Les industriels syriens fuient vers les pays du monde arabe

Syrie-industrie-IMG_3921(1)Bien qu’aucun recensement de ces relocalisations n’ait encore été effectué, plusieurs pays arabes ont annoncé avoir accueilli des investissements syriens. Il s’agit de l’Égypte, l’Algérie, la Jordanie et le Liban. L’Arabie saoudite n’a pas fait d’annonce sur le sujet, mais il est probable qu’elle ait également bénéficié de la fuite des capitaux syriens, car elle dispose d’une base industrielle relativement importante ainsi que d’une communauté expatriée syrienne installée depuis longtemps.

Les industriels fuient la Syrie

La fuite des industriels syriens est une conséquence de la nette augmentation de la violence à travers le pays depuis l’été 2012. Celle-ci empêche l’acheminement des intrants industriels ; elle rend difficile l’accès des ouvriers à leur lieu de travail ; elle augmente de manière significative les coûts de transport et de distribution des produits finis. Par ailleurs, les coupures d’électricité et les pénuries de fuel ont mis de nombreuses usines à l’arrêt. Certains industriels quittent aussi le pays, car leur outil de travail a été soit détruit ou est menacé de l’être.
Ainsi, depuis l’expansion du conflit aux villes d’Alep et de Damas, les deux principaux centres industriels syriens qui à eux seuls regroupent près de deux tiers des entreprises manufacturières, de très nombreuses usines ont été partiellement ou entièrement détruites.
La zone industrielle d’Alep est presque totalement à l’arrêt depuis l’été dernier. À Damas, ces dernières semaines ont vu la destruction de plusieurs usines dont celle, basée à l’extérieur de la capitale syrienne, de la filiale du géant alimentaire mondial Nestlé. Alors que l’incendie qui a détruit une grande partie de l’usine de Nestlé est attribué aux opposants syriens, celui qui a touché l’usine d’impression et d’emballage de la famille Tarabishi, la plus grande de son secteur dans le pays, et basée également dans la banlieue damascène, est attribué aux forces gouvernementales à cause du soutien supposé de cette famille à l’opposition. L’incendie qui a touché l’usine textile de Bayhas al-Khaja, qui produit des pantalons jeans et des chaussettes, a détruit l’une des plus grandes entreprises syriennes de ce secteur – et l’un de ses principaux exportateurs.
Un autre phénomène est celui de la revente sur le marché turc de machines et autres équipements industriels volés en Syrie. Le lancement de ces accusations de vols avait initialement été le fait de Farès Chehabi, le président de la Chambre d’industrie d’Alep, ce qui avait créé des doutes sur leur véracité. Chehabi est en effet connu pour son soutien affiché au régime, dont les liens avec Ankara sont notoirement mauvais. Cependant, de nombreux autres témoignages semblent confirmer ce “transfert” des équipements industriels syriens vers le voisin turc, même s’il n’est pas clair si c’est le résultat d’une politique voulue des autorités turques ou simplement la conséquence du chaos généralisé qui affecte la métropole du nord syrien et toute sa région environnante.
Alors que l’impact de ces investissements est probablement assez limité dans les pays qui disposent d’une importante base industrielle, telle l’Égypte, il revêt une plus grande importance dans des pays plus petits, tels la Jordanie ou le Liban.
En relocalisant dans d’autres pays arabes, les industriels syriens espèrent capitaliser sur leur expérience dans leur domaine d’activité et bénéficier de leur relative bonne connaissance de ces marchés ainsi que de la liberté de commercer que permet la zone arabe de libre-échange. Les affinités culturelles et la possibilité d’accéder à ces pays sans visa sont des facteurs également primordiaux.
L’Algérie, l’Égypte, le Liban et la Jordanie, les quatre pays de la région qui ont annoncé des chiffres sur le volume des entrées de capitaux syriens, exemptent tous de visa les ressortissants syriens.

