Le népotisme continue de gouverner le secteur de la téléphonie mobile

Le gouvernement syrien a annoncé fin 2014 avoir accordé des licences pour la gestion du réseau de téléphonie mobile à Syriatel et MTN, les deux compagnies qui gèrent depuis 15 ans ce réseau.
L’annonce faite durant le dernier Conseil des ministres de l’année 2014 ne fournit aucun détail sur ces licences sauf à préciser qu’elles sont entrées en application au 1er janvier de cette année.
On ne connaît par exemple ni la durée de ces licences, ni le montant du ticket d’entrée, ni celui des montants annuels que ces sociétés devront verser à l’État, qui détient les droits sur le réseau.
Cette opacité, couplée au fait que l’annonce de l’attribution de ces licences a été faite très discrètement sous la forme d’une phrase publiée en bas du communiqué de presse hebdomadaire du Conseil des ministres, ainsi que l’absence de tout appel d’offres sont les signes les plus flagrants de la tradition de népotisme gouvernant le secteur de la téléphonie mobile et sa place particulière dans la vie politique et économique syrienne.

Une Attribution contestée

Syriatel et Areeba, la société alors détenue par la filiale télécoms du groupe libanais Mikati rachetée en partie en 2006 par le sud-africain MTN, gèrent depuis 2000 le réseau GSM syrien, d’abord sous la forme d’une période d’essai d’un an, puis à partir de 2001, sous la forme de contrats BOT (build, operate, transfer) octroyés pour une période de 15 ans.
Les modalités d’attribution de ces contrats créent la polémique, la période coïncidant avec une certaine libération de la parole au cours de ce qui fut alors appelé le “printemps de Damas” consécutif à l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad. Riad Seif, un homme d’affaires damascène qui avait été élu un temps au Parlement, mène notamment campagne pour dénoncer l’appel d’offres organisé très discrètement au milieu de l’été 2001 avec une période très courte pour la soumission des offres. C’est l’une des explications avancées pour l’emprisonnement de cet opposant, qui a douché les espoirs concernant l’évolution du régime.
Syriatel est en effet la propriété de Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar el-Assad. Areeba est alors détenue à 80 % par les frères Taha et Nagib Mikati, connus au Liban pour leurs liens personnels avec la famille Assad. Le groupe saoudien Dalla Baraka appartenant à Saleh Kamel détient quant à lui 20 % du capital.
En 2010, alors qu’il ne reste plus que cinq ans avant le terme des contrats, le gouvernement annonce sa volonté de refondre le secteur de la téléphonie mobile avec l’introduction d’un troisième acteur et la transformation des contrats BOT en licences à long terme. Le gouvernement justifie l’introduction d’un troisième opérateur par le besoin d’augmenter la concurrence, d’améliorer la qualité des services et de réduire les prix pour les consommateurs.
Selon des connaisseurs du secteur, ce changement de cap viserait en réalité à prétexter de l’arrivée d’un troisième opérateur pour justifier un changement des termes des contrats avec les deux opérateurs historiques. À partir de 2009, Syriatel et MTN sont tenues de reverser 50 % de leurs revenus à l’État, au lieu de 30 % depuis 2001.

Les alliés… qatariens et saoudiens

À l’été 2010, le gouvernement lance donc un appel d’offres international pour l’attribution d’une licence GSM de 20 ans. Six entreprises y répondent dont des grands noms du secteur : France Telecom (Orange), Turkcell, Etisalat, Saudi Telecom et QTel (Qatar), ainsi qu’une société iranienne peu connue en dehors de ses frontières, Toseye Eatemad Mobin, dont il est dit à Damas qu’elle serait liée aux gardiens de la révolution iranienne, les pasdarans.
En novembre 2010, le ministère des Télécommunications annonce que des six entreprises candidates, cinq sont retenues alors que l’offre d’une seule d’entre elles est rejetée, celle de l’entreprise iranienne.
Cette annonce met en lumière les relations paradoxales de Téhéran et de Damas, alors que les entreprises de nombreux pays qui seront plus tard accusés de comploter contre le régime syrien sont retenues : Turquie, Qatar, Arabie saoudite et France.

