permis une augmentation des exportations iraniennes vers la Syrie.
Là encore, l’absence de données est criante mais les entreprises d’ingénierie iranienne, en particulier dans le domaine de l’électricité, ont développé leur présence sur le marché, qu’elles avaient commencé à pénétrer avant 2011, alors que des entreprises d’autres secteurs d’activité bénéficient de contrats avec le secteur public syrien.
De nombreux appels d’offres émis par les entreprises publiques précisent par exemple que seules des entreprises iraniennes peuvent présenter des offres, une conséquence de la condition mise par Téhéran à l’octroi de sa dernière ligne de crédit.
Malgré tout, ces relations bilatérales restent pénalisées par plusieurs facteurs : la faiblesse historique des réseaux d’affaires ; le manque de complémentarité des deux économies ; le marasme économique en Syrie ; les sanctions internationales en particulier sur le secteur bancaire ; et l’absence de frontière terrestre qui oblige à utiliser l’avion ou la voie maritime, c’est-à-dire à emprunter des voies plus coûteuses ou plus longues.

Acquisitions foncières à Damas

Depuis au moins trois ans de nombreuses rumeurs font état de transferts de propriétés foncières syriennes au bénéfice d’investisseurs iraniens, que ce soit à travers l’achat d’actifs par l’entremise de particuliers syriens de confession chiite – la réglementation restreint l’achat de foncier et d’immobilier par les étrangers – ou par le simple transfert d’actifs publics, sans contrepartie monétaire, aux bénéfices d’institutions iraniennes.
Bien qu’il n’y ait pas de preuve matérielle d’achats massifs par des Iraniens, ces soupçons sont renforcés par des réglementations, comme celle autorisant la gestion d’actifs fonciers publics par les entreprises privées (qui peuvent être détenues par des investisseurs étrangers) (voir Le Commerce du Levant de juin 2015), ou des projets, comme celui du quartier de Mazzé, adjacent à l’ambassade iranienne, où le gouvernement syrien est soupçonné de vouloir installer des Iraniens.
Des rumeurs circulent aussi sur l’octroi au Hezbollah de terrains dans le quartier de Sayida Zeinab, dans la banlieue damascène en contrepartie de son soutien au régime ; comme dans les autres cas ces rumeurs sont difficiles à vérifier.
Il reste que s’il y a des investissements iraniens ou le paiement d’une contrepartie au soutien de Téhéran, le foncier est le seul actif de valeur que Damas semble encore pouvoir monnayer.

La reconstruction en ligne de mire des investisseurs iraniens

L’un des objectifs avoués de la visite de la délégation iranienne à Damas était de pallier les obstacles pénalisant les relations d’affaires bilatérales mentionnées ci-dessus.
Les débats à la Chambre de commerce à Damas ont d’ailleurs permis de discuter de solutions potentielles, y compris la création d’une banque commune syro-iranienne qui permettrait de contourner les sanctions, l’augmentation des vols Damas-Téhéran, la mise en place d’un service régulier reliant les ports de Bandar Abbas et de Lattaquié, la création d’une Chambre de commerce commune aux deux pays ou bien encore des espaces d’exposition permanents dans chacun des deux pays.
Pour résoudre le problème des virements bancaires, le président de la Chambre de commerce de Damas, Ghassan el-Qallaa, a même proposé la mise en place d’un système de troc. Il a donné pour exemple celui mis en place au début des années 1980 avec Moscou quand Damas exportait des textiles de basse qualité pour rembourser sa dette militaire à l’époque soviétique.
Le chef du gouvernorat de Damas a également fait part d’une demande adressée à son homologue iranien d’un prêt de 100 millions d’euros pour soutenir le secteur manufacturier damascène. Bien que la requête ait peu de chance d’aboutir, elle représente, encore là, un très rare cas de demande de prêt international d’une autorité locale syrienne à un pays étranger, sans passer par le gouvernement central.
À plus long terme, les Iraniens semblent surtout vouloir se placer sur le marché de la reconstruction. Étant donné la faiblesse actuelle du marché syrien et les nombreuses entraves au développement des relations économiques bilatérales, les deux pays semblent vouloir mettre en place des réseaux d’affaires qui, le moment venu, pourront être activés.
La place vacante laissée par les pays avec lesquels les entrepreneurs syriens ont des relations historiques (Turquie, Liban, pays du Golfe) offre une opportunité rare aux Iraniens.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de novembre 2016 du Commerce du Levant

