La lutte s’intensifie pour le contrôle des ressources naturelles syriennes

En perdant la ville de Raqqa au printemps 2013, le régime syrien a aussi dû renoncer aux champs pétrolifères de la zone est du pays, ce qui a entraîné une lutte entre différents groupes armés, y compris des tribus, des groupes affiliés à l’opposition et d’autres au Front al-Nosra et à l’État islamique (EI) pour leur contrôle (voir Le Commerce du Levant de février 2014).
Cette bataille acharnée a entraîné la mort de centaines de combattants et de civils, et s’est conclue par la victoire de l’État islamique qui s’est emparé peu à peu de toute la région. Depuis, de nombreux témoignages font état d’opérations de vente de pétrole par l’EI au gouvernement syrien, mais aussi sur les marchés irakien et turc. Parce qu’ils représentent une importante source de revenus, ces champs ont depuis été la cible de la coalition internationale menée par les États-Unis contre l’EI.
Moins médiatique mais tout aussi importante a été la prise de contrôle par les Kurdes de l’Union démocratique (PYD) des champs situés au nord-est de la Syrie, autour de la ville de Hassaké. Ces champs contiennent des réserves importantes de pétrole et des informations ont également circulé sur un accord pour la fourniture de brut par le PYD au gouvernement.

Le gaz, nouvel objectif de l’État islamique

Contrairement au pétrole, le gaz syrien est extrait de champs qui se situent dans l’ouest du pays, principalement autour de la ville de Palmyre, et sont pour la plupart sous le contrôle du gouvernement. Au premier trimestre de cette année, la production de gaz naturel se situait selon les chiffres du ministère du Pétrole à 15,6 millions de mètres cubes par jour alors qu’en 2010 elle se portait à environ 24 millions de mètres cubes.
L’attaque sur la région de Palmyre par l’État islamique pourrait cependant changer la donne dans ce secteur.
Pour l’instant, les champs gaziers qui sont tombés dans l’escarcelle de l’organisation takfiriste sont relativement de faible importance. Les plus grands, qui avaient été développés durant la décennie précédente par des entreprises internationales, telle la canadienne Suncor Energy et la croate INA Petroleum, sont menacés, mais toujours tenus par les forces gouvernementales.
Il est probable que l’EI va chercher dans les semaines à venir à attaquer ces champs. L’objectif n’est probablement pas de vendre le gaz au plus offrant sur le marché. En effet, le gaz est un produit plus difficile à commercialiser et à distribuer que le pétrole et le seul client potentiel de l’EI serait le gouvernement qui en a besoin pour faire fonctionner ses centrales électriques. C’est grâce à la mainmise du gouvernement sur ces champs que les coupures d’électricité à Damas et dans les autres centres urbains du pays ont été jusque-là limitées.
En revanche, ces champs peuvent servir de monnaie d’échange dans la relation de l’État islamique avec le régime, soit pour vendre le gaz en contrepartie d’un paiement en liquide, soit pour obtenir d’autres types de concessions, d’ordre commercial, politique ou militaire.

Le blé, nouvelle source de conflit

Moins médiatisée, la lutte pour le contrôle de la récolte de blé est un nouvel enjeu important. Le gouvernement a récemment annoncé l’augmentation de 33 % du prix d’achat du blé à ses agriculteurs. Il s’est dit prêt à payer 61 000 livres la tonne cette année, soit environ 225 dollars, contre 45 000 livres la tonne l’année dernière. Il veut s’assurer de l’achat du plus grand volume possible de la récolte avec un objectif de 1,8 million de tonnes. Plus les volumes achetés aux agriculteurs locaux seront élevés, moins le gouvernement aura recours aux importations, c’est-à-dire à l’utilisation de ses maigres réserves en devises.
Mais là encore le régime est en compétition avec d’autres parties au conflit.
Le gouvernement intérimaire de la Coalition nationale, le principal groupe d’opposition civil au régime, a ainsi annoncé son intention de lever des fonds auprès du Groupe des amis de la Syrie, une coalition de pays occidentaux et du Golfe soutenant l’opposition, pour acheter 50 000 tonnes aux agriculteurs syriens. Ce blé sera utilisé pour fournir en farine et pain la population qui habite dans le nord du pays, dans les régions dites “libérées” du régime syrien.
Le gouvernement intérimaire estime la demande dans cette région à près de dix fois ce chiffre, soit autour de 500 000 tonnes. Cela confirme qu’étant donné ses difficultés financières, la branche exécutive de l’opposition pourra subvenir aux besoins de seulement 10 % de la population censée être sous sa responsabilité.
Un autre acteur s’est également imposé cette année sur le marché du blé. Selon un site affilié à l’opposition, Ahrar al-Sham, un groupe armé de tendance salafiste qui est influent en particulier dans la zone d’Idleb, a annoncé son ambition d’acheter du blé « pour assurer à la population ses principaux besoins et la protéger de la cupidité des seigneurs de guerre ».
Les volumes que l’organisation est prête à acheter n’ont pas été définis, mais il est intéressant de noter que ce serait la première fois qu’un groupe armé affilié à l’opposition se lance dans une transaction économique de cette dimension. Jusque-là, dans les régions contrôlées par l’opposition, un partage informel des tâches s’était mis en place avec, d’un côté, les groupes armés en charge de mener la guerre contre le régime et, de l’autre, le gouvernement intérimaire et les nombreux conseils locaux en charge de l’administration du territoire et de la population.
La décision d’Ahrar al-Sham reflète l’influence grandissante de cette organisation et ses nouvelles ambitions, ainsi que la consolidation de son emprise sur une partie du territoire syrien au même titre, par exemple, que l’Armée de l’islam dans la banlieue de Damas.