L’État renonce à un milliard de dollars

Le ministère des Télécoms annonce parallèlement que pour mettre tous les opérateurs sur un pied d’égalité, il compte transformer les deux contrats BOT en licences, également pour une durée de 20 ans, à travers des négociations de gré à gré avec les deux opérateurs. Pour obtenir ces licences, Syriatel et MTN sont invitées à payer chacune un ticket d’entrée de 25 milliards de livres syriennes, soit 500 millions de dollars au taux de change en vigueur en 2010, ainsi qu’un pourcentage annuel de 25 % sur leurs ventes.
Si ces montants semblent importants à première vue, en réalité, les nouvelles conditions permettent aux deux opérateurs de faire des gains significatifs aux frais de l’État. De fait, en 2009, en versant 50 % de leurs revenus à l’État, les deux opérateurs se sont acquittés d’une somme de 800 millions de dollars.
En ramenant ce taux de 50 à 25 %, l’État renonce donc à 400 millions de dollars de recettes par an. Sur les cinq premières années d’activité, en supposant que les revenus des opérateurs restent stables, cela représente un manque à gagner de deux milliards de dollars compensés pour moitié par le ticket d’entrée de 500 millions payé par chacune des deux sociétés, soit au total un milliard en tout.
Pour justifier cette décision, Imad Sabbouni, le ministre des Télécoms, a alors affirmé que l’arrivée d’un troisième opérateur permettrait de compenser ces pertes, et que le consommateur serait au final le principal bénéficiaire car la concurrence permettrait une baisse des prix.
Le début du soulèvement syrien en mars 2011 a mis fin au projet du gouvernement. L’appel d’offres pour un troisième opérateur a été annulé et la transformation des contrats BOT en licence reportée donc jusqu’au début de cette année, soit au terme du contrat initial.
En août, un officiel de MTN dévoile au Financial Times que sa société est proche de conclure un accord avec le gouvernement syrien pour l’octroi d’une licence de 20 ans moyennant un ticket d’entrée situé entre 18 et 25 milliards de livres. Cela confirmerait que les termes de l’accord envisagés en 2010 sont toujours d’actualité. Reste à savoir si le pourcentage sur les revenus annuels a bien été réduit de moitié.
Quoi qu’il en soit, et dans l’attente de clarifications, qui devraient au moins apparaître au moment de la publication des comptes des deux entreprises, il reste peu de doutes que près de quatre ans après le début du soulèvement syrien, les deux opérateurs de téléphonie mobile, qui sont par ailleurs probablement les deux entreprises les plus profitables du pays, n’ont rien perdu de leur capacité d’influence.

Remarque: Cet article a été publié en février 2015 dans Le Commerce du Levant

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Les sanctions affectent la conduite des affaires en Syrie

Le tribunal de la Cour de justice de l’Union européenne a rejeté le 5 novembre 2014 une demande de levée des sanctions imposées au gouverneur de la Banque centrale syrienne, Adib Mayaleh. Une décision qui remet en lumière le dispositif de sanctions imposé par l’Union européenne et d’autres puissances occidentales aux responsables et aux institutions syriennes pour servir de pression contre les autorités du pays.
Au lendemain du soulèvement populaire en mars 2011, les États-Unis, suivis, entre autres, de l’Union européenne, de la Suisse, du Japon et de l’Australie, ont commencé à publier de manière régulière des listes noires d’entreprises et de particuliers syriens placés sous sanctions.
Ces sanctions contiennent deux volets : un premier, qui ne touche que les particuliers, interdit tous les voyages, ainsi que le transit, vers et par le(s) pays concerné(s) ; l’autre touche à la fois les institutionnels et les particuliers, et gèle les avoirs qu’ils détiennent dans les pays ayant imposé les sanctions, par exemple les comptes en banque et les actifs fonciers.
Ces sanctions ont accompagné celles qui visaient des pans entiers de l’économie, par exemple celles qui ont interdit l’achat de pétrole syrien, mais elles prêtent moins à débat que ces dernières, car elles sont ciblées et donc perçues comme ayant des conséquences relativement négligeables sur la population.