Damas organise l’accaparement des actifs fonciers publics par des privés

Les investisseurs syriens ont dorénavant le droit de gérer des actifs publics et d’offrir des services qui étaient jusque-là du ressort exclusif de l’État. Le 3 mai un décret présidentiel a octroyé aux administrations locales syriennes, c’est-à-dire tous les échelons administratifs inférieurs aux gouvernorats, telles les municipalités, le droit d’établir des sociétés holding pour gérer leurs actifs.
Le capital de ces holdings doit être entièrement détenu par les municipalités, ce qui donne un semblant de protection des intérêts publics. Mais les filiales que ces holdings doivent établir pour gérer ces actifs – puisque la loi limite l’activité des holdings à la détention de parts dans d’autres sociétés – pourront être détenues conjointement avec des investisseurs privés.
En plus de la gestion d’actifs, tel le patrimoine immobilier et foncier des municipalités, le décret autorise aussi celles-ci à céder la gestion des services publics à ces sociétés. À travers leurs filiales, les holdings pourront octroyer des permis de construire, prélever des taxes locales, gérer des centres de services aux citoyens et développer des infrastructures pour le compte des municipalités.
En théorie donc, l’octroi de permis de construire par la municipalité de Damas peut maintenant être de la responsabilité d’une entreprise détenue en majorité par des investisseurs privés avec, comme actionnaire minoritaire, une holding créée par la municipalité.
En prévision de la reconstruction du pays, la responsabilité de l’octroi de permis de construire et du développement des infrastructures fournit à ces entreprises des sources de revenus quasiment ininterrompues pour les décennies à venir. Le potentiel de croissance des prix de l’immobilier et du foncier offre également des perspectives de profit très intéressantes. Dans la forme et dans le fond, ce nouveau texte de loi soulève de nombreuses questions.
Contrairement à la pratique, qui consiste à débattre des projets de loi dans la presse locale – à défaut de démocratie les apparences d’un débat public sont en général préservées par le régime syrien –, ce décret a été approuvé en catimini, presque dans l’anonymat, comme si les autorités souhaitaient le moins de publicité possible.
La seule déclaration faite par un officiel syrien est celle du ministre de l’Administration locale, qui fait aussi office de vice-Premier ministre, Omar Ghalawanji. Il s’est voulu rassurant en annonçant que le texte permettrait d’augmenter les revenus des municipalités tout en réduisant la bureaucratie.
Sur le fond, le texte ne donne aucun détail sur le mode de fonctionnement et de gestion des holdings et de leurs filiales, ni sur les pouvoirs accordés à leurs conseils d’administration.
Il ne précise pas non plus qui de la holding, de ses filiales ou de la municipalité fixera le niveau des taxes locales, le coût d’octroi d’un permis de construire ou le montant des frais que ces entreprises percevront en contrepartie des services fournis.
Le décret offre par ailleurs à ces entreprises des privilèges étendus. Alors qu’elles seront établies sous la forme de sociétés commerciales, ces entreprises bénéficieront également des privilèges normalement accordés aux entreprises du secteur public pour ce qui a trait aux contrats publics (article 8 de la loi). Par ailleurs, les actifs dont elles auront la charge seront entièrement exonérés d’impôts et de taxes (article 3).
Dans ses dispositions générales, le décret ressemble à une loi approuvée en 2012 autorisant la création d’une holding pour chapeauter la reconstruction de deux quartiers informels de Damas. Là encore le texte prévoyait que la holding soit entièrement détenue par le gouvernorat de Damas et que ses filiales soient détenues conjointement avec le secteur privé (voir Le Commerce du Levant de septembre 2014).
Les conséquences du texte actuel sont cependant beaucoup plus importantes, car il s’applique en théorie à toutes les municipalités et autres administrations locales du pays, et prévoit l’extension des prérogatives du secteur privé à des domaines beaucoup plus larges puisque le prélèvement de taxes ou les services aux citoyens sont également concernés.
Dans de nombreux pays, en particulier en Occident, la délégation de pouvoirs au secteur privé pour la gestion d’actifs publics ou la prise en charge de tâches qui sont normalement de la responsabilité des autorités publiques est une pratique de plus en plus courante. Cependant, elle se fait généralement dans un cadre juridique clair et transparent, et avec des règles de gouvernance établies qui tentent de préserver au mieux l’intérêt public.
Rien de cela dans le cadre syrien, ou bien avant le début du soulèvement populaire en mars 2011 la corruption et le népotisme avaient pris une dimension systémique.
Il fait donc peu de doutes que cette loi est d’abord destinée à bénéficier aux hommes d’affaires proches du régime syrien. Eux seuls possèdent l’influence, les moyens financiers, le pouvoir de coercition, qui leur permettront de négocier dans les meilleurs termes la gestion des actifs les plus chers du pays.