Déséquilibre entre zones de culture et de consommation

Même s’il gagne la bataille de l’approvisionnement, l’autre défi que devra relever le régime syrien concerne l’acheminement et la distribution du blé.
Il y a en effet un déséquilibre entre les zones de culture du blé, situées dans le nord et nord-est du pays, et les zones où il est consommé, c’est-à-dire où vit la plus grande partie de la population, la partie ouest de la Syrie. Ce déséquilibre est actuellement d’autant plus marqué que les zones de culture sont sous le contrôle soit de l’opposition, soit des Kurdes, soit de l’État islamique, alors que la plus grande partie de la population vit dans les zones contrôlées par le régime. En pratique, le gouvernement sera donc obligé, là encore, de négocier avec les autres parties du conflit pour pouvoir acheminer la récolte.
L’importance du blé réside dans le fait qu’il sert à la production de pain, l’aliment de base de la population. Durant les quatre dernières années, sa consommation a pris une importance plus grande, car la baisse dramatique du pouvoir d’achat a poussé une grande partie des Syriens à se passer de nombreux aliments devenus trop chers.
Pour les parties au conflit, le contrôle des stocks de blé fournit un certain nombre d’avantages : il permet de répondre aux besoins de la population et réduit donc les risques potentiels de mécontentement ; il joue un rôle de légitimation de ces parties, car il prouve qu’elles sont capables de gérer la vie des populations sous leur contrôle ; il sert d’outil de soumission et de chantage dans leur relation à la fois avec les populations sous leur contrôle et avec les différentes autres parties contre lesquelles elles se battent.
Alors que la lutte pour l’accès aux ressources est un élément important dans une guerre civile, la bataille pour le blé est particulièrement sensible car, pour la population syrienne épuisée, la capacité d’acheter du pain définit la limite qui sépare la pauvreté, une situation dans laquelle se trouvent la plupart des Syriens, de la faim, un danger qui guette un nombre croissant de personnes.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de juillet 2015 du Commerce du Levant

L’État syrien libéralise graduellement son secteur pétrolier

Depuis octobre, le gouvernement syrien a annoncé plusieurs mesures qui visent à réduire son investissement dans le secteur pétrolier et à renforcer celui du secteur privé. Cette libéralisation, qui va de la réduction des subventions aux produits pétroliers à l’ouverture de nombreuses activités réservées par le passé au secteur public, est une tentative de réponse des autorités aux pénuries croissantes de produits pétroliers sur le marché local qui s’accentuent avec le début de l’hiver.
Avant le début du soulèvement populaire de mars 2011, l’État syrien contrôlait presque entièrement la filière pétrolière qu’il considérait comme stratégique, de l’achat, y compris l’importation, à la distribution, en passant par l’exploration-production et le raffinage. Le secteur privé, sous la forme d’entreprises étrangères, était présent dans l’exploration-production, mais uniquement en partenariat avec le secteur public alors qu’en aval on ne le retrouvait qu’au bout de la chaîne de distribution, dans la gestion de stations-service.
La libéralisation générale de l’économie qui avait débuté en 2000 avait aussi commencé à toucher ce secteur et des investisseurs privés avaient, par exemple, été approchés pour la construction de raffineries ; par ailleurs une baisse graduelle des subventions sur les prix pétroliers avait débuté.
Le soulèvement de 2011 a cependant entravé ces évolutions, la fuite des investisseurs ayant remis au tiroir les projets de raffinerie alors que les subventions étaient augmentées à nouveau dans l’espoir d’apaiser la population.
Trois ans et demi plus tard, le gouvernement fait face à de nombreux défis : la baisse des recettes budgétaires rend le financement des subventions de plus en plus difficile ; la dévaluation de la livre syrienne par rapport aux principales devises, et en particulier le dollar, renchérit le coût des importations et augmente le différentiel entre le prix d’achat et de vente du mazout ; les sanctions occidentales sur le transport de produits pétroliers à destination de Syrie ainsi que sur de nombreuses entreprises publiques syriennes empêchent la conclusion de contrats d’importations ; finalement, le gouvernement semble avoir échoué à obtenir le prolongement du financement de ses importations pétrolières par son allié iranien.