Quelle est leur visée ?

Le chef d’accusation formel contre toutes ces personnes est leur soutien, d’une manière ou d’une autre, au régime de Bachar el-Assad et à sa politique de répression. Ainsi, les banques sont accusées de financer le régime, un homme d’affaires qui opère dans le domaine des transports est accusé de fournir ses bus pour transporter des troupes, alors que les entreprises pétrolières fournissent des produits nécessaires à l’armée et donc à sa politique de répression.
L’objectif est double : contribuer à tarir les sources du régime et essayer d’en éloigner les hommes d’affaires en imposant un “coût” à leur soutien à celui-ci.

Qui est affecté par ces sanctions ?

Cette liste a d’abord touché les responsables militaires et politiques, tels que le président Bachar el-Assad, les membres de sa famille ainsi que les chefs des principaux services de sécurité. Elle s’est graduellement étendue pour inclure d’office tous les membres des gouvernements successifs mis en place depuis mars 2011, les hommes d’affaires considérés comme proches du pouvoir et de nombreuses entreprises publiques, y compris les banques et les entreprises du secteur pétrolier. Certaines entreprises privées ont également été ajoutées sur la liste, comme par exemple la Banque islamique internationale de Syrie qui, bien que détenue par des capitaux qatariens, a été accusée par les États-Unis et l’Union européenne de servir de façade à la Banque commerciale de Syrie, un établissement public.
On retrouve sur la liste des hommes d’affaires : le cousin maternel du président syrien, Rami Makhlouf ; Issam Anbouba, un ancien partenaire de Rami Makhlouf ; Sélim Altoun, l’agent de Hyundai et de Jaguar ; Mohammad Hamsho, le beau-frère de Maher el-Assad, le frère de Bachar ; Tarif al-Akhras, un importateur de denrées alimentaires, etc.
Parmi les entreprises du secteur public on retrouve la compagnie aérienne nationale, Syrianair, la Cotton Marketing Organization qui est en charge de la distribution du coton syrien, la Régie des tabacs, les six banques du secteur public ainsi que toutes les entreprises publiques du secteur pétrolier, qui vont des raffineries aux sociétés d’exploration et de production. Dans le secteur privé, on retrouve principalement les entreprises détenues par certains des investisseurs mentionnés ci-dessus, en particulier celles détenues par Rami Makhlouf.

Quel est leur impact ?

Les sanctions ont réduit la mobilité des particuliers concernés et gelé une partie de leurs actifs. Elles ont par ailleurs coupé leur accès au financement même de la part de banques qui ne se situent pas dans un pays ayant imposé des sanctions mais qui craignent pour leur réputation et pour les risques d’ordre juridique. De nombreuses entreprises locales ou internationales ont pris leurs distances, annulant des contrats et refusant, d’une manière générale, de faire des affaires avec eux.
Ainsi, toutes les entreprises cotées à la Bourse de Damas et celles dont les maisons mères sont basées à l’étranger, par exemple les banques libanaises, ont demandé aux membres de leurs conseils de direction qui tombaient sous le coup des sanctions d’en démissionner. On a vu pendant de nombreux mois des investisseurs syriens annoncer les uns à la suite des autres leur démission de conseils de nombreuses entreprises.
Les grandes entreprises publiques syriennes, telles la Banque commerciale de Syrie, la Banque centrale, la Compagnie de pétrole syrienne ou la Régie des tabacs, ont eu le temps de transférer la plupart de leurs avoirs détenus dans des banques occidentales au bénéfice de banques se situant dans des pays tiers, tels la Russie. Par contre, toutes leurs transactions commerciales et bancaires avec les pays occidentaux ont été suspendues, empêchant, par exemple, l’achat de pièces de rechange ou d’équipements, ou la vente de leurs produits sur ces marchés.
Les sanctions ont également poussé à une méfiance accrue à travers le monde vis-à-vis de tous les individus et entreprises syriennes. Ainsi, des banques libanaises et jordaniennes se refusent à ouvrir des comptes à des citoyens syriens, des banques internationales refusent d’effectuer des transferts bancaires non seulement en Syrie mais aussi au bénéfice de tout particulier syrien quel que soit son lieu de résidence, alors que des virements bancaires sont rejetés parce qu’il est fait mention dans l’ordre de virement du mot “Syrie”.
De manière similaire, de très nombreuses entreprises occidentales se refusent à toute transaction avec la Syrie même dans des domaines ou avec des personnes qui ne sont pas touchés par les sanctions. Ces banques et entreprises se refusent à la moindre prise de risque, car elles craignent que des individus ou des entreprises, a priori non inclus dans les listes noires, servent de prête-noms à des entités sous sanctions.
Les sanctions induisent aussi des mesures de précaution de la part d’institutions basées dans des pays qui n’ont pas imposé de sanctions. Ainsi, lors de récentes négociations entre les gouvernements syriens et russes à propos d’un prêt d’un milliard de dollars à Damas, les autorités russes, qui pourtant soutiennent politiquement le régime syrien, ont invoqué les sanctions occidentales sur les établissements bancaires syriens comme un des obstacles à la conclusion d’un accord.
Les sanctions induisent également une augmentation des coûts de transaction, car elles poussent les entreprises syriennes sous sanctions à passer par des intermédiaires et/ou des pays tiers pour conduire leurs affaires. Le Liban et Dubaï sont considérés comme les principales plaques tournantes pour ce type de transactions, telle l’importation de produits alimentaires ou médicaux.
In fine, ce type de sanctions a donc un réel coût pour l’économie syrienne en général et donc pour la population.