L’Égypte, principal bénéficiaire

En décembre 2012, l’autorité des investissements et des zones franches égyptiennes a annoncé que durant les 10 premiers mois de l’année les entrepreneurs syriens étaient les plus importants investisseurs étrangers pour le nombre de projets autorisés. En février, l’IBIA, une association d’entrepreneurs, annonçait que des entrées de capitaux de près de 2 milliards de dollars étaient attendus de la part des Syriens dans le secteur industriel, et en particulier dans le secteur textile. L’Égypte a une base industrielle relativement importante, en particulier dans le domaine textile, qui offre des cadres et une infrastructure solides. Bien que le chiffre de 2 milliards soit probablement exagéré, il reste moins important que celui de dix milliards de dollars annoncé quelques semaines plus tôt par la presse égyptienne.
L’IBIA a également annoncé que le ministère égyptien de l’Industrie essayait d’attirer ces investissements en fournissant gratuitement des terrains pour monter les projets. De son côté, le ministère de l’Industrie a mis en place un groupe de travail en charge d’approcher ces investisseurs et de répondre à leur besoin.
Plus que d’autres pays, l’Égypte souffre depuis la chute de Hosni Moubarak d’une importante baisse des flux étrangers et espère donc attirer une partie des capitaux fuyant la Syrie. Il n’est pas clair si elle sera capable de profiter à plein de ce potentiel. La presse égyptienne rapporte que des problèmes de fourniture d’électricité handicapent l’attractivité des zones industrielles visées par les entrepreneurs syriens.

La Jordanie et le Liban ne sont pas en reste

La Jordanie, par la voix du directeur de l’autorité jordanienne des investissements, le Jordan Investment Board, ou JIB, a également annoncé qu’elle attendait près d’un milliard de dollars d’investissements de la part d’entrepreneurs syriens en 2013.
Aoun al-Rashoud annonçait aussi début février que près de 50 projets d’investissements par des hommes d’affaires syriens avaient été approuvés par son autorité dans les deux derniers mois. La valeur de ces projets est de 125 millions de dinars jordaniens, soit près de 176 millions de dollars.
Al-Rashoud a ajouté que la plupart de ces projets étaient dans le secteur manufacturier, en particulier dans les domaines de l’alimentaire, du plastique et du papier. La JIB encourageait les banques locales à faciliter les transferts de fonds et les lignes de crédit à ces investisseurs, a précisé Aoun al-Rashoud.
Début mars, le directeur de la zone industrielle d’al-Hassan, située aux abords de la ville d’Irbid au nord de la Jordanie, a également annoncé que la zone allait être agrandie afin de pouvoir accueillir le nombre croissant d’investisseurs syriens.
La Jordanie fournit aux investisseurs syriens sa proximité, une infrastructure relativement solide ainsi qu’un accès aux marchés du monde arabe. Un autre avantage de ce voisin du Sud est l’accès au marché américain grâce aux facilités d’exportations appliquées aux Zones industrielles qualifiées depuis 1996 suite à l’accord de paix israélo-jordanien. Une zone de libre-échange entre la Jordanie et les États-Unis a depuis été signée et est entrée en vigueur en 2010.
Le Liban ne semble pas être en reste. Le ministre de l’Industrie, Vrej Sabounjian, a déclaré au quotidien The Daily Star qu’une douzaine d’industriels syriens avaient fait une demande de licence pour des projets industriels. La valeur cumulée de ces investissements est de plusieurs millions de dollars étalée sur les trois prochaines années, selon Sabounjian. Les secteurs visés seraient l’industrie métallurgique, l’ameublement, les boissons et la machinerie. Ces projets seront principalement basés dans la Békaa et autour de Beyrouth.
Bien que ce nombre soit relativement modeste, le ministre a ajouté que d’autres investisseurs avaient fait le choix d’entrer dans le capital d’entreprises déjà existantes et détenues par des industriels libanais.
Bien que le Liban bénéficie de la très forte proximité culturelle et d’habitude de commerce très ancrées entre les deux pays, il souffre d’une infrastructure industrielle déficiente, d’un marché intérieur limité et de coûts salariaux relativement importants – même si la forte augmentation de la main-d’œuvre syrienne contribue à tirer les salaires vers le bas.