Une série de mesures qui ouvrent la porte au privé

En conséquence, en l’espace de quelques semaines, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures qui favorisent une implication plus grande du secteur privé dans le secteur pétrolier avec l’espoir qu’il contribuera à l’alléger d’une partie de ses responsabilités et à réduire les pénuries.
Début octobre, le gouvernement a autorisé le secteur privé à importer et distribuer sur le marché local le mazout et le fioul, à la condition que ces produits soient exclusivement destinés aux industriels (voir Le Commerce du Levant de novembre 2014). Jusque-là, l’importation de ces deux produits était le monopole de Mahrukat, une entité publique affiliée au ministère du Pétrole et des Ressources minières. La décision était justifiée par la nécessité d’assurer un approvisionnement continu au secteur industriel dans le but de mettre fin aux arrêts de production. Puis, le 20 octobre, le gouvernement a décidé d’aligner le prix de ces deux produits sur ceux du marché mondial, mettant fin, en pratique, aux subventions dont bénéficiait le secteur industriel – les prix aux particuliers restant inchangés. Le ministre du Pétrole a annoncé que le prix de ces produits serait fixé toutes les semaines sur la base de ceux affichés par Platts, un fournisseur de données sur le secteur de l’énergie dont les prix servent de référence sur le marché.
Déjà, début octobre, le gouvernement avait annoncé la hausse du prix de l’essence et du mazout distribués aux particuliers même si le prix de vente de ce dernier, qui représente le principal poids des subventions pour l’État, restait largement en dessous de son coût.
Avec la libéralisation des prix et l’autorisation accordée au secteur privé d’importer directement, le marché pétrolier destiné au secteur industriel est donc presque entièrement libéralisé. Presque, car certaines restrictions demeurent. Ainsi, avant de pouvoir importer, les traders doivent obtenir plusieurs autorisations : une de la Banque centrale, une autre de la société Mahrukat et une troisième du directorat de l’industrie du gouvernorat où sont basés les importateurs. Des “autorisations” qui sont autant de moyens de sélectionner les bénéficiaires de cette mesure et donc de favoriser les proches du pouvoir. Fin novembre, le gouvernement planchait sur un nouveau projet qui consisterait à encourager le secteur privé à tirer profit des capacités de production inutilisées des deux raffineries publiques de Homs et de Banias. Les traders seraient encouragés à importer du brut, à le raffiner, puis à le vendre sur le marché local ou à l’export. Il n’est pas encore clair comment les prix seraient fixés ni si la vente serait là encore restreinte au secteur industriel.
Selon le quotidien al-Watan, qui est très bien introduit auprès des autorités, en échange de son service, le gouvernement se ferait payer soit en liquide, soit en nature sous la forme de livraison d’une partie des produits raffinés. Il est encore tôt pour savoir si cet appel du pied aux investisseurs trouvera preneur, car le coût et la logistique requis pour de telles opérations risquent d’en effrayer plus d’un. Là encore, les proches du régime, qui sont les seuls à pouvoir obtenir du gouvernement les garanties nécessaires à la conduite sans entraves de telles opérations, pourraient être intéressés.

Un sentiment d’urgence grandissant

En tout cas, l’urgence se fait tous les jours plus pressante. Avec l’arrivée de l’hiver et la demande croissante de mazout, les signes de pénuries augmentent à Damas et des rumeurs se multiplient sur la fin des subventions du prix du mazout, qui aurait des conséquences dramatiques sur le pouvoir d’achat des Syriens.
Cette politique de libéralisation ne va pas aller sans de nombreux problèmes. Il y a un risque de création d’un marché noir entre produits destinés aux industriels et ceux destinés au reste de la population. L’augmentation générale des prix que va entraîner l’inflation des prix des produits pétroliers est un autre problème. Trois ans et demi de troubles et de guerre ont déjà porté un coût fatal au pouvoir d’achat de la population, dont 90 % risquent de se retrouver sous le seuil de pauvreté fin 2015, selon l’Escwa.
« Pour le moment, le gouvernement continue à jouer un rôle important dans le secteur, à la fois en tant que fournisseur de produits raffinés et en tant que régulateur du secteur. » Début décembre, en réponse au mécontentement grandissant face aux pénuries, le Premier ministre annonçait ainsi que de nouvelles livraisons de produits pétroliers étaient en route à destination des ports syriens. Les évolutions de ces dernières semaines confirment cependant l’affaiblissement de l’État central syrien, son incapacité grandissante à fournir à la population des services qu’elle considérait comme acquis, et le renforcement probable du rôle, et de l’enrichissement, des pontes du régime.

Des importations en hausse

Avant le début du soulèvement en mars 2011, le secteur pétrolier se caractérisait par une production relativement modeste de 380 000 barils par jour, mais suffisante pour couvrir la majorité des besoins du pays. La balance commerciale pétrolière était légèrement défavorable, les importations de produits raffinés étant légèrement supérieures aux exportations. Les sanctions pétrolières occidentales à l’automne 2011 ont mis fin aux exportations qui se portaient à environ 150 000 barils par jour. Au printemps 2013, la prise de contrôle par le Front al-Nosra, puis par l’État islamique, des principaux champs pétrolifères situés autour de la ville de Deir ez-Zor, a forcé le gouvernement à recourir aux importations. En août 2013, Téhéran avait accordé à son allié syrien une ligne de crédit de 3,6 milliards de dollars destinée uniquement à leur financement. Selon les officiels syriens, le coût des importations se montait à environ 400 millions de dollars par mois et à ce rythme la ligne de crédit aurait donc été épuisée. Durant les neuf premiers mois de cette année, les importations de brut se situaient à environ 124 000 barils par jour.