Les recours sont possibles

Le recours contre les sanctions est possible et de nombreux particuliers ont rencontré un certain succès.
Ainsi de l’ancien ministre de l’Économie, Mohammad Nidal Shaar, qui a été démis de ses fonctions en juin 2012 et qui a obtenu en juillet 2014 la levée des sanctions à son encontre en invoquant qu’il n’exerçait plus aucune fonction dans le gouvernement syrien. D’autres entrepreneurs bien connus, tels Imad Ghreiwati ou Suleiman Maarouf, ont également été retirés de la liste noire.
La Banque islamique internationale de Syrie a ainsi annoncé en juin de cette année avoir réussi à lever les sanctions qui pesaient sur elle, deux ans après qu’elles lui ont été imposées par l’Union européenne, car les preuves du soutien des clients de la banque à la politique de répression du régime n’avaient pas pu être établies.
Quant à Adib Mayaleh, il s’en sort relativement bien. Dans sa décision, la Cour révèle qu’il détient la nationalité française, sous le nom d’André Mayard, et que de la sorte il ne pouvait pas être empêché de voyager dans son pays d’adoption. Ses actifs restent cependant gelés alors qu’il reste interdit du territoire des autres pays de l’Union.

Remarque: Cet article a été publié en décembre 2014 dans Le Commerce du Levant

Le pétrole syrien finance la guerre

L’attaque éclair au début du mois de juin de l’État islamique en Irak et au Levant qui lui a permis de prendre plusieurs villes du nord-ouest irakien a mis en lumière la puissance et la richesse acquises par l’EIIL.

Cela fait des mois que cette organisation ainsi que d’autres groupes armés se battent pour contrôler les champs pétrolifères de l’est syrien, perdus par le régime au printemps 2013, pour avoir accès à une source de financement autonome et régulière.

