Le projet autonomiste kurde est-il économiquement viable en Syrie ?

Les régions à majorité kurde de Syrie ont imposé leur autonomie. Des atouts économiques relativement faibles et les résistances politiques font cependant obstacle à ce projet.

Quels sont les contours de la région kurde ?

Appelé Rojava, ou Kurdistan occidental, le “Kurdistan syrien” se divise en trois parties. La première, que les Kurdes ont nommé Jaziré, et qui est de loin la plus grande, est rattachée administrativement à la province de Hassaké et couvre l’extrême nord-est de la Syrie, à la frontière de la Turquie et de l’Irak. Sa principale ville est Qamishli.
Cette région est ethniquement et religieusement l’une des plus mixtes du pays avec, en plus des Kurdes, un grand nombre d’Arabes, de syriaques et d’Arméniens.
La deuxième et la troisième, plus à l’ouest, sont les régions entourant les villes de Aïn al-Arab (Kobané) et Afrin. Ces deux régions font administrativement partie de la province d’Alep et sont également frontalières de la Turquie.
À partir de juillet 2012, les Unités de protection du peuple (YPG en kurde), la milice armée du Parti de l’union démocratique (PYD), l’un des principaux partis kurdes d’obédience marxiste, a pris graduellement le contrôle de ces trois régions. Dans la ville de Qamishli, les forces du gouvernement central de Damas continuent à avoir une présence symbolique, ce qui pousse les membres de l’opposition syrienne à considérer que le PYD et le régime ont noué une alliance tacite.
Au printemps 2015, à la suite d’une offensive militaire de l’YPG, la région de Kobané a été rattachée à la Jaziré. Seule Afrin est maintenant physiquement coupée du reste des régions kurdes.

Les structures en place

En novembre 2013, le PYD a mis en place un conseil exécutif provisoire dans chacune de ces trois régions, qu’il appelle cantons, avec la tâche de prendre en charge leur administration.
Ces conseils dotés d’une branche exécutive et législative ont appliqué, au fil des deux dernières années, de nombreux changements.
De nouveaux cursus scolaires en langue kurde ont ainsi été imposés ; des permis de construction mais aussi des licences de diffusion et de publication pour les médias sont octroyés.
Le gouvernement syrien avait perçu assez tôt le risque que le PYD utilise son affaiblissement et son éloignement pour gagner en autonomie.
Dès avril 2013, il avait envisagé diviser la province de Hassaké en deux en octroyant à la ville de Qamishli le statut de capitale de l’une de ces deux provinces qui aurait eu une claire majorité kurde. Cette division n’a finalement pas eu lieu.

Quels sont les atouts économiques de la région Nord-Est ?

La province de Hassaké ainsi que les régions rurales de la province d’Alep, qui englobent les régions à majorité kurde, étaient avant le début du soulèvement syrien parmi les moins développées de Syrie. En 2011, selon les statistiques officielles, le taux de chômage dans la province de Hassaké était de 40 % alors que l’émigration y touchait au moins 42 % des familles. De manière plus surprenante, toujours dans la province de Hassaké, le taux d’analphabétisme, qui n’avait cessé de reculer depuis la prise de pouvoir du Baas cinquante ans plus tôt, remontait, pour passer de 24,6 % en 2004 à 31,5 % en 2011.
Ces difficultés qui datent d’avant le soulèvement se sont amplifiées depuis le début du conflit.

Le pétrole, principale source de revenus

La principale richesse des régions kurdes est le pétrole. Elles recèlent des champs pétrolifères syriens parmi les plus importants, en particulier le champ de Suwaidiyah, généralement appelé Rumailan par les Syriens, du nom d’un champ adjacent mais plus petit.
Alors que beaucoup d’encre a coulé concernant l’utilisation par l’État islamique des champs pétrolifères sous son contrôle, peu a été écrit sur l’utilisation par le PYD de Suwaidiyah et des champs adjacents.
De 100 000 barils par jour en 2011, la production du champ de Suwaidiyah est maintenant estimée à moins de la moitié, environ 40 000 barils/jour.
Selon des rapports de presse provenant de médias syriens indépendants basés dans la région, le PYD exporte actuellement environ 20 000 barils/jour de ces champs, soit la moitié de la production. Vendu entre 12 et 20 dollars le baril, soit un prix au maximum moitié moindre que sur le marché mondial, le brut rapporte environ 10 millions de dollars par mois.
Alors que le transport se faisait jusqu’à récemment par camions-citernes, un oléoduc de 8,9 kilomètres de long aurait été construit pour relier les champs pétrolifères à la frontière irakienne d’où le pétrole est principalement acheminé vers le marché turc. Le reste de la production est utilisé pour la consommation locale.
Si ces informations venaient à être confirmées, elles mettraient en évidence la consolidation d’une structure d’exportation par le PYD et donc la garantie d’une source régulière de devises qui permet de contribuer au financement de l’effort de guerre et de l’administration locale.