Remarque: Cet article a été publié en janvier 2015 dans Le Commerce du Levant

Le pétrole syrien finance la guerre

L’attaque éclair au début du mois de juin de l’État islamique en Irak et au Levant qui lui a permis de prendre plusieurs villes du nord-ouest irakien a mis en lumière la puissance et la richesse acquises par l’EIIL.

Cela fait des mois que cette organisation ainsi que d’autres groupes armés se battent pour contrôler les champs pétrolifères de l’est syrien, perdus par le régime au printemps 2013, pour avoir accès à une source de financement autonome et régulière.

Deux principales zones pétrolières

La Syrie a deux principales zones de gisements pétrolifères.
À l’Est, autour de la ville de Deir ez-Zor et jusqu’à la frontière irakienne, se trouvent plusieurs gisements découverts par Shell et Total au milieu des années 1980. La production de ces champs a atteint au milieu des années 1990 un pic de 400 000 barils par jour. Depuis, elle a graduellement diminué et était estimée à environ 125 000 barils par jour à la fin 2010, quelques semaines avant le début du soulèvement syrien.
La seconde grande zone pétrolifère syrienne se trouve dans le nord-est du pays, principalement au nord de la ville de Hassaké et à l’ouest de la ville de Qamishli, dans une région qui est aujourd’hui en grande partie sous le contrôle de la branche militaire du Parti de l’union démocratique (PUD), la filiale syrienne du PKK. Cette zone est celle du pétrole lourd syrien avec les gisements historiques qui ont été développés dès les années 1960, tels celui de Karatchok. Les champs de cette région sont principalement développés par la Syrian Petroleum Company, la société publique syrienne. À partir de 2004, le ministère du Pétrole a lancé plusieurs appels d’offres pour la recherche de nouveaux gisements mais aussi pour redévelopper les champs détenus par SPC. Ces efforts ont permis d’augmenter la production des champs du Nord qui se situait à environ 250 000 barils par jour à la veille du soulèvement.
Dans cette zone, de nombreuses compagnies indépendantes opéraient à la veille du soulèvement, y compris des entreprises chinoises mais aussi Gulfsands, une compagnie britannique dont le partenaire local est Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien et l’un des hommes les plus riches de Syrie. La production de Gulfsands se situait à la fin 2010 à près de 27 000 barils/jour, soit autant que celle de Total.

La guerre bouleverse le secteur pétrolier

Le secteur pétrolier a été affecté de plusieurs manières par le conflit. À l’automne 2011, les sanctions occidentales, et en particulier européennes, ont interdit l’achat de pétrole brut syrien entraînant une suspension des exportations et une baisse conséquente de la production et des recettes en devises. Le pétrole syrien était à 90 % exporté vers l’Union européenne et représentait 90 % des recettes en devises générées par le secteur public.
Une autre série de sanctions a ensuite visé les entreprises publiques pétrolières, telles SPC mais aussi la General Petroleum Corporation, qui est le partenaire des entreprises étrangères. Ces sanctions ont poussé les entreprises occidentales à se déclarer en situation de force majeure et à se retirer les unes après les autres à la fin de 2011.

Le chaos et le contrôle jihadiste

Le contrôle de l’est du pays au printemps 2013 par les groupes rebelles a constitué un choc. Cet événement a eu deux conséquences majeures : d’une part, il a ôté au gouvernement l’accès à ses champs pétrolifères, le forçant à se retourner vers son allié iranien pour financer ses importations de produits pétroliers et donc à accroître la dépendance de Damas envers Téhéran ; d’autre part, il a déclenché une lutte sans merci pour le contrôle de ces ressources entre les groupes jihadistes pour financer leur effort de guerre.
Cette lutte pour les champs pétrolifères a particulièrement touché la région de Deir ez-Zor où se battent divers groupes jihadistes, tribus arabes et les brigades affiliées à l’Armée libre syrienne. Les champs changent régulièrement de main, passant d’un groupe à un autre, les plus grands champs étant l’objet de batailles particulièrement féroces.
Dans un rapport publié en avril dernier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un organisme basé à Londres, a tenté d’établir une carte du contrôle de ces champs. D’après ce rapport, les plus grands bénéficiaires de la lutte pour le pétrole étaient les tribus locales, les groupes salafistes et le Front al-Nosra (JAN selon son acronyme anglais), le groupe formellement adoubé par el-Qaëda comme étant son représentant en Syrie. Le rapport de l’OSDH a été publié avant les avancées récentes de l’EIIL dans la région.
D’après l’OSDH, en avril le Front al-Nosra extrayait environ 10 000 barils par jour à partir du champ al-Omar qu’il contrôle directement. Il vendrait le baril à 40 dollars, ce qui lui rapporterait donc environ 400 000 dollars par jour. Par ailleurs du gaz est aussi extrait de ce champ et vendu sous forme de bonbonnes. Environ 1 000 bonbonnes seraient distribuées tous les jours et vendues à 3 dollars l’unité.
Des dizaines de tribus locales, certaines opérant de manière indépendante, d’autres étant affiliées à des organisations islamistes produiraient au total environ 40 000 barils par jour à partir de dizaines de champs répartis dans toute la région. Plusieurs de ces tribus sont affiliées à l’EIIL qui bénéficierait donc indirectement d’une rente assez importante même si les revenus en question restent difficiles à chiffrer.
Début juin, l’EIIL prenait selon certaines sources le contrôle du champ d’al-Taïm qui jouxte l’aéroport militaire de Deir ez-Zor. Le niveau de production du champ n’est cependant pas connu.
Les champs situés autour de Hassaké et Qamishli n’ont pas été le théâtre de batailles aussi féroces qu’autour de Deir ez-Zor. Les gisements les plus importants, en particulier celui de Rumeilan, sont contrôlés par les forces kurdes du PUD. Le niveau de production de ces champs n’est pas connu en l’état actuel, mais des sources locales confirment que la production est suffisante pour fournir la région du Nord-Est en produits pétroliers raffinés sur place de manière rudimentaire. Certains rapports font état d’une production d’environ 10 000 barils par jour.