Une voie ouverte aux investissements iraniens

Le décret soulève cependant également des craintes sur l’entrée d’étrangers dans le capital des filiales des holdings et en particulier d’investisseurs iraniens.
Des articles récemment parus dans la presse régionale ont fait état d’une demande de Téhéran que toute négociation sur le prêt de nouveaux fonds à Damas comporte des garanties, sous la forme d’actifs, pour servir de contrepartie.
Depuis 2013, la faiblesse des recettes fiscales et de devises a rendu Damas de plus en plus tributaire des largesses financières de l’Iran. Or, après avoir déboursé des milliards de dollars pour soutenir son allié, Téhéran serait aujourd’hui très réticent à octroyer de nouveaux prêts et de nouvelles facilités de paiement sans de solides garanties.
Le décret ne prévoit pas de disposition particulière à l’égard des investissements étrangers. Le texte stipule que les holdings et leurs filiales seront créées dans le cadre du code du commerce et de la loi sur les sociétés, deux lois qui ne prévoient pas de plafond à la participation d’investisseurs étrangers. En théorie, les filiales à établir pourront donc être détenues en majorité par des Iraniens ou d’autres investisseurs étrangers.
Ces craintes d’une emprise croissante de Téhéran sur le patrimoine syrien font écho aux rumeurs croissantes à Damas sur l’achat par les Iraniens d’actifs immobiliers dans la capitale syrienne, y compris dans la vieille ville de Damas. L’investissement par les étrangers dans les secteurs immobiliers et fonciers étant très strictement réglementé, ces achats se font en général par l’entremise de particuliers syriens de confession chiite, ce qui rend impossible la confirmation des rumeurs, mais contribue à alimenter les spéculations.
Si ces craintes devaient se confirmer, elles signaleraient deux tendances lourdes aux conséquences très importantes.
D’une part la réduction continue de la sphère publique au profit d’investisseurs véreux. Cette tendance avait débuté bien avant le soulèvement et peut même être considérée comme un des nombreux facteurs y ayant contribué, mais elle prend aujourd’hui une dimension beaucoup plus importante, car elle autorise l’accaparation d’une grande partie de l’espace public syrien.
D’autre part, elle garantirait à l’Iran, à travers sa mainmise sur ces actifs, une influence sur la scène politique syrienne qui durerait bien après la fin éventuelle du régime actuel.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de juin 2015 du Commerce du Levant

Iran building long-term influence in Syria

Recent weeks have seen the Syrian economy deteriorate further and the national currency, the Syrian pound, fall to an all-time low.