Une économie peu diversifiée

En plus du pétrole, la seule activité d’importance de la région est l’agriculture. Le nord syrien est le centre de la culture du blé, du coton et de l’olive, ainsi que de l’élevage. La région bénéficie en plus de ressources hydrauliques relativement importantes.
En revanche, elle a reçu très peu d’investissements dans le secteur de l’industrie et des services et, à l’exception d’une cimenterie de la société française Lafarge, aucune entreprise syrienne de taille importante et de rayonnement national n’y est basée.
Cette exception est évidemment de taille, puisque Lafarge a investi plus de 600 millions de dollars pour construire au sud de la ville de Kobané la plus grande cimenterie de Syrie avec une capacité de production annuelle de 2,7 millions de tonnes. Actuellement à l’arrêt, cette usine représente potentiellement une importante source d’activité et de revenus pour la région.
L’aéroport international de Qamishli est un autre atout pour Rojava. Il permet de lier le nord-est syrien au reste du pays et à l’étranger. L’aéroport a une importance particulière du fait de la fermeture de la frontière turque et du contrôle par l’État islamique de la région centrale syrienne qui coupe le nord-est de l’ouest du pays, y compris de Damas.
Avant le soulèvement, les seuls vols internationaux partant de Qamishli étaient des vols charters vers la Suède où résident d’importantes communautés kurdes et syriaques. Le trafic passager de l’aéroport a depuis explosé et est passé de 2 700 passagers par mois en 2010 à environ 21 000 par mois en 2014.

Expropriation de terres

De nombreuses polémiques ont entouré la gestion par le PYD des régions à majorité kurde. Il est accusé, en particulier, de pratiques totalitaires et de chercher à réprimer et à pousser au départ les populations non kurdes.
Une décision récente par le conseil législatif du canton de la Jaziré a soulevé la polémique.
Le 15 septembre, le conseil a annoncé la confiscation des biens de tous les habitants du canton l’ayant quitté. Formellement nommée “Loi de gestion et de protection des biens des réfugiés et des absents”, le texte autorise la confiscation de tous les biens, en espèces et sous d’autres formes, des habitants de la région qui l’ont quittée.

Les syriaques menacés ?

Sur la page Facebook officielle du conseil, celui-ci affirme que la loi vise à protéger ces biens des saisies par des tiers et à les utiliser pour le bénéfice de la communauté dans son ensemble. Le conseil confirme également que les députés syriaques du conseil se sont opposés au texte.
Bien que la loi ne vise formellement aucun groupe ethnique en particulier, le nombre de chrétiens qui ont quitté la région est proportionnellement plus élevé que les autres groupes et ils sont en général plus riches, et donc possèdent plus d’actifs potentiellement saisissables que d’autres. Ils sont par conséquent relativement beaucoup plus touchés que le reste de la population, d’où leur opposition. Les chrétiens pensent en particulier que le texte de loi vise à les priver de leurs terres et à les en chasser.

Des obstacles à l’autonomie formelle demeurent

Alors que la marche vers l’autonomie formelle de Rojava peut sembler inéluctable, les Kurdes bénéficiant en particulier de la faiblesse relative des autres acteurs du conflit syrien, des obstacles demeurent. L’opposition turque en est une et se manifeste par exemple avec la fermeture des frontières entre les trois cantons kurdes et la Turquie.
Par ailleurs, le fait que Rojava recèle la plus grande partie des maigres ressources pétrolières syriennes risque d’entraîner une forte résistance à ce projet de la part de tout futur pouvoir central à Damas.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de novembre 2015 du Commerce du Levant

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Le pétrole syrien finance la guerre

L’attaque éclair au début du mois de juin de l’État islamique en Irak et au Levant qui lui a permis de prendre plusieurs villes du nord-ouest irakien a mis en lumière la puissance et la richesse acquises par l’EIIL.

Cela fait des mois que cette organisation ainsi que d’autres groupes armés se battent pour contrôler les champs pétrolifères de l’est syrien, perdus par le régime au printemps 2013, pour avoir accès à une source de financement autonome et régulière.