Le régime, un client des groupes armés

Le pétrole syrien est vendu à la fois sur le marché local et à l’exportation. L’année dernière, un marché de vente et de distribution de pétrole s’était créé près de la ville de Manbij, à l’est d’Alep, dans lequel acheteurs et fournisseurs se retrouvaient pour échanger du pétrole brut et des produits raffinés.
Une partie du pétrole extrait serait également exportée vers la Turquie. Les statistiques douanières d’Ankara qui montrent une augmentation des exportations syriennes vers la Turquie à la fin 2013 et au début 2014, sans indiquer leur nature, confirmeraient potentiellement ces informations.
Pendant longtemps, le principal client des groupes rebelles a été… le régime syrien. L’existence d’un commerce de pétrole entre le Front al-Nosra et le régime est corroborée au moins depuis l’été 2013 par de nombreuses sources locales même s’il n’existe pas de traces écrites d’un arrangement. Depuis, le volume de ces échanges semble s’être réduit, en partie à cause de la difficulté de transporter le pétrole d’une région à une autre.
Pendant de nombreux mois, Jabhat al-Nosra aurait également capitalisé sur son contrôle de zones traversées par les oléoducs pour imposer des frais de transit, qui permettaient au pétrole d’atteindre les raffineries de Homs et Banias qui sont sous le contrôle du gouvernement.
Par ailleurs, début 2013, un document écrit faisant part d’un accord entre le PUD kurde et le gouvernement syrien semblait confirmer qu’un accord de vente de pétrole a bien été conclu entre les deux parties. Il est cependant probable que ces échanges ont maintenant cessé, à cause des difficultés de transport du brut.
L’information la plus significative du rapport de l’OSDH est celle qui a trait à l’usine de gaz Conoco, du nom de l’entreprise américaine qui l’a construite. Cette usine qui était sous le contrôle du Front al-Nosra fournirait du gaz à la fois à la station électrique de Jandar à Homs, qui est dans une région contrôlée par le régime, et à des centres de stockage contrôlés par l’EIIL, qui distribue environ 2 000 bonbonnes de gaz par jour vendues aussi à 3 dollars l’unité.
La vente de gaz par le Front al-Nosra à la fois à l’État syrien et à l’EIIL symbolise l’évolution du conflit syrien et le développement de dynamiques propres aux guerres civiles où des ennemis déclarés continuent d’entretenir des relations commerciales dont les deux bénéficient sans pour autant qu’ils arrêtent de se battre.
Depuis la publication de ce rapport, le contrôle de la région Est a graduellement basculé sous le contrôle accru de l’EIIL dont la dynamique d’expansion se fait aussi de l’autre côté de la frontière, en Irak, et dont l’accès aux ressources pétrolières syriennes se renforce.


Remarque: Cet article a été publié en juillet 2014 dans Le Commerce du Levant

 

C’est la désolation économique dans les régions tenues par l’opposition syrienne

Alep-Syrie-AFP-Mars-2014Contrairement aux régions qui sont sous le contrôle du régime syrien, celles tenues par l’opposition ou par d’autres groupes armés souffrent d’une fragmentation très poussée et de l’absence d’une autorité centrale qui puisse y imposer ordre et sécurité.
Ces régions qui ne sont plus sous le joug du régime syrien peuvent être divisées en trois principales parties : la première inclut le nord-ouest du pays ainsi que la vallée de l’Euphrate, y compris une partie de la ville d’Alep, est tenue par divers groupes de l’opposition, par des tribus sans attaches politiques particulières et par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ; la deuxième est tenue par les Kurdes dans l’extrême nord-est du pays ainsi que deux poches à majorité kurde au nord de la ville d’Alep ; et la troisième englobe diverses régions et poches à travers tout le pays tenues par divers groupes de l’opposition, telles la vallée du Ghab (à l’ouest des villes de Homs et de Hama), les banlieues de Damas, la région du Hauran et le Golan, dans le sud du pays, ainsi que de nombreuses autres petites villes à travers le pays comme Yabroud qui subit actuellement les assauts du régime allié au Hezbollah.