Un avenir hypothéqué

Alors que l’industrie syrienne ne contribue qu’à hauteur de 7 à 8 % du produit intérieur brut – les comptes publics syriens donnent un chiffre de 23 % qui inclut la production de pétrole et d’électricité –, elle intéresse tous les décideurs des pays avoisinants grâce à la capacité de création de main-d’œuvre et de valeur ajoutée du secteur industriel.
La fuite des industriels représente sur le court et le long terme un handicap supplémentaire pour l’économie syrienne. Les rationnements de plus en plus importants dont celle-ci souffre vont s’amplifier. Par ailleurs, la baisse des capacités de production industrielle représente une hypothèque supplémentaire pour la reconstruction du pays une fois le conflit terminé.

Jihad Yazigi : « L’enjeu aujourd’hui est l’application des lois »

Entretien publié en février 2010 dans Le Commerce du Levant. Propos recueillis par Carine Fernaini.

L’économie syrienne montre de plus en plus de signes d’ouverture. Quand a commencé cette libéralisation ?
L’ouverture graduelle de l’économie syrienne a commencé dans les années 1980, alors que le pays était en quasi-cessation de paiements. Pour se procurer les devises étrangères nécessaires à la relance des échanges commerciaux, les autorités ont ouvert les frontières aux investissements étrangers dans les secteurs du tourisme et de l’agriculture.

Quelles ont été les grandes étapes de cette ouverture ?
L’ouverture progressive a allégé la pression fiscale sur le secteur privé à la fin de la décennie, pour aboutir à la loi 10 sur les investissements de 1991, un tournant dans l’histoire économique du pays. Cette loi a en particulier permis aux investisseurs privés d’accéder au secteur de l’industrie. Mais la découverte de champs pétroliers peu après a fortement ralenti le processus de réformes au cours des années 1990. La production pétrolière a atteint un pic à 600 000 barils par jour en 1996, pour retomber graduellement à 400 000 barils quotidiens. Cette contrainte économique a poussé Bachar el-Assad, arrivé au pouvoir en 2000, à sortir progressivement de cette période de stagnation. La libéralisation du commerce extérieur s’est traduite par la levée de certaines interdictions d’importation, puis des taxes douanières. Ces dernières ont été significativement réduites en 2002, puis supprimées en 2005 dans le cadre de la zone arabe de libre-échange. Les pressions internationales exercées sur le pays au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 ont relancé la machine réformatrice. En 2007, la loi sur les investissements est remaniée, parallèlement à la modernisation du code du commerce et à la création de comités de protection des consommateurs et de la garantie de la concurrence. La Syrie a aussi signé un accord de libre-échange avec Istanbul, ce qui lui a ouvert les marchés du nord de la Méditerranée.
De nombreuses réformes spécifiques aux différents secteurs d’activité ont par ailleurs participé à libéraliser l’économie ; comme l’ouverture à la concurrence des marchés du ciment et du sucre : la Syrie est l’un des plus gros consommateurs mondiaux par habitant de sucre et elle importe les trois quarts de sa consommation. La “National Sugar Refinery”, créée en 2008, est le premier producteur privé de sucre raffiné. Elle appartient à la « Syrian Sugar Refinery Holding Limited », possédée à 51 % par l’homme d’affaires syrien Najib Assaf, également à la tête de la National Sugar Company. Il s’est associé à des partenaires étrangers comme Cargill et The Wellington Group.

Quels ont été les changements en termes d’investissement ?
Sur la question centrale des investissements, la loi 8 de 2007 remplace la loi 10, considérée comme trop permissive. La nouvelle version instaure un impôt sur les sociétés de 28 %, qui peut toutefois rapidement devenir dégressif. Bien que certains avantages fiscaux de la loi 10 soient supprimés (exemption d’impôt sur les sociétés pendant 5 à 7 ans) d’autres demeurent, telle l’exemption de tarifs douaniers sur l’importation d’équipements. Le nouveau texte met par ailleurs tous les investisseurs au même plan, qu’ils soient dans le secteur industriel ou dans un autre et quel que soit le niveau de leur investissement.
En 2008, le code du commerce de 1949 a été modernisé. Il est suivi par la création d’une commission sur la concurrence et les monopoles. Les investisseurs étrangers sont légalement libres de développer leurs activités en Syrie. Seul le système bancaire est encore astreint à la participation d’investisseurs locaux. Jusqu’alors monopole de l’État, l’activité bancaire s’est ouverte aux capitaux privés en 2003. Les assurances ont suivi en 2006. En 2009, un autre cap dans la libéralisation est franchi avec la création de la place boursière de Damas, en projet depuis 2003. En janvier 2010, la Banque centrale a autorisé les institutions internationales à détenir une majorité de parts dans les banques locales, une mesure qui devrait aider à attirer les grands groupes bancaires régionaux et internationaux.