Deux principales zones pétrolières

La Syrie a deux principales zones de gisements pétrolifères.
À l’Est, autour de la ville de Deir ez-Zor et jusqu’à la frontière irakienne, se trouvent plusieurs gisements découverts par Shell et Total au milieu des années 1980. La production de ces champs a atteint au milieu des années 1990 un pic de 400 000 barils par jour. Depuis, elle a graduellement diminué et était estimée à environ 125 000 barils par jour à la fin 2010, quelques semaines avant le début du soulèvement syrien.
La seconde grande zone pétrolifère syrienne se trouve dans le nord-est du pays, principalement au nord de la ville de Hassaké et à l’ouest de la ville de Qamishli, dans une région qui est aujourd’hui en grande partie sous le contrôle de la branche militaire du Parti de l’union démocratique (PUD), la filiale syrienne du PKK. Cette zone est celle du pétrole lourd syrien avec les gisements historiques qui ont été développés dès les années 1960, tels celui de Karatchok. Les champs de cette région sont principalement développés par la Syrian Petroleum Company, la société publique syrienne. À partir de 2004, le ministère du Pétrole a lancé plusieurs appels d’offres pour la recherche de nouveaux gisements mais aussi pour redévelopper les champs détenus par SPC. Ces efforts ont permis d’augmenter la production des champs du Nord qui se situait à environ 250 000 barils par jour à la veille du soulèvement.
Dans cette zone, de nombreuses compagnies indépendantes opéraient à la veille du soulèvement, y compris des entreprises chinoises mais aussi Gulfsands, une compagnie britannique dont le partenaire local est Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien et l’un des hommes les plus riches de Syrie. La production de Gulfsands se situait à la fin 2010 à près de 27 000 barils/jour, soit autant que celle de Total.

La guerre bouleverse le secteur pétrolier

Le secteur pétrolier a été affecté de plusieurs manières par le conflit. À l’automne 2011, les sanctions occidentales, et en particulier européennes, ont interdit l’achat de pétrole brut syrien entraînant une suspension des exportations et une baisse conséquente de la production et des recettes en devises. Le pétrole syrien était à 90 % exporté vers l’Union européenne et représentait 90 % des recettes en devises générées par le secteur public.
Une autre série de sanctions a ensuite visé les entreprises publiques pétrolières, telles SPC mais aussi la General Petroleum Corporation, qui est le partenaire des entreprises étrangères. Ces sanctions ont poussé les entreprises occidentales à se déclarer en situation de force majeure et à se retirer les unes après les autres à la fin de 2011.

Le chaos et le contrôle jihadiste

Le contrôle de l’est du pays au printemps 2013 par les groupes rebelles a constitué un choc. Cet événement a eu deux conséquences majeures : d’une part, il a ôté au gouvernement l’accès à ses champs pétrolifères, le forçant à se retourner vers son allié iranien pour financer ses importations de produits pétroliers et donc à accroître la dépendance de Damas envers Téhéran ; d’autre part, il a déclenché une lutte sans merci pour le contrôle de ces ressources entre les groupes jihadistes pour financer leur effort de guerre.
Cette lutte pour les champs pétrolifères a particulièrement touché la région de Deir ez-Zor où se battent divers groupes jihadistes, tribus arabes et les brigades affiliées à l’Armée libre syrienne. Les champs changent régulièrement de main, passant d’un groupe à un autre, les plus grands champs étant l’objet de batailles particulièrement féroces.
Dans un rapport publié en avril dernier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un organisme basé à Londres, a tenté d’établir une carte du contrôle de ces champs. D’après ce rapport, les plus grands bénéficiaires de la lutte pour le pétrole étaient les tribus locales, les groupes salafistes et le Front al-Nosra (JAN selon son acronyme anglais), le groupe formellement adoubé par el-Qaëda comme étant son représentant en Syrie. Le rapport de l’OSDH a été publié avant les avancées récentes de l’EIIL dans la région.
D’après l’OSDH, en avril le Front al-Nosra extrayait environ 10 000 barils par jour à partir du champ al-Omar qu’il contrôle directement. Il vendrait le baril à 40 dollars, ce qui lui rapporterait donc environ 400 000 dollars par jour. Par ailleurs du gaz est aussi extrait de ce champ et vendu sous forme de bonbonnes. Environ 1 000 bonbonnes seraient distribuées tous les jours et vendues à 3 dollars l’unité.
Des dizaines de tribus locales, certaines opérant de manière indépendante, d’autres étant affiliées à des organisations islamistes produiraient au total environ 40 000 barils par jour à partir de dizaines de champs répartis dans toute la région. Plusieurs de ces tribus sont affiliées à l’EIIL qui bénéficierait donc indirectement d’une rente assez importante même si les revenus en question restent difficiles à chiffrer.
Début juin, l’EIIL prenait selon certaines sources le contrôle du champ d’al-Taïm qui jouxte l’aéroport militaire de Deir ez-Zor. Le niveau de production du champ n’est cependant pas connu.
Les champs situés autour de Hassaké et Qamishli n’ont pas été le théâtre de batailles aussi féroces qu’autour de Deir ez-Zor. Les gisements les plus importants, en particulier celui de Rumeilan, sont contrôlés par les forces kurdes du PUD. Le niveau de production de ces champs n’est pas connu en l’état actuel, mais des sources locales confirment que la production est suffisante pour fournir la région du Nord-Est en produits pétroliers raffinés sur place de manière rudimentaire. Certains rapports font état d’une production d’environ 10 000 barils par jour.