Des caractéristiques communes

Plusieurs caractéristiques sont communes à ces régions. L’instabilité et les conditions de sécurité difficiles qui y règnent ont entraîné une disparition quasi totale de l’activité économique formelle ; les sources de revenus pour la population y sont très limitées ; ce sont des régions qui sont principalement rurales ; avant le début du soulèvement, elles avaient les indicateurs de développement socio-économiques les plus bas du pays.
Comme le reste de la Syrie, ces régions subissent les conséquences de la guerre et des activités économiques et commerciales qui lui sont liées (voir Le Commerce du Levant février 2014).
Ce qui reste de l’économie formelle tourne autour de l’agriculture, principalement les récoltes de blé et d’orge ainsi que le bétail, et le commerce de détail, telles les petites épiceries.
Certaines entreprises publiques et institutions économiques rattachées à l’État central continuent à fonctionner. On peut citer par exemple les moulins à blé aux abords de la ville de Manbij, qui produisaient avant le conflit l’équivalent de 5 % des besoins en farine de la Syrie et qui continuent à en fournir tous les jours pour environ un million de personnes. Certaines centrales électriques, telle celle du barrage de l’Euphrate situé à Tabqa, où des usines de traitement d’eaux continuent elles aussi à fonctionner, en grande partie grâce aux mêmes ingénieurs qui les dirigeaient avant le début du conflit.
Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires de l’État qui vivent dans ces régions continuent de toucher leurs salaires du gouvernement, fournissant une rare source de revenus pour une partie de la population. Le régime a cependant suspendu le paiement des salaires des personnes qu’il a réussi à identifier comme étant des partisans de l’opposition. La question se pose sur la raison pour laquelle le régime continue de payer des salaires à des personnes qui ne travaillent plus directement pour ses services et alors qu’il cherche à faire des économies. L’explication la plus plausible est qu’il cherche à conserver des allégeances parmi les fonctionnaires. Dans une situation d’appauvrissement généralisée, c’est un moyen pour les autorités centrales de montrer l’intérêt de rester fidèle à l’État plutôt qu’à un mouvement d’opposition qui ne fournit pas de gagne-pain. Beaucoup de ces fonctionnaires sont d’ailleurs obligés de se déplacer physiquement à l’organisme auquel ils sont rattachés pour toucher leur salaire, ce qui est un bon moyen pour le régime de garder un œil sur eux.
Il est intéressant de signaler certains efforts d’organisation des relations économiques apparues ici et là. Un syndicat ouvrier a par exemple été créé en 2013 dans la ville de Manbij : il s’agit du premier syndicat syrien en près d’un demi-siècle à ne pas être sous le joug du parti Baas. Mais en janvier de cette année la ville était prise d’assaut par l’EIIL et l’expérience du syndicat a pris fin.

La région du Nord

La région du Nord est la plus grande partie de Syrie à ne plus être sous la coupe du régime, mais c’est en même temps la partie la plus morcelée du pays, qui connaît les formes les plus poussées de chaos, d’instabilité et d’insécurité. De nombreux groupes qui vont des plus radicaux aux plus modérés s’y disputent le pouvoir.
Comme les autres régions libérées du joug du régime, elle est aussi systématiquement bombardée par l’aviation gouvernementale.
L’extraction et le commerce du pétrole sont une source importante de revenus dans ces régions. Les champs pétrolifères sont contrôlés par de nombreux groupes en compétition les uns avec les autres qui extraient de petites quantités d’hydrocarbures, les raffinent de manière rudimentaire et les distribuent. Un marché dédié au commerce du pétrole aurait d’ailleurs vu le jour près de la ville de Manbij. Les volumes de pétrole extrait sont difficiles à évaluer, mais ils sont considérés comme relativement limités pour l’instant, probablement de l’ordre de quelques milliers de barils par jour.
Grâce à la longueur de la frontière avec la Turquie, un commerce d’importation des produits de consommation est aussi relativement florissant. Les Syriens utilisent aussi le marché turc pour écouler leurs maigres excédents agricoles mais aussi du pétrole.
La région reçoit aussi des aides de l’extérieur, principalement des communautés expatriées, de quelques organisations internationales et des fondations, et des riches personnalités de la région du Golfe. Les sommes en provenance du Golfe sont estimées à plusieurs centaines de millions de dollars depuis le début du conflit. Il faut préciser que ces montants incluent les sommes qui servent à financer l’achat d’armement. Par ailleurs, l’aide des organisations internationales se fait à la fois en liquide et en nature, par exemple sous la forme de paniers alimentaires ou de produits médicaux.
L’argent versé à la population est utilisé pour acheter divers produits et services, ce qui contribue à alimenter l’économie locale. Une partie de l’aide qui provient de l’extérieur est conditionnée. En conséquent cet argent sert à financer des formes diverses de projets comme des cliniques, des puits d’eau, des boulangeries ou de petites usines.