Deux principales zones pétrolières

La Syrie a deux principales zones de gisements pétrolifères.
À l’Est, autour de la ville de Deir ez-Zor et jusqu’à la frontière irakienne, se trouvent plusieurs gisements découverts par Shell et Total au milieu des années 1980. La production de ces champs a atteint au milieu des années 1990 un pic de 400 000 barils par jour. Depuis, elle a graduellement diminué et était estimée à environ 125 000 barils par jour à la fin 2010, quelques semaines avant le début du soulèvement syrien.
La seconde grande zone pétrolifère syrienne se trouve dans le nord-est du pays, principalement au nord de la ville de Hassaké et à l’ouest de la ville de Qamishli, dans une région qui est aujourd’hui en grande partie sous le contrôle de la branche militaire du Parti de l’union démocratique (PUD), la filiale syrienne du PKK. Cette zone est celle du pétrole lourd syrien avec les gisements historiques qui ont été développés dès les années 1960, tels celui de Karatchok. Les champs de cette région sont principalement développés par la Syrian Petroleum Company, la société publique syrienne. À partir de 2004, le ministère du Pétrole a lancé plusieurs appels d’offres pour la recherche de nouveaux gisements mais aussi pour redévelopper les champs détenus par SPC. Ces efforts ont permis d’augmenter la production des champs du Nord qui se situait à environ 250 000 barils par jour à la veille du soulèvement.
Dans cette zone, de nombreuses compagnies indépendantes opéraient à la veille du soulèvement, y compris des entreprises chinoises mais aussi Gulfsands, une compagnie britannique dont le partenaire local est Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien et l’un des hommes les plus riches de Syrie. La production de Gulfsands se situait à la fin 2010 à près de 27 000 barils/jour, soit autant que celle de Total.

La guerre bouleverse le secteur pétrolier

Le secteur pétrolier a été affecté de plusieurs manières par le conflit. À l’automne 2011, les sanctions occidentales, et en particulier européennes, ont interdit l’achat de pétrole brut syrien entraînant une suspension des exportations et une baisse conséquente de la production et des recettes en devises. Le pétrole syrien était à 90 % exporté vers l’Union européenne et représentait 90 % des recettes en devises générées par le secteur public.
Une autre série de sanctions a ensuite visé les entreprises publiques pétrolières, telles SPC mais aussi la General Petroleum Corporation, qui est le partenaire des entreprises étrangères. Ces sanctions ont poussé les entreprises occidentales à se déclarer en situation de force majeure et à se retirer les unes après les autres à la fin de 2011.

Le chaos et le contrôle jihadiste

Le contrôle de l’est du pays au printemps 2013 par les groupes rebelles a constitué un choc. Cet événement a eu deux conséquences majeures : d’une part, il a ôté au gouvernement l’accès à ses champs pétrolifères, le forçant à se retourner vers son allié iranien pour financer ses importations de produits pétroliers et donc à accroître la dépendance de Damas envers Téhéran ; d’autre part, il a déclenché une lutte sans merci pour le contrôle de ces ressources entre les groupes jihadistes pour financer leur effort de guerre.
Cette lutte pour les champs pétrolifères a particulièrement touché la région de Deir ez-Zor où se battent divers groupes jihadistes, tribus arabes et les brigades affiliées à l’Armée libre syrienne. Les champs changent régulièrement de main, passant d’un groupe à un autre, les plus grands champs étant l’objet de batailles particulièrement féroces.
Dans un rapport publié en avril dernier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un organisme basé à Londres, a tenté d’établir une carte du contrôle de ces champs. D’après ce rapport, les plus grands bénéficiaires de la lutte pour le pétrole étaient les tribus locales, les groupes salafistes et le Front al-Nosra (JAN selon son acronyme anglais), le groupe formellement adoubé par el-Qaëda comme étant son représentant en Syrie. Le rapport de l’OSDH a été publié avant les avancées récentes de l’EIIL dans la région.
D’après l’OSDH, en avril le Front al-Nosra extrayait environ 10 000 barils par jour à partir du champ al-Omar qu’il contrôle directement. Il vendrait le baril à 40 dollars, ce qui lui rapporterait donc environ 400 000 dollars par jour. Par ailleurs du gaz est aussi extrait de ce champ et vendu sous forme de bonbonnes. Environ 1 000 bonbonnes seraient distribuées tous les jours et vendues à 3 dollars l’unité.
Des dizaines de tribus locales, certaines opérant de manière indépendante, d’autres étant affiliées à des organisations islamistes produiraient au total environ 40 000 barils par jour à partir de dizaines de champs répartis dans toute la région. Plusieurs de ces tribus sont affiliées à l’EIIL qui bénéficierait donc indirectement d’une rente assez importante même si les revenus en question restent difficiles à chiffrer.
Début juin, l’EIIL prenait selon certaines sources le contrôle du champ d’al-Taïm qui jouxte l’aéroport militaire de Deir ez-Zor. Le niveau de production du champ n’est cependant pas connu.
Les champs situés autour de Hassaké et Qamishli n’ont pas été le théâtre de batailles aussi féroces qu’autour de Deir ez-Zor. Les gisements les plus importants, en particulier celui de Rumeilan, sont contrôlés par les forces kurdes du PUD. Le niveau de production de ces champs n’est pas connu en l’état actuel, mais des sources locales confirment que la production est suffisante pour fournir la région du Nord-Est en produits pétroliers raffinés sur place de manière rudimentaire. Certains rapports font état d’une production d’environ 10 000 barils par jour.