Le régime, un client des groupes armés

Le pétrole syrien est vendu à la fois sur le marché local et à l’exportation. L’année dernière, un marché de vente et de distribution de pétrole s’était créé près de la ville de Manbij, à l’est d’Alep, dans lequel acheteurs et fournisseurs se retrouvaient pour échanger du pétrole brut et des produits raffinés.
Une partie du pétrole extrait serait également exportée vers la Turquie. Les statistiques douanières d’Ankara qui montrent une augmentation des exportations syriennes vers la Turquie à la fin 2013 et au début 2014, sans indiquer leur nature, confirmeraient potentiellement ces informations.
Pendant longtemps, le principal client des groupes rebelles a été… le régime syrien. L’existence d’un commerce de pétrole entre le Front al-Nosra et le régime est corroborée au moins depuis l’été 2013 par de nombreuses sources locales même s’il n’existe pas de traces écrites d’un arrangement. Depuis, le volume de ces échanges semble s’être réduit, en partie à cause de la difficulté de transporter le pétrole d’une région à une autre.
Pendant de nombreux mois, Jabhat al-Nosra aurait également capitalisé sur son contrôle de zones traversées par les oléoducs pour imposer des frais de transit, qui permettaient au pétrole d’atteindre les raffineries de Homs et Banias qui sont sous le contrôle du gouvernement.
Par ailleurs, début 2013, un document écrit faisant part d’un accord entre le PUD kurde et le gouvernement syrien semblait confirmer qu’un accord de vente de pétrole a bien été conclu entre les deux parties. Il est cependant probable que ces échanges ont maintenant cessé, à cause des difficultés de transport du brut.
L’information la plus significative du rapport de l’OSDH est celle qui a trait à l’usine de gaz Conoco, du nom de l’entreprise américaine qui l’a construite. Cette usine qui était sous le contrôle du Front al-Nosra fournirait du gaz à la fois à la station électrique de Jandar à Homs, qui est dans une région contrôlée par le régime, et à des centres de stockage contrôlés par l’EIIL, qui distribue environ 2 000 bonbonnes de gaz par jour vendues aussi à 3 dollars l’unité.
La vente de gaz par le Front al-Nosra à la fois à l’État syrien et à l’EIIL symbolise l’évolution du conflit syrien et le développement de dynamiques propres aux guerres civiles où des ennemis déclarés continuent d’entretenir des relations commerciales dont les deux bénéficient sans pour autant qu’ils arrêtent de se battre.
Depuis la publication de ce rapport, le contrôle de la région Est a graduellement basculé sous le contrôle accru de l’EIIL dont la dynamique d’expansion se fait aussi de l’autre côté de la frontière, en Irak, et dont l’accès aux ressources pétrolières syriennes se renforce.


Remarque: Cet article a été publié en juillet 2014 dans Le Commerce du Levant

 

C’est la désolation économique dans les régions tenues par l’opposition syrienne

Alep-Syrie-AFP-Mars-2014Contrairement aux régions qui sont sous le contrôle du régime syrien, celles tenues par l’opposition ou par d’autres groupes armés souffrent d’une fragmentation très poussée et de l’absence d’une autorité centrale qui puisse y imposer ordre et sécurité.
Ces régions qui ne sont plus sous le joug du régime syrien peuvent être divisées en trois principales parties : la première inclut le nord-ouest du pays ainsi que la vallée de l’Euphrate, y compris une partie de la ville d’Alep, est tenue par divers groupes de l’opposition, par des tribus sans attaches politiques particulières et par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ; la deuxième est tenue par les Kurdes dans l’extrême nord-est du pays ainsi que deux poches à majorité kurde au nord de la ville d’Alep ; et la troisième englobe diverses régions et poches à travers tout le pays tenues par divers groupes de l’opposition, telles la vallée du Ghab (à l’ouest des villes de Homs et de Hama), les banlieues de Damas, la région du Hauran et le Golan, dans le sud du pays, ainsi que de nombreuses autres petites villes à travers le pays comme Yabroud qui subit actuellement les assauts du régime allié au Hezbollah.