Les régions kurdes

Les régions kurdes, principalement autour de la ville de Qamishli située à l’extrême nord-est de la Syrie, sont les plus stables du pays. Ceci est en partie dû au fait que le régime y maintient une certaine présence.
En effet, une sorte d’arrangement s’est conclue entre le Parti de l’union démocratique (PUD), un parti kurde rattaché au PKK turc et dont la branche armée domine la région, et le régime syrien pour un partage du pouvoir. Au début de cette année, le PUD a d’ailleurs formé une sorte de gouvernement local en charge de la gestion administrative de cette région.
La stabilité du Nord-Est a permis d’attirer des populations qui ont fui les combats. Les champs pétrolifères alentour qui ne sont que partiellement exploités permettent la fourniture de produits pétroliers à la population ainsi qu’une source de revenus pour l’administration locale. Le mazout y est vendu à environ 35 livres syriennes le litre, soit la moitié de son prix dans les régions tenues par le gouvernement. En raison de la présence du régime dans la région, celle-ci reçoit l’aide des agences des Nations unies qui se fait à travers l’Irak – l’ONU n’est en effet autorisée de travailler qu’avec les autorités de Damas. Des avions cargos de l’ONU remplis de divers produits à destination de la population atterrissent ainsi régulièrement sur l’Aéroport international de Qamishli.
En plus de sa frontière avec la Turquie, la région kurde du pays partage une frontière avec le Kurdistan irakien avec lequel les échanges commerciaux se maintiennent.

Les autres régions tenues par l’opposition

Pour le reste des régions tenues par l’opposition, les informations disponibles sont très limitées. Le peu que l’on sait est que les rares formes d’activité tournent presque uniquement autour d’activités de subsistance.
En plus d’être coupées les unes des autres, beaucoup de ces régions, telles les banlieues de Damas, subissent un siège imposé par le régime qui les coupe du monde extérieur. À cause de leur isolement, les aides extérieures n’arrivent qu’au compte-gouttes.
Dans le sud du pays, les régions du Hauran et du Golan bénéficient de la proximité de la frontière jordanienne pour se fournir en divers produits bien que le niveau des échanges soit encore très limité.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2014 dans Le Commerce du Levant

L’inefficace décision européenne d’acheter du pétrole à l’opposition syrienne

Deux ans après le début du soulèvement, la situation du secteur pétrolier syrien est des plus confuses. Les grandes compagnies internationales ont quitté le pays, les sociétés locales du secteur sont sous sanctions occidentales, les champs pétroliers et les oléoducs sont sous le contrôle de différents groupes armés – des plus radicalement opposés au régime à ceux qui le soutiennent –, alors que la destruction des infrastructures endommage sérieusement l’environnement et hypothèque la pérennité des champs.
Bien que de taille relativement modeste en comparaison avec les autres pays de la région, l’industrie pétrolière syrienne continuait d’assurer, avant le début du soulèvement, une part significative des recettes budgétaires mais aussi des recettes en devises du gouvernement. La montée des prix du brut ces dernières années avait porté en 2010 la part des exportations de brut à plus de 40 % du total des exportations syriennes.
Ce n’est donc pas sans raison que l’Union européenne et les États-Unis ont décidé en septembre 2011 d’interdire tout achat de brut en provenance de Syrie, une mesure qui prenait d’autant plus d’importance que l’Union européenne achetait à elle seule plus de 90 % du pétrole syrien exporté.

Un secteur pétrolier bouleversé

Deux ans plus tard la situation de l’industrie a profondément changé. La production journalière revendiquée par le gouvernement qui se montait à environ 385 000 barils au début de l’année 2011 a baissé progressivement, d’abord à la suite des sanctions, qui sont entrées en vigueur en novembre 2011, puis à la prise de contrôle d’un nombre grandissant de champs par les rebelles.
En octobre 2012, le gouvernement affirmait que sa production était tombée à
153 000 barils/jour (b/j) alors qu’en mai 2013 elle n’était plus que de 70 000 b/j, soit moins d’un cinquième de son niveau d’il y a deux ans.
C’est dans ce contexte que l’Union européenne a autorisé ses pays membres à acheter du brut en provenance de Syrie à condition que les fournisseurs soient avalisés par la Coalition nationale syrienne (CNS), le principal regroupement de l’opposition.
En plus de l’achat de pétrole l’Union européenne permet également la vente d’équipements aux rebelles ainsi que l’investissement dans les régions tenues par eux, afin de permettre l’exploitation des champs sous le contrôle de l’opposition.
En autorisant le développement du secteur pétrolier dans les régions tenues par les rebelles, l’idée est de permettre à ces derniers d’accéder à une plus grande autonomie financière afin de subvenir aux besoins des populations qui sont sous leur contrôle et d’acheter les armes dont ils ont besoin dans leur combat contre les autorités – même si ce n’est pas dit explicitement.
En pratique, l’application de la mesure bute sur de nombreux problèmes dont le moindre n’est pas le grand désordre sécuritaire qui règne dans le Nord-Est et la très faible influence de la CNS sur les forces en présence qui sont souvent en compétition, voire en conflit.