Le régime, un client des groupes armés

Le pétrole syrien est vendu à la fois sur le marché local et à l’exportation. L’année dernière, un marché de vente et de distribution de pétrole s’était créé près de la ville de Manbij, à l’est d’Alep, dans lequel acheteurs et fournisseurs se retrouvaient pour échanger du pétrole brut et des produits raffinés.
Une partie du pétrole extrait serait également exportée vers la Turquie. Les statistiques douanières d’Ankara qui montrent une augmentation des exportations syriennes vers la Turquie à la fin 2013 et au début 2014, sans indiquer leur nature, confirmeraient potentiellement ces informations.
Pendant longtemps, le principal client des groupes rebelles a été… le régime syrien. L’existence d’un commerce de pétrole entre le Front al-Nosra et le régime est corroborée au moins depuis l’été 2013 par de nombreuses sources locales même s’il n’existe pas de traces écrites d’un arrangement. Depuis, le volume de ces échanges semble s’être réduit, en partie à cause de la difficulté de transporter le pétrole d’une région à une autre.
Pendant de nombreux mois, Jabhat al-Nosra aurait également capitalisé sur son contrôle de zones traversées par les oléoducs pour imposer des frais de transit, qui permettaient au pétrole d’atteindre les raffineries de Homs et Banias qui sont sous le contrôle du gouvernement.
Par ailleurs, début 2013, un document écrit faisant part d’un accord entre le PUD kurde et le gouvernement syrien semblait confirmer qu’un accord de vente de pétrole a bien été conclu entre les deux parties. Il est cependant probable que ces échanges ont maintenant cessé, à cause des difficultés de transport du brut.
L’information la plus significative du rapport de l’OSDH est celle qui a trait à l’usine de gaz Conoco, du nom de l’entreprise américaine qui l’a construite. Cette usine qui était sous le contrôle du Front al-Nosra fournirait du gaz à la fois à la station électrique de Jandar à Homs, qui est dans une région contrôlée par le régime, et à des centres de stockage contrôlés par l’EIIL, qui distribue environ 2 000 bonbonnes de gaz par jour vendues aussi à 3 dollars l’unité.
La vente de gaz par le Front al-Nosra à la fois à l’État syrien et à l’EIIL symbolise l’évolution du conflit syrien et le développement de dynamiques propres aux guerres civiles où des ennemis déclarés continuent d’entretenir des relations commerciales dont les deux bénéficient sans pour autant qu’ils arrêtent de se battre.
Depuis la publication de ce rapport, le contrôle de la région Est a graduellement basculé sous le contrôle accru de l’EIIL dont la dynamique d’expansion se fait aussi de l’autre côté de la frontière, en Irak, et dont l’accès aux ressources pétrolières syriennes se renforce.


Remarque: Cet article a été publié en juillet 2014 dans Le Commerce du Levant

 

La guerre a transformé la communauté syrienne des affaires

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Deux ans et demi après le déclenchement du soulèvement populaire syrien, la question du rôle et du poids de la communauté des affaires reste entière.
Alors que beaucoup d’analystes avaient suivi le positionnement de ces hommes d’affaires pour tenter d’y déceler des conséquences éventuelles sur la politique du régime syrien, il est clair désormais que leur poids est relativement négligeable dans le déroulement des événements.