Des caractéristiques communes

Plusieurs caractéristiques sont communes à ces régions. L’instabilité et les conditions de sécurité difficiles qui y règnent ont entraîné une disparition quasi totale de l’activité économique formelle ; les sources de revenus pour la population y sont très limitées ; ce sont des régions qui sont principalement rurales ; avant le début du soulèvement, elles avaient les indicateurs de développement socio-économiques les plus bas du pays.
Comme le reste de la Syrie, ces régions subissent les conséquences de la guerre et des activités économiques et commerciales qui lui sont liées (voir Le Commerce du Levant février 2014).
Ce qui reste de l’économie formelle tourne autour de l’agriculture, principalement les récoltes de blé et d’orge ainsi que le bétail, et le commerce de détail, telles les petites épiceries.
Certaines entreprises publiques et institutions économiques rattachées à l’État central continuent à fonctionner. On peut citer par exemple les moulins à blé aux abords de la ville de Manbij, qui produisaient avant le conflit l’équivalent de 5 % des besoins en farine de la Syrie et qui continuent à en fournir tous les jours pour environ un million de personnes. Certaines centrales électriques, telle celle du barrage de l’Euphrate situé à Tabqa, où des usines de traitement d’eaux continuent elles aussi à fonctionner, en grande partie grâce aux mêmes ingénieurs qui les dirigeaient avant le début du conflit.
Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires de l’État qui vivent dans ces régions continuent de toucher leurs salaires du gouvernement, fournissant une rare source de revenus pour une partie de la population. Le régime a cependant suspendu le paiement des salaires des personnes qu’il a réussi à identifier comme étant des partisans de l’opposition. La question se pose sur la raison pour laquelle le régime continue de payer des salaires à des personnes qui ne travaillent plus directement pour ses services et alors qu’il cherche à faire des économies. L’explication la plus plausible est qu’il cherche à conserver des allégeances parmi les fonctionnaires. Dans une situation d’appauvrissement généralisée, c’est un moyen pour les autorités centrales de montrer l’intérêt de rester fidèle à l’État plutôt qu’à un mouvement d’opposition qui ne fournit pas de gagne-pain. Beaucoup de ces fonctionnaires sont d’ailleurs obligés de se déplacer physiquement à l’organisme auquel ils sont rattachés pour toucher leur salaire, ce qui est un bon moyen pour le régime de garder un œil sur eux.
Il est intéressant de signaler certains efforts d’organisation des relations économiques apparues ici et là. Un syndicat ouvrier a par exemple été créé en 2013 dans la ville de Manbij : il s’agit du premier syndicat syrien en près d’un demi-siècle à ne pas être sous le joug du parti Baas. Mais en janvier de cette année la ville était prise d’assaut par l’EIIL et l’expérience du syndicat a pris fin.

La région du Nord

La région du Nord est la plus grande partie de Syrie à ne plus être sous la coupe du régime, mais c’est en même temps la partie la plus morcelée du pays, qui connaît les formes les plus poussées de chaos, d’instabilité et d’insécurité. De nombreux groupes qui vont des plus radicaux aux plus modérés s’y disputent le pouvoir.
Comme les autres régions libérées du joug du régime, elle est aussi systématiquement bombardée par l’aviation gouvernementale.
L’extraction et le commerce du pétrole sont une source importante de revenus dans ces régions. Les champs pétrolifères sont contrôlés par de nombreux groupes en compétition les uns avec les autres qui extraient de petites quantités d’hydrocarbures, les raffinent de manière rudimentaire et les distribuent. Un marché dédié au commerce du pétrole aurait d’ailleurs vu le jour près de la ville de Manbij. Les volumes de pétrole extrait sont difficiles à évaluer, mais ils sont considérés comme relativement limités pour l’instant, probablement de l’ordre de quelques milliers de barils par jour.
Grâce à la longueur de la frontière avec la Turquie, un commerce d’importation des produits de consommation est aussi relativement florissant. Les Syriens utilisent aussi le marché turc pour écouler leurs maigres excédents agricoles mais aussi du pétrole.
La région reçoit aussi des aides de l’extérieur, principalement des communautés expatriées, de quelques organisations internationales et des fondations, et des riches personnalités de la région du Golfe. Les sommes en provenance du Golfe sont estimées à plusieurs centaines de millions de dollars depuis le début du conflit. Il faut préciser que ces montants incluent les sommes qui servent à financer l’achat d’armement. Par ailleurs, l’aide des organisations internationales se fait à la fois en liquide et en nature, par exemple sous la forme de paniers alimentaires ou de produits médicaux.
L’argent versé à la population est utilisé pour acheter divers produits et services, ce qui contribue à alimenter l’économie locale. Une partie de l’aide qui provient de l’extérieur est conditionnée. En conséquent cet argent sert à financer des formes diverses de projets comme des cliniques, des puits d’eau, des boulangeries ou de petites usines.