Y a-t-il actuellement des freins à la libéralisation du marché syrien ?
Le poids de l’administration et les intérêts de certains acteurs économiques du pays peuvent parfois ralentir la tendance. Certains membres de la “nomenklatura” ont peu d’intérêt à soutenir l’ouverture du marché syrien, car ils gèrent les contrats exclusifs avec l’État d’importation du sucre, du riz et des produits chimiques ; trois des plus gros marchés. En 1991, l’adoption d’une loi facilitant l’investissement privé dans les secteurs manufacturiers et des transports a libéralisé un secteur auparavant géré par une poignée d’acteurs. Mais la situation évolue progressivement, certains réalisent aujourd’hui qu’ils peuvent gagner à soutenir l’ouverture économique du pays, mais cela implique une adaptation à l’économie de marché.
Du côté de l’import-export, il existe encore certaines restrictions sur les tarifs douaniers ou des blocages de certains types de denrées comme le ciment, en dépit des accords. La liberté de circulation des biens régionaux à la frontière peut encore être entravée par les habitudes de taxation informelle pratiquée sur les biens importés.
En 2009, la forte chute du pays dans les classements du Forum économique mondial et de la Banque mondiale a mis en lumière le frein mis aux réformes depuis deux ans. Depuis 2008, la Syrie a même fait quelques discrets pas en arrière. La loi qui limite à 3 % la part des salariés étrangers dans le secteur bancaire en est un exemple. Cette mesure concerne finalement peu de gens, mais elle n’est pas un signe positif pour les investisseurs étrangers. L’augmentation de la mise de fonds requise pour l’implantation de nouvelles banques privées – de 30 millions de dollars à 200 millions de dollars – montre en outre les inquiétudes de certains face à une ouverture trop rapide du secteur financier. Même tendance pour la Bourse, de taille encore très modeste mais déjà sujette à de lourdes restrictions, comme l’interdiction pour les titres de fluctuer de plus de 2 % par journée de transactions.
Le marché immobilier est également un frein au développement. Les tarifs d’achat et de location sont chers, en particulier sur la propriété commerciale et les locaux à usage professionnel, à cause de taxes élevées et d’une offre très limitée. Par ailleurs, dans le centre des villes, les immeubles construits sont bas, ce qui entrave l’implantation de services dans les zones urbaines.

Quels sont les enjeux à venir ?
L’enjeu aujourd’hui est l’application des lois. Le cadre législatif modernisé pour la libre concurrence existe, mais n’est pas toujours appliqué dans les faits. Le poids de la bureaucratie et la corruption persistante ralentissent l’évolution du marché. Il est donc nécessaire de réformer le secteur public et de réduire son poids, ainsi que de renforcer l’indépendance du secteur judiciaire et d’alléger la pression fiscale sur l’immobilier.
Il faut par ailleurs attirer davantage d’investissements étrangers, qui sont encore timides (2,1 milliards de dollars en 2008), compte tenu de l’importance du marché. Aujourd’hui, il est encore sage de s’associer avec un entrepreneur local, qui facilite l’obtention des autorisations et passe-droits. Cette situation dissuade de nombreuses entreprises.
Enfin, un accord d’association en projet avec l’Union européenne ouvrirait la porte des marchés occidentaux, mais surtout imposerait des normes économiques plus strictes et placerait le pays dans une dynamique d’ouverture résolue. Sa signature, initialement prévue en octobre 2009, a pour le moment été reportée sine die.