Four years of an uprising-turned-civil war have taken their toll on Syria’s economy and society. Following European sanctions on its oil sector and the takeover of all the main oil fields by ISIL and Kurdish groups, the government has stopped generating foreign currency receipts, while the destruction of most business activity has reduced fiscal revenues. Increasingly, the government is seeking the help of its allies, Iran and Russia, to fill the gap.

Iran, in particular, has taken a leading role in providing financial support to Damascus.

In January 2013, it extended a credit line of $1 billion. The Syrian government could use the money to pay for imports with the condition that 60 percent of these imports came from Iran. Since then many tenders issued by public sector companies have included the mention that bidding is open only to Iranian companies.

Then, in August 2013, Tehran provided another credit line, this time worth $3.6 billion, dedicated to the purchase of oil products, also mostly from Iran.

These two financial agreements helped Iran increase its share of Syrian imports to a third of the total.

Historical economic ties very weak

Prior to the uprising, and contrary to the depth of their security and political relations, economic and trade ties between the two countries were actually very weak. In 2010, for instance, bilateral trade reached only $320 million, compared with $2.5 billion for trade between Syria and Turkey and even $940 million for trade with the United States – in spite of long-standing sanctions imposed by Washington on Damascus for the latter’s alleged support of terrorism. Iranian investments in Syria also paled compared with those from the Gulf and the European Union.

The relative modesty of these ties was a consequence of several factors: trade networks between the two countries are historically limited compared, for instance, with those existing between Damascus and the Hijaz, and between Aleppo and Mosul or the Turkish hinterland; they have no common borders and are separated by Iraq with which both countries had conflictual relations and closed borders for decades. Finally the two economies are not complementary and none produces or trades products that are competitive in the other’s market.

In addition, after his arrival to power in 2000, Bashar Al-Assad built economic ties with Turkey and Arab countries in an apparent bid to balance the strategic ties existing with Iran. While Syria joined the Greater Arab Free Trade Area in 2005 and signed a free trade agreement with Turkey in 2007, it did not bother to do the same with Iran. The two countries signed a preferential trade agreement only in 2011, after the beginning of the uprising and the deterioration of relations with Turkey and the Arab world.

Finally, there was always an element of suspicion in these relations and one example is particularly telling.

In the summer of 2010, Syria issued a tender for the award of a third mobile phone licence in the country. The government received six offers from France Telecom, Saudi Telecom, Turkcell (Turkey), Q-Tel (Qatar), Etisalat (UAE) and Toseye Eatemad Mobin, an Iranian company believed to be tied to the revolutionary guards.

A few months later, and only weeks before the beginning of the uprising, the Ministry of Telecommunications announced its shortlist. It decided to prequalify five of the companies and to reject one… the Iranian company.

Iran capitalising on Syria’s weakness

Today, short of money, and of allies, the Syrian regime is left with little choice but to accept the conditions of the Iranians.

In the short-term, it is unlikely Iran will stop providing funds to Damascus, at least the bare minimum required to help keep the regime afloat – Tehran has simply invested too much in the Syrian war to give up now.

On 6 May, Adib Mayaleh, the governor of the Central Bank of Syria, told Bloomberg that Tehran was close to granting an additional $1 billion. The amount may have actually already been disbursed given that the Central Bank pumped dozens of millions of dollars in the first week of May to help prop up its currency.

However, for larger amounts of money, Iran is likely to capitalise on the weakness of its ally. Reports have emerged that the Iranians are seeking to obtain collaterals from the Syrian government in the form of real estate assets or other state properties.

What is clear is that the Syrian regime has become strongly dependent on Iran’s economic aid, which adds to its reliance on Tehran’s political and military support. This carries significant political risk because it makes the regime much less capable of resisting potential pressures from its ally.

If Iran were also to obtain collaterals for the aid it is granting, and therefore get hold of important Syrian assets, it would guarantee for itself significant political influence in Syria that would last long after the end of the regime.