Les régions kurdes

Les régions kurdes, principalement autour de la ville de Qamishli située à l’extrême nord-est de la Syrie, sont les plus stables du pays. Ceci est en partie dû au fait que le régime y maintient une certaine présence.
En effet, une sorte d’arrangement s’est conclue entre le Parti de l’union démocratique (PUD), un parti kurde rattaché au PKK turc et dont la branche armée domine la région, et le régime syrien pour un partage du pouvoir. Au début de cette année, le PUD a d’ailleurs formé une sorte de gouvernement local en charge de la gestion administrative de cette région.
La stabilité du Nord-Est a permis d’attirer des populations qui ont fui les combats. Les champs pétrolifères alentour qui ne sont que partiellement exploités permettent la fourniture de produits pétroliers à la population ainsi qu’une source de revenus pour l’administration locale. Le mazout y est vendu à environ 35 livres syriennes le litre, soit la moitié de son prix dans les régions tenues par le gouvernement. En raison de la présence du régime dans la région, celle-ci reçoit l’aide des agences des Nations unies qui se fait à travers l’Irak – l’ONU n’est en effet autorisée de travailler qu’avec les autorités de Damas. Des avions cargos de l’ONU remplis de divers produits à destination de la population atterrissent ainsi régulièrement sur l’Aéroport international de Qamishli.
En plus de sa frontière avec la Turquie, la région kurde du pays partage une frontière avec le Kurdistan irakien avec lequel les échanges commerciaux se maintiennent.

Les autres régions tenues par l’opposition

Pour le reste des régions tenues par l’opposition, les informations disponibles sont très limitées. Le peu que l’on sait est que les rares formes d’activité tournent presque uniquement autour d’activités de subsistance.
En plus d’être coupées les unes des autres, beaucoup de ces régions, telles les banlieues de Damas, subissent un siège imposé par le régime qui les coupe du monde extérieur. À cause de leur isolement, les aides extérieures n’arrivent qu’au compte-gouttes.
Dans le sud du pays, les régions du Hauran et du Golan bénéficient de la proximité de la frontière jordanienne pour se fournir en divers produits bien que le niveau des échanges soit encore très limité.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2014 dans Le Commerce du Levant

L’inefficace décision européenne d’acheter du pétrole à l’opposition syrienne

Deux ans après le début du soulèvement, la situation du secteur pétrolier syrien est des plus confuses. Les grandes compagnies internationales ont quitté le pays, les sociétés locales du secteur sont sous sanctions occidentales, les champs pétroliers et les oléoducs sont sous le contrôle de différents groupes armés – des plus radicalement opposés au régime à ceux qui le soutiennent –, alors que la destruction des infrastructures endommage sérieusement l’environnement et hypothèque la pérennité des champs.
Bien que de taille relativement modeste en comparaison avec les autres pays de la région, l’industrie pétrolière syrienne continuait d’assurer, avant le début du soulèvement, une part significative des recettes budgétaires mais aussi des recettes en devises du gouvernement. La montée des prix du brut ces dernières années avait porté en 2010 la part des exportations de brut à plus de 40 % du total des exportations syriennes.
Ce n’est donc pas sans raison que l’Union européenne et les États-Unis ont décidé en septembre 2011 d’interdire tout achat de brut en provenance de Syrie, une mesure qui prenait d’autant plus d’importance que l’Union européenne achetait à elle seule plus de 90 % du pétrole syrien exporté.