Désordre sécuritaire à Deir ez-Zor

Les champs pétroliers syriens sont répartis dans deux régions : le premier autour de la ville de Deir ez-Zor, dans l’Est, produisait environ 100 000 b/j avant le soulèvement grâce en particulier aux investissements de Shell et Total, et le second dans la province de Hassakeh, dans le Nord et le Nord-Est, qui produisait environ 250 000 b/j, principalement par l’entremise de la Syrian Petroleum Company, une entreprise du secteur public.
La première région est sous le contrôle de groupes disparates de combattants, y compris des tribus locales et des combattants affiliés à des groupes islamistes radicaux tel Front al-Nosra alors que les champs situés plus au nord, autour des villes de Hassakeh et de Qamishli, sont en grande partie sous le contrôle de la branche armée du Parti de l’union démocratique kurde.
À Deir ez-Zor, la poursuite des combats et la fuite des ingénieurs et autres cadres du secteur pétrolier auraient conduit à l’éclatement de nombreux incendies dans les puits. Début avril, le ministre du Pétrole a annoncé que trois puits avec une production journalière cumulée de plus de 2 000 barils de pétrole brûlaient. La perte due à ces incendies était estimée par le ministère à l’équivalent d’environ 750 000 barils de brut. Aux cours mondiaux actuels, c’est près de 75 millions de dollars.
Certains champs plus petits continuent d’être contrôlés par le gouvernement qui parvient à se procurer des quantités supplémentaires par le biais de contrats conclus avec certains des groupes locaux – des rapports non confirmés font même mention de Front al-Nosra parmi les groupes qui traitent avec les autorités ! Par ailleurs, des tribus locales profitent de leur contrôle direct de certains puits pour générer de nouvelles sources de revenus et de richesses, conduisant de nombreux combattants à abandonner la lutte contre le régime.
Ce chaos ainsi que la capacité d’influence extrêmement limitée du CNS sur tous ces groupes réduisent en tout cas considérablement la capacité de l’opposition à commercialiser de manière ordonnée et régulière le pétrole extrait de cette région.
Dans le Nord-Est, le Parti de l’union démocratique kurde est, militairement, le plus puissant des partis kurdes et est resté à une distance égale à la fois du régime et de l’opposition. Bien organisés et disciplinés, ses combattants contrôlent une région qui n’a pas vécu le chaos auquel fait face Deir ez-Zor.
La situation du champ de Suwaidiyah, le plus grand champ pétrolier syrien, qui est situé près de la ville de Qamishli, n’est pas claire, mais même si techniquement il serait encore entre les mains du gouvernement, toute la région alentour est tenue par les troupes kurdes du Parti de l’union démocratique. C’est de cette région que le gouvernement se procure la plus grande partie de ses
70 000 b/j grâce à sa relativement bonne relation avec ce parti et aux accords entretenus avec des tribus bédouines pour assurer la sécurité de l’oléoduc qui transporte le brut vers les raffineries de Homs et de Banias.

Un défi logistique et un cadre juridique flou

L’autre défi majeur pour toute tentative européenne d’achat de brut syrien concerne son transport à partir du territoire syrien.
Tous les oléoducs syriens étant dirigés vers l’ouest, totalement sous contrôle du régime, l’opposition n’a d’autre choix que de recourir à des camions-citernes pour transporter le pétrole vers le territoire turc – l’Irak étant exclu à cause du soutien du gouvernement Maliki aux autorités syriennes.
Or, tout convoi de citernes est vulnérable à des attaques de l’aviation syrienne qui continue à régner en maître sur les airs ainsi qu’à l’insécurité qui règne sur le trajet.
Autre obstacle de taille : le cadre juridique de toute transaction impliquant l’achat de brut. En effet, les champs dont va être extrait le pétrole sont la propriété du gouvernement syrien et/ou de joint-ventures établies entre celui-ci et des entreprises internationales telles Shell, Total ou le canadien Suncor. Or à cette date le seul gouvernement légal reconnu par les Nations unies est celui que dirige Bachar el-Assad et tout achat de brut sans l’aval de celui-ci et des entreprises partenaires serait potentiellement entaché d’illégalité.
Les règles d’application de la directive européenne restent certes encore à publier et pourraient permettre d’éclaircir ce flou juridique, mais il est d’ores et déjà clair que la décision de l’Union européenne n’a pas été suffisamment préparée.
Au cas où cette décision devait finalement entrer en vigueur, ce qui n’est pas évident au vu des difficultés mentionnées, elle a peu de chance d’avoir un impact significatif pour l’opposition syrienne. Dans cette affaire le chaos et la désorganisation persistante des régions rebelles se combinent au manque de sérieux européen.

Regional-syrie-petrole-641Remarque: Cet article a été publié en Juin 2013 dans Le Commerce du Levant