L’économie syrienne pourrait croître en 2017

L’année 2017 pourrait être celle du retour de la croissance économique en Syrie pour la première fois depuis le début du soulèvement en mars 2011. Celle-ci ne préfigurera cependant pas une reconstruction à grande échelle du pays.

La chute de la ville d’Alep aux mains du régime et de ses alliés en décembre 2016, la reconquête graduelle de nombreuses poches d’opposition autour de Damas, ainsi que l’accord de cessez-le-feu parrainé par la Russie et la Turquie ont changé la donne politique en Syrie.
Toutes les grandes villes syriennes ainsi que les voies qui permettent d’y accéder sont maintenant sous le contrôle du régime syrien. À l’exception de la Ghouta orientale, ceci s’applique aussi à toutes les banlieues de ces villes.

Le retour de la stabilité

Avec un retour de la stabilité il n’est plus illusoire de s’attendre cette année à un retour de la croissance du PIB syrien mesuré en base annuelle, et ce pour la première fois depuis 2010. En 2014, la croissance avait bien semblé redémarrer, mais ce regain d’activité n’avait touché que quelques secteurs et n’avait duré que quelques mois.
Ces derniers mois déjà, avec le retour d’une relative normalité dans de grandes parties des régions ouest du pays (la région côtière et l’axe Damas-Hama), certains secteurs économiques semblaient stabilisés et même en croissance. C’est en particulier le cas du secteur manufacturier et de la construction. Le nombre de projets manufacturiers ayant obtenu une licence durant les neuf premiers mois de 2016, par exemple, était déjà plus élevé que la moyenne annuelle durant les quatre années précédentes. Certes, dans leur grande majorité ces projets sont de taille artisanale, mais ils indiquent une amélioration de la confiance. Quant aux livraisons de ciment par les entreprises du secteur, elles étaient stables durant les neuf premiers mois de l’année alors qu’elles n’avaient cessé de décliner les années précédentes.
D’autres secteurs économiques, telle l’agriculture, qui reste l’un des secteurs d’activité les plus importants, continuaient cependant à souffrir (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017).

Plusieurs facteurs de croissance

L’année 2017 pourrait voir l’économie syrienne bénéficier de plusieurs facteurs positifs :
– La relative stabilité politique dans les régions tenues par le régime, où habitent au moins deux tiers de la population résidente, va encourager les entrepreneurs à investir et les consommateurs à dépenser plutôt qu’à épargner, bien que les consommateurs ayant de l’épargne soient actuellement bien peu nombreux. Cette stabilité devrait également supprimer les barrières internes au transport et à la distribution, rendant ces deux secteurs plus compétitifs et entraînant une baisse des coûts.
– La fin de la bataille d’Alep va permettre un retour de la production manufacturière dans ce grand centre industriel syrien. Certes, en volume total l’investissement sera encore très limité comparé aux niveaux d’avant 2011, mais par rapport à leur niveau actuel l’amélioration sera significative. Il faut s’attendre aussi à un retour des réfugiés de la ville qui habitent actuellement au Liban, en Turquie, en Arménie et dans les pays du Golfe. Rien qu’au Liban, il est estimé qu’entre 15 et 20 000 Arméniens alépins habitent dans le quartier de Bourj Hammoud dont certains ont déjà commencé à revenir. Ces retours tireront la consommation vers le haut.
– Il est également probable que ceux parmi les expatriés qui n’ont pas à craindre de représailles de la part du régime retourneront visiter le pays dans les mois qui viennent et en particulier en été. Beaucoup de Syriens n’ont plus visité leurs proches ni leurs résidences depuis de nombreuses années et la fin des combats dans plusieurs parties du pays les encouragera à le faire. Ces retours dynamiseront en particulier les secteurs du transport et du tourisme, et généreront des rentrées en devises.
– De nombreux Syriens qui ont fui le pays ces trois dernières années sont maintenant installés dans leur pays de refuge et ont commencé à travailler. Leurs revenus devraient augmenter les niveaux de transferts vers la Syrie et donc les rentrées de devises ainsi qu’encourager la consommation.
– Si la valeur de la livre syrienne parvient à maintenir la stabilité dont elle a fait preuve depuis environ six mois, la confiance dans l’économie s’améliorera, ce qui aura un effet positif sur les investissements.
– Le secteur agricole qui sort d’une année noire (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017) devrait bénéficier des bons niveaux de pluviométrie actuels. Le retour des agriculteurs sur leurs terres dans les régions où la guerre a pris fin améliorera également la production.

Les obstacles perdurent

Cette prévision de croissance reste cependant basée sur des fondements très fragiles, car de nombreux risques continuent à peser sur l’économie syrienne.
Le plus important est la situation politique et militaire. Alors que la partie est de la Syrie est encore à feu et à sang, plusieurs acteurs régionaux, en particulier l’Iran, ne sont pas partie prenante de l’accord de cessez-le-feu russo-turc et n’ont pas forcément intérêt à son succès. Par ailleurs, on est encore dans l’attente de clarifications sur la politique syrienne de l’administration Trump.
L’économie syrienne va également souffrir de la situation budgétaire critique du gouvernement qui est de loin le principal acteur économique. Le manque de données officielles rend toute analyse difficile, mais il y a peu de doutes que le gouvernement est financièrement à bout. Et un gouvernement sans argent c’est beaucoup moins d’investissements et de dépenses dans l’économie.
De même, le niveau des réserves de change est très bas et risque de peser sur la valeur de la livre syrienne sur le marché des changes. Alors que la Banque centrale a réussi à stabiliser sa monnaie depuis la mi-2016, il n’est pas clair si elle dispose encore de beaucoup de marges de manœuvre étant donné le déficit persistant de la balance des paiements. Toute nouvelle pression sur la monnaie pourrait entraîner une perte de confiance ainsi qu’une hausse des coûts d’importation et de production.
La performance du secteur agricole, qui est non seulement crucial à cause de son poids dans l’activité économique mais parce qu’il permet aussi de fournir les villes en denrées à des prix compétitifs, est difficile à prédire. Plusieurs facteurs pèsent sur sa performance : le coût des intrants par exemple, mais aussi la qualité du réseau de transport et de distribution. Le Nord-Est est le principal centre agricole du pays, or il va continuer à être affecté cette année par la guerre contre l’État islamique.
Une autre hypothèque est liée à l’accès aux ressources énergétiques. La très grande majorité des champs pétrolifères et gaziers est sous le contrôle de l’État islamique. Alors qu’il y a encore quelques semaines, certains espéraient une reprise de quelques champs, l’attaque de l’EI sur Palmyre et ses champs gaziers début décembre a rappelé la capacité de nuisance de cette organisation, qui a été confirmée par la destruction de la centrale gazière de Hayan début janvier.

Pas de reconstruction en vue, mais des opportunités

L’éventualité d’une amélioration de la conjoncture économique ne doit pas non plus donner d’illusions sur le lancement d’un plan de reconstruction global du pays. Comme nous l’avons précisé dans un article précédent (Le Commerce du Levant de juillet 2016), de très nombreux obstacles perdurent.
Le plus important d’entre eux est l’absence d’une solution politique globale qui permettrait une levée des sanctions, et un retour des investisseurs étrangers et syriens ; or le processus politique actuel est encore très fragile et n’offre pas encore de garanties sérieuses sur la fin réelle des combats qui pourraient encore reprendre – mi-janvier dans la vallée de Barada près de Damas ils n’avaient d’ailleurs toujours pas arrêté. Si le processus enclenché s’avérait solide et sérieux, par contre, un début de reconstruction serait envisageable à partir de 2018.
Par ailleurs, tout faible qu’il soit un regain d’activité offrira certaines opportunités pour ceux qui sont prêts à prendre le risque. Les secteurs de l’agroalimentaire et pharmaceutique, ainsi que la construction devraient en être les premiers bénéficiaires.
Quoi qu’il en soit, étant donné la situation calamiteuse de l’économie syrienne, toute stabilisation et reprise de l’économie seront les bienvenues pour la population dans son ensemble.

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La chute inexorable de la livre syrienne

Livre-syrienneLa Banque centrale de Syrie a de plus en plus de mal à freiner la chute de sa monnaie et les craintes d’un décrochage de la livre syrienne augmentent à Damas.
D’août 2014 à début de février 2015, la monnaie nationale syrienne est en effet tombée de 165 livres pour un dollar, la devise de référence sur le marché local, à 245.
Ce n’est pas la première fois que la livre tombe aussi bas puisqu’elle avait atteint les 300 livres pour un dollar en juillet 2013 avant de rebondir, mais cette fois sa chute se fait de manière beaucoup plus graduelle, ce qui donne un sentiment inquiétant d’inexorabilité.
Le dollar est ainsi passé à 180 livres fin août, à 190 en septembre, à 200 livres en novembre, à 210 en décembre et à 220 livres en janvier.
Avant le début du soulèvement en mars 2011, la livre s’était maintenue à un taux proche de 50 livres pour un dollar pendant près de deux décennies. La non-convertibilité de la livre, une balance des paiements positive, des réserves de change importantes faisaient partie des facteurs qui avaient permis la bonne tenue de la monnaie nationale.
Avec l’extension du printemps arabe à la Syrie, la livre a naturellement perdu du terrain. Le soulèvement populaire suivi d’une guerre d’une violence inouïe a en effet eu un impact dévastateur sur les capacités de production du pays et les rentrées de devises. À quoi se sont ajoutées les sanctions occidentales sur le secteur pétrolier qui ont mis fin à l’exportation de brut dont les revenus représentaient une grande majorité des recettes en devises du gouvernement. La fuite des touristes, une autre source importante de devises, dès le début du soulèvement avait également eu un impact important.
Malgré tout, jusqu’à l’été dernier beaucoup d’analystes avaient salué les capacités de résistance de la livre qui avait perdu moins de terrain que prévu, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord les réserves importantes détenues par la Banque centrale, qui se montaient à 20 milliards de dollars au début 2011, ont permis pendant longtemps de faire face à la demande croissante en devises du marché que ce soit pour financer les importations ou parer aux pressions engendrées par la fuite des capitaux. La baisse du niveau de l’activité économique et le frein mis par le gouvernement à ses dépenses et ses investissements ont également aidé à faire baisser la demande pour les devises étrangères.
Par ailleurs, avec la guerre, de nouvelles sources de recettes ont vu le jour. L’une d’elles est l’aide apportée aux différents partis du conflit par leurs parrains et alliés régionaux et internationaux. Le gouvernement a bénéficié d’aides conséquentes de ses alliés iraniens et russes – 4,6 milliards de dollars en 2013 et 2014 rien que de la part de Téhéran – alors que les zones détenues par l’opposition ont bénéficié de diverses sources d’aides, soit pour financer l’effort de guerre, soit pour financer les conseils civils locaux créés suite au retrait des troupes du régime, à la fois de la part des pays occidentaux et du Golfe. À cela s’ajoute l’aide humanitaire internationale principalement fournie à travers les agences des Nations unies.
Dans tous les cas ces montants en devises sont rentrés dans le même circuit économique et monétaire syrien et ont donc permis de ralentir la chute de la livre syrienne.

Pourquoi une accélération de la chute depuis l’été dernier

Depuis l’été dernier, cependant, d’autres facteurs se sont conjugués pour accélérer le déclin de la monnaie nationale, principalement l’enlisement du conflit et la détérioration des indicateurs économiques et financiers.
Alors que le président syrien, se basant sur plusieurs victoires de ses troupes, avait promis lors de sa réélection en juillet une fin rapide du conflit, il a été démenti dans les faits à peine quelques semaines plus tard avec la perte de plusieurs bases militaires dans le nord-est et l’avancée de l’opposition dans le sud du pays.
Il est dorénavant clair que, d’une part, ni le régime ni l’opposition ne sont capables de l’emporter sur le terrain et, d’autre part, qu’il n’y a pas de volonté politique internationale pour mettre fin au conflit. D’où la pérennisation de la guerre, la fin de tout espoir d’une reconstruction proche du pays et une fuite renouvelée des capitaux.

Les réserves épuisées

C’est cependant la détérioration des indicateurs macroéconomiques qui pèse le plus lourd.
Depuis des mois maintenant, les décideurs syriens se plaignent de la faiblesse de leurs recettes fiscales. Avec la baisse de l’activité économique l’argent ne rentre plus dans les caisses alors que les réserves sont épuisées et les besoins de l’effort de guerre toujours aussi importants. Sans exportation de pétrole, avec une récolte catastrophique due à un hiver 2013/2014 très sec qui a obligé le gouvernement à importer des volumes importants de céréales, une chute de la production locale, qui oblige à maintenir les importations à un niveau élevé pour faire face à la demande en produits de la population, et la baisse de l’aide internationale due à une lassitude généralisée de tous les parrains et acteurs internationaux, le marché fait face à un déséquilibre structurel sur le marché des devises.
La Banque centrale ne publie plus depuis longtemps l’état de ses réserves rendant difficile toute estimation de sa capacité de financement, mais de l’avis de tous les analystes ces dernières sont au plus bas, potentiellement en dessous de deux milliards de dollars.
En octobre, le gouvernement a bien tenté de demander à son allié russe un prêt d’un milliard de dollars auquel il a répondu par la négative, craignant de ne jamais se faire rembourser, de la même façon que Moscou n’avait pas réussi à se faire rembourser par Damas la dette de 12 milliards de dollars octroyés par l’URSS durant la guerre froide.
Le seul espoir réside aujourd’hui dans l’Iran qui a récemment vu plusieurs délégations syriennes se succéder pour demander de nouvelles lignes de crédit qui permettraient de renflouer les réserves mais Téhéran, qui fait aussi face à des difficultés économiques, semble traîner des pieds.

Les autorités impuissantes

La Banque centrale tente de parer à ces pressions de plusieurs façons. D’abord et surtout en continuant à injecter des devises sur le marché en puisant dans ce qui lui reste de réserves. Le niveau de cette intervention est difficile à estimer en l’absence de données publiques, mais durant la dernière semaine de janvier le gouverneur de la Banque, Adib Mayaleh, avait affirmé que 65 millions de dollars seraient consacrés jusqu’à