Un secteur pétrolier bouleversé

Deux ans plus tard la situation de l’industrie a profondément changé. La production journalière revendiquée par le gouvernement qui se montait à environ 385 000 barils au début de l’année 2011 a baissé progressivement, d’abord à la suite des sanctions, qui sont entrées en vigueur en novembre 2011, puis à la prise de contrôle d’un nombre grandissant de champs par les rebelles.
En octobre 2012, le gouvernement affirmait que sa production était tombée à
153 000 barils/jour (b/j) alors qu’en mai 2013 elle n’était plus que de 70 000 b/j, soit moins d’un cinquième de son niveau d’il y a deux ans.
C’est dans ce contexte que l’Union européenne a autorisé ses pays membres à acheter du brut en provenance de Syrie à condition que les fournisseurs soient avalisés par la Coalition nationale syrienne (CNS), le principal regroupement de l’opposition.
En plus de l’achat de pétrole l’Union européenne permet également la vente d’équipements aux rebelles ainsi que l’investissement dans les régions tenues par eux, afin de permettre l’exploitation des champs sous le contrôle de l’opposition.
En autorisant le développement du secteur pétrolier dans les régions tenues par les rebelles, l’idée est de permettre à ces derniers d’accéder à une plus grande autonomie financière afin de subvenir aux besoins des populations qui sont sous leur contrôle et d’acheter les armes dont ils ont besoin dans leur combat contre les autorités – même si ce n’est pas dit explicitement.
En pratique, l’application de la mesure bute sur de nombreux problèmes dont le moindre n’est pas le grand désordre sécuritaire qui règne dans le Nord-Est et la très faible influence de la CNS sur les forces en présence qui sont souvent en compétition, voire en conflit.

Désordre sécuritaire à Deir ez-Zor

Les champs pétroliers syriens sont répartis dans deux régions : le premier autour de la ville de Deir ez-Zor, dans l’Est, produisait environ 100 000 b/j avant le soulèvement grâce en particulier aux investissements de Shell et Total, et le second dans la province de Hassakeh, dans le Nord et le Nord-Est, qui produisait environ 250 000 b/j, principalement par l’entremise de la Syrian Petroleum Company, une entreprise du secteur public.
La première région est sous le contrôle de groupes disparates de combattants, y compris des tribus locales et des combattants affiliés à des groupes islamistes radicaux tel Front al-Nosra alors que les champs situés plus au nord, autour des villes de Hassakeh et de Qamishli, sont en grande partie sous le contrôle de la branche armée du Parti de l’union démocratique kurde.
À Deir ez-Zor, la poursuite des combats et la fuite des ingénieurs et autres cadres du secteur pétrolier auraient conduit à l’éclatement de nombreux incendies dans les puits. Début avril, le ministre du Pétrole a annoncé que trois puits avec une production journalière cumulée de plus de 2 000 barils de pétrole brûlaient. La perte due à ces incendies était estimée par le ministère à l’équivalent d’environ 750 000 barils de brut. Aux cours mondiaux actuels, c’est près de 75 millions de dollars.
Certains champs plus petits continuent d’être contrôlés par le gouvernement qui parvient à se procurer des quantités supplémentaires par le biais de contrats conclus avec certains des groupes locaux – des rapports non confirmés font même mention de Front al-Nosra parmi les groupes qui traitent avec les autorités ! Par ailleurs, des tribus locales profitent de leur contrôle direct de certains puits pour générer de nouvelles sources de revenus et de richesses, conduisant de nombreux combattants à abandonner la lutte contre le régime.
Ce chaos ainsi que la capacité d’influence extrêmement limitée du CNS sur tous ces groupes réduisent en tout cas considérablement la capacité de l’opposition à commercialiser de manière ordonnée et régulière le pétrole extrait de cette région.
Dans le Nord-Est, le Parti de l’union démocratique kurde est, militairement, le plus puissant des partis kurdes et est resté à une distance égale à la fois du régime et de l’opposition. Bien organisés et disciplinés, ses combattants contrôlent une région qui n’a pas vécu le chaos auquel fait face Deir ez-Zor.
La situation du champ de Suwaidiyah, le plus grand champ pétrolier syrien, qui est situé près de la ville de Qamishli, n’est pas claire, mais même si techniquement il serait encore entre les mains du gouvernement, toute la région alentour est tenue par les troupes kurdes du Parti de l’union démocratique. C’est de cette région que le gouvernement se procure la plus grande partie de ses
70 000 b/j grâce à sa relativement bonne relation avec ce parti et aux accords entretenus avec des tribus bédouines pour assurer la sécurité de l’oléoduc qui transporte le brut vers les raffineries de Homs et de Banias.