Un positionnement contrasté

Contrairement à une idée largement répandue, les investisseurs syriens sont loin d’avoir apporté un soutien unanime au régime de Bachar el-Assad. Alors que les hommes d’affaires sont parmi les rares acteurs de la société civile à pouvoir s’organiser collectivement – les partis politiques, les syndicats et les ONG indépendantes étant tous interdits – à travers les Chambres de commerce et d’industrie et autres conseils d’affaires, et qu’ils sont donc plus facilement contrôlables et sensibles aux pressions des autorités, il est notable que les expressions de soutien public au président syrien de la part de cette communauté aient été remarquablement limitées.
Par ailleurs, à plusieurs reprises, certains de ces hommes d’affaires ont eu l’occasion d’exprimer leur soutien à l’opposition.
Durant l’été 2011, soit quelques mois seulement après le début du soulèvement, la grève générale décrétée par l’opposition était ainsi largement suivie dans les villes de Homs et de Hama au centre du pays.
Toujours durant l’été 2011, dans la ville de Deir ez-Zor, à l’extrémité est de la Syrie, une grève des commerçants en soutien au soulèvement a entraîné une répression violente de la part des services de sécurité qui n’ont pas hésité à user de la force, en particulier en brisant les cadenas des boutiques, pour obliger les commerçants à ouvrir. Cette répression a entraîné des protestations de la Chambre de commerce et d’industrie de la ville, qui a publié un communiqué dénonçant les agissements de ces services et concluant par la phrase suivante : « Vive la Syrie libre ! Gloire aux martyrs ! »
Que ces prises de position en pointe aient été prises dans des villes secondaires du pays n’est pas une surprise étant donné le relatif déclin de ces centres urbains, ainsi que l’éloignement physique et politique de leurs élites, par rapport aux métropoles damascène et alépine qui ont largement bénéficié, elles, de la libéralisation économique de la décennie précédente. Bien qu’elle soit au centre de la région pétrolière du pays, la ville de Deir ez-Zor reste par exemple au bas de l’échelle des indicateurs de développement humain de la Syrie.
En fait, le positionnement des hommes d’affaires syriens dépend d’un grand nombre de facteurs. Leur proximité, voire leur dépendance pour la bonne conduite de leurs affaires, par rapport au pouvoir et des personnalités du régime, influence forcément leur attitude. De même que le degré d’importance de leur activité en dehors de Syrie et donc l’autonomie qu’ils ont acquise par rapport aux autorités en place. Le secteur d’activité dans lequel ils opèrent ou encore l’impact des mesures économiques de la décennie précédente sur la santé de leurs affaires varie de l’un à l’autre. Leur position est de même influencée par leurs appartenances communautaire, géographique ou ethniques et le niveau de répression auquel leur environnement proche est soumis.
Cette variété de situations fait que les hommes d’affaires syriens n’ont, en aucune occasion, donné l’impression de pouvoir agir collectivement et il est donc difficile de dresser un portrait type de l’homme d’affaires syrien et de son positionnement vis-à-vis du régime.