This article was originally published in Middle East Eye on May 12, 2015

La chute inexorable de la livre syrienne

Livre-syrienneLa Banque centrale de Syrie a de plus en plus de mal à freiner la chute de sa monnaie et les craintes d’un décrochage de la livre syrienne augmentent à Damas.
D’août 2014 à début de février 2015, la monnaie nationale syrienne est en effet tombée de 165 livres pour un dollar, la devise de référence sur le marché local, à 245.
Ce n’est pas la première fois que la livre tombe aussi bas puisqu’elle avait atteint les 300 livres pour un dollar en juillet 2013 avant de rebondir, mais cette fois sa chute se fait de manière beaucoup plus graduelle, ce qui donne un sentiment inquiétant d’inexorabilité.
Le dollar est ainsi passé à 180 livres fin août, à 190 en septembre, à 200 livres en novembre, à 210 en décembre et à 220 livres en janvier.
Avant le début du soulèvement en mars 2011, la livre s’était maintenue à un taux proche de 50 livres pour un dollar pendant près de deux décennies. La non-convertibilité de la livre, une balance des paiements positive, des réserves de change importantes faisaient partie des facteurs qui avaient permis la bonne tenue de la monnaie nationale.
Avec l’extension du printemps arabe à la Syrie, la livre a naturellement perdu du terrain. Le soulèvement populaire suivi d’une guerre d’une violence inouïe a en effet eu un impact dévastateur sur les capacités de production du pays et les rentrées de devises. À quoi se sont ajoutées les sanctions occidentales sur le secteur pétrolier qui ont mis fin à l’exportation de brut dont les revenus représentaient une grande majorité des recettes en devises du gouvernement. La fuite des touristes, une autre source importante de devises, dès le début du soulèvement avait également eu un impact important.
Malgré tout, jusqu’à l’été dernier beaucoup d’analystes avaient salué les capacités de résistance de la livre qui avait perdu moins de terrain que prévu, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord les réserves importantes détenues par la Banque centrale, qui se montaient à 20 milliards de dollars au début 2011, ont permis pendant longtemps de faire face à la demande croissante en devises du marché que ce soit pour financer les importations ou parer aux pressions engendrées par la fuite des capitaux. La baisse du niveau de l’activité économique et le frein mis par le gouvernement à ses dépenses et ses investissements ont également aidé à faire baisser la demande pour les devises étrangères.
Par ailleurs, avec la guerre, de nouvelles sources de recettes ont vu le jour. L’une d’elles est l’aide apportée aux différents partis du conflit par leurs parrains et alliés régionaux et internationaux. Le gouvernement a bénéficié d’aides conséquentes de ses alliés iraniens et russes – 4,6 milliards de dollars en 2013 et 2014 rien que de la part de Téhéran – alors que les zones détenues par l’opposition ont bénéficié de diverses sources d’aides, soit pour financer l’effort de guerre, soit pour financer les conseils civils locaux créés suite au retrait des troupes du régime, à la fois de la part des pays occidentaux et du Golfe. À cela s’ajoute l’aide humanitaire internationale principalement fournie à travers les agences des Nations unies.
Dans tous les cas ces montants en devises sont rentrés dans le même circuit économique et monétaire syrien et ont donc permis de ralentir la chute de la livre syrienne.

Pourquoi une accélération de la chute depuis l’été dernier

Depuis l’été dernier, cependant, d’autres facteurs se sont conjugués pour accélérer le déclin de la monnaie nationale, principalement l’enlisement du conflit et la détérioration des indicateurs économiques et financiers.
Alors que le président syrien, se basant sur plusieurs victoires de ses troupes, avait promis lors de sa réélection en juillet une fin rapide du conflit, il a été démenti dans les faits à peine quelques semaines plus tard avec la perte de plusieurs bases militaires dans le nord-est et l’avancée de l’opposition dans le sud du pays.
Il est dorénavant clair que, d’une part, ni le régime ni l’opposition ne sont capables de l’emporter sur le terrain et, d’autre part, qu’il n’y a pas de volonté politique internationale pour mettre fin au conflit. D’où la pérennisation de la guerre, la fin de tout espoir d’une reconstruction proche du pays et une fuite renouvelée des capitaux.

Les réserves épuisées

C’est cependant la détérioration des indicateurs macroéconomiques qui pèse le plus lourd.
Depuis des mois maintenant, les décideurs syriens se plaignent de la faiblesse de leurs recettes fiscales. Avec la baisse de l’activité économique l’argent ne rentre plus dans les caisses alors que les réserves sont épuisées et les besoins de l’effort de guerre toujours aussi importants. Sans exportation de pétrole, avec une récolte catastrophique due à un hiver 2013/2014 très sec qui a obligé le gouvernement à importer des volumes importants de céréales, une chute de la production locale, qui oblige à maintenir les importations à un niveau élevé pour faire face à la demande en produits de la population, et la baisse de l’aide internationale due à une lassitude généralisée de tous les parrains et acteurs internationaux, le marché fait face à un déséquilibre structurel sur le marché des devises.
La Banque centrale ne publie plus depuis longtemps l’état de ses réserves rendant difficile toute estimation de sa capacité de financement, mais de l’avis de tous les analystes ces dernières sont au plus bas, potentiellement en dessous de deux milliards de dollars.
En octobre, le gouvernement a bien tenté de demander à son allié russe un prêt d’un milliard de dollars auquel il a répondu par la négative, craignant de ne jamais se faire rembourser, de la même façon que Moscou n’avait pas réussi à se faire rembourser par Damas la dette de 12 milliards de dollars octroyés par l’URSS durant la guerre froide.
Le seul espoir réside aujourd’hui dans l’Iran qui a récemment vu plusieurs délégations syriennes se succéder pour demander de nouvelles lignes de crédit qui permettraient de renflouer les réserves mais Téhéran, qui fait aussi face à des difficultés économiques, semble traîner des pieds.

Les autorités impuissantes

La Banque centrale tente de parer à ces pressions de plusieurs façons. D’abord et surtout en continuant à injecter des devises sur le marché en puisant dans ce qui lui reste de réserves. Le niveau de cette intervention est difficile à estimer en l’absence de données publiques, mais durant la dernière semaine de janvier le gouverneur de la Banque, Adib Mayaleh, avait affirmé que 65 millions de dollars seraient consacrés jusqu’à fin février pour soutenir la monnaie.
La Banque centrale déprécie de même régulièrement le taux de change officiel dans le but de réduire le décalage avec le taux du marché et donc l’attractivité de ce dernier.
Les autorités se sont également lancées dans une campagne de répression et d’arrestation de changeurs au noir dans l’espoir d’obliger tous les intervenants sur le marché à vendre au prix officiel fixé par la Banque centrale. L’administrateur d’une page Facebook qui publiait heure par heure le taux au marché noir de la livre et dont le nombre de “followers” se montait à plusieurs dizaines de milliers s’est même fait arrêter, accusé de diffuser des “rumeurs trompeuses” sur le marché des devises.
Dans une déclaration qui a fait le tour des médias, M. Mayaleh a annoncé que son institution s’apprêtait à intervenir sur le marché des changes libanais où se trouveraient des volumes importants de devises. Les modalités de cette intervention ainsi que son impact sont encore difficiles à évaluer.
Finalement début février le gouvernement annonçait qu’il allait réduire le nombre de licences d’importation qu’il accordait aux importateurs afin de réduire la demande de devises.
Toutes ces mesures semblent être jusque-là largement inefficaces ou en tout cas n’ont pas un impact suffisant pour contrer les pressions baissières sur la livre.
Au vu de la situation économique et politique, il apparaît que la livre syrienne ne peut que continuer à chuter sur le court et moyen terme, seul un dénouement du conflit couplé à une reprise de l’activité économique étant à même de mettre fin à cette baisse.
L’accès à de nouveaux financements, par exemple en provenance d’Iran, ferait gagner aux autorités un peu de temps. Ce ne serait cependant que pour une période limitée et avec de sérieuses implications politiques.

Remarque: Cet article a été publié en mars 2015 dans Le Commerce du Levant