Un défi logistique et un cadre juridique flou

L’autre défi majeur pour toute tentative européenne d’achat de brut syrien concerne son transport à partir du territoire syrien.
Tous les oléoducs syriens étant dirigés vers l’ouest, totalement sous contrôle du régime, l’opposition n’a d’autre choix que de recourir à des camions-citernes pour transporter le pétrole vers le territoire turc – l’Irak étant exclu à cause du soutien du gouvernement Maliki aux autorités syriennes.
Or, tout convoi de citernes est vulnérable à des attaques de l’aviation syrienne qui continue à régner en maître sur les airs ainsi qu’à l’insécurité qui règne sur le trajet.
Autre obstacle de taille : le cadre juridique de toute transaction impliquant l’achat de brut. En effet, les champs dont va être extrait le pétrole sont la propriété du gouvernement syrien et/ou de joint-ventures établies entre celui-ci et des entreprises internationales telles Shell, Total ou le canadien Suncor. Or à cette date le seul gouvernement légal reconnu par les Nations unies est celui que dirige Bachar el-Assad et tout achat de brut sans l’aval de celui-ci et des entreprises partenaires serait potentiellement entaché d’illégalité.
Les règles d’application de la directive européenne restent certes encore à publier et pourraient permettre d’éclaircir ce flou juridique, mais il est d’ores et déjà clair que la décision de l’Union européenne n’a pas été suffisamment préparée.
Au cas où cette décision devait finalement entrer en vigueur, ce qui n’est pas évident au vu des difficultés mentionnées, elle a peu de chance d’avoir un impact significatif pour l’opposition syrienne. Dans cette affaire le chaos et la désorganisation persistante des régions rebelles se combinent au manque de sérieux européen.

Regional-syrie-petrole-641Remarque: Cet article a été publié en Juin 2013 dans Le Commerce du Levant

The EU’s pointless oil gesture

On April 22, the European Union lifted its embargo on Syria’s oil exports to enable the purchase of crude oil from the opposition. The diplomatic move also permitted the sale of oil equipment to the opposition and allow the investment in oil fields located in rebel-held areas.

Sanctions imposed by the EU in September 2011 banned the purchase of all crude oil produced in Syria as well as its transport and the insurance of the tankers that transported it. While other Western countries have imposed their own set of sanctions, the EU’s has a more significant impact. Prior to the uprising, the bloc purchased more than 90 percent of all exported Syrian crude.

The rationale behind the decision to partially lift the sanctions appears to be that it will give more financial clout to the opposition, enabling it to finance the purchase of weapons and to spend and invest in the areas under its control.

However, the actual impact on the ground is less clear. Indeed, while most oil fields are now out of the direct control of the central authorities in Damascus, the groups that actually control them are varied and have sometimes competing agendas.

Syria’s oil fields are spread in two broad areas: the first around the city of Deir ez-Zor, in the east, which produced around 100,000 barrels of per day (bpd) prior to the uprising; and the second in the province of Hassakeh, in the north and north-east, which produced some 250,000 bpd.

The former is under the control of disparate groups of fighters, including local tribesmen or fighters affiliated to radical Islamist groups such as Jabhat al-Nusra. The continued fighting in the region and the fighters’ lack of experience in the oil industry has reportedly led to the eruption of many well fires. In early April, the minister of oil announced that three wells with a cumulative daily output of more than 2,000 barrels of oil had burned. The cumulative loss from all the well fires is estimated by the ministry at the equivalent of around 750,000 barrels of crude. At current global prices, this is some $75 million.

Apparently, the government continues to control some smaller fields and manages to procure additional amounts through purchase agreements it has entered into with some of the groups that control the other fields — unconfirmed reports include even Jabhat al-Nusra among these groups.

Meanwhile, many locals are using their control of oil wells to generate new sources of income and wealth, leading many of them to abandon the fight against the regime.

The fields located further to the north, around the city of Hassakeh, are to some extent under the control of the armed wing of the Democratic Union Party (DUP). The DUP is the best armed Kurdish party and has remained at an equal distance from both the regime and the opposition. Kurdish rebels are relatively well organized and disciplined, and the fields are located in a region that has avoided much of the chaos witnessed near Deir ez-Zor.

The situation of the Suwaydiyah field, the largest Syrian oil field, which is located around Qamishli, is not clear but even if it were technically still under the control of the government, in practice the whole surrounding area is held by the Kurds.

Here, too, the Syrian government continues apparently to access some of the oil produced, either thanks to its relatively good ties with the DUP or because it also purchases oil from the groups in charge in the region.

This picture of the current state of Syria’s oil sector is further complicated by the disrupted distribution networks across the country. Not only are the fields under the control of groups that fall outside the scope of the political wing of the opposition; even if the opposition managed to put some order in its ranks and ensure that all oil produced in rebel-held areas fell under its control, it would still have the task of managing the logistics behind the transport and export of the crude.

The partial lifting of the embargo will do no harm to the opposition. But given current facts of the ground, it will struggle to make any significant impact.

Note: This article appeared first in the May 2013 edition of Executive Magazine