Des profils divers

Quelques exemples témoignent de cette diversité. Nizar Assaad, un homme d’affaires alaouite, a bâti sa fortune dans les années 1980 et 90 en tant qu’intermédiaire dans l’exportation du pétrole syrien. Sa fortune s’est presque entièrement construite grâce à son réseau et ses relations personnelles avec les hommes puissants du régime. Cependant, dans la dernière décennie ses opérations se sont diversifiées et son entreprise d’ingénierie, Lead Contracting & Trading, s’est développée en Algérie alors que la taille de ses opérations en Syrie s’est réduite. Bien qu’il n’ait pas pris de position publique par rapport au conflit, Nizar Assaad est aujourd’hui perçu comme opposé à la politique répressive du régime. Ses activités à l’étranger et son autonomie ne sont probablement pas étrangères à ce positionnement.
D’autres richissimes hommes d’affaires syriens, tels Wafic Rida Saïd ou Ayman Asfari, qui, grâce à ses actions dans Petrofac, une compagnie d’ingénierie pétrolière basée au Royaume-Uni, est aujourd’hui considéré comme l’homme d’affaires syrien le plus riche au monde avec une fortune de près de 2 milliards de dollars, se positionnent de la même manière. À Dubaï, l’homme d’affaires Ghassan Abboud, qui a fait fortune aux Émirats, possède une chaîne de télévision, Orient News, qui agit comme l’un des principaux vecteurs de soutien au soulèvement.
De nombreux autres hommes d’affaires, basés en Syrie et agissant de manière plus ou moins discrète, ont apporté à l’opposition du financement mais aussi de l’aide alimentaire, des médicaments ou des habits. La plus grande usine d’emballage du pays appartenant à la famille Tarabichi a été incendiée dans la banlieue de Damas. Un acte que beaucoup ont interprété comme des représailles de la part des autorités pour le soutien présumé des Tarabichi à l’opposition.
Farès Chéhabi a un profil diamétralement opposé. Cet homme d’affaires alépin a en quelques années réussi à faire de son entreprise pharmaceutique, Aleppo Pharmaceuticals, ou Alpha, l’une des premières du pays dans son secteur. Relativement jeune, sunnite, industriel et basé dans la deuxième ville du pays, Farès Chéhabi est l’un des plus fervents défenseurs du régime syrien. Il a ainsi menacé de poursuivre en justice Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, pour son soutien à l’opposition ainsi que pour le vol de centaines d’usines alépines dont les équipements se retrouvent en vente sur le territoire turc. Au-delà du retour en grâce de la grande ville du nord syrien après l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, Farès Chéhabi est aussi le symbole de cette classe d’affaires urbaine qui s’est enrichie durant la dernière décennie de libéralisation économique.
Quant aux plus puissants des hommes d’affaires, tels Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien, leurs intérêts dépendent tellement du pouvoir qu’ils sont considérés comme faisant partie intégrale du système en place. Bien que peu nombreux, ces hommes d’affaires disposent d’une large assise financière. On retrouve dans ce groupe Majd Suleiman, à la tête du plus grand groupe média du pays, Samir Hassan, l’ancien agent de Nestlé, ou Mohammad Hamsho.
Beaucoup d’autres hommes d’affaires ont fourni au régime une aide financière ou des moyens de transport – sous forme, par exemple, de bus pour transporter les miliciens.
Il reste que la grande majorité des hommes d’affaires syriens s’est mise en retrait à la fois de l’opposition et du régime, s’attelant à préserver ce qu’elle peut de ses intérêts et de ses actifs, en attendant de meilleures heures.

L’économie de guerre s’est installée

L’été 2012, quand le conflit s’est étendu aux villes d’Alep et de Damas, a été un tournant important pour les investisseurs syriens. La destruction massive des actifs de beaucoup d’entre eux et la fin des espoirs d’une résolution rapide du conflit ont mené au départ de nombre d’entre eux et à leur réinstallation dans d’autres pays du Moyen-Orient, en Europe ou aux Amériques. Beaucoup se sont retrouvés à Beyrouth en attendant des jours meilleurs.
Cette migration s’est faite parallèlement à la transformation de l’économie syrienne. Une économie de guerre est maintenant installée avec tout ce que cela comporte en besoins nouveaux. De nouveaux hommes d’affaires, profitant du chaos ambiant, sont apparus. Ceux-ci profitent des vols, rançonnages, enlèvements et trafics en tout genre.
Ils jouent également un rôle d’intermédiaire pour le régime dans ses relations internationales, de nombreuses entreprises publiques étant sous sanctions occidentales et ne pouvant donc pas commercer directement avec leurs partenaires internationaux.
D’autres hommes d’affaires bénéficient de l’explosion de la demande pour de nouveaux services et produits. On peut y citer, par exemple, la fourniture de générateurs électriques, la pose de verre ou les services privés de sécurité.
Ces nouveaux hommes d’affaires restent encore difficiles à définir, car ils ne se sont pas encore clairement affirmés mais il fait peu de doutes que la guerre a créé ses nouveaux chefs qui accumulent pouvoir et richesse, et qui auront un poids de premier plan quand la guerre se terminera. Les chefs de la guerre civile syrienne seront probablement aussi les futurs hommes d’affaires du pays.

 

Remarque: Cet article a été publié en Novembre 2013 dans Le Commerce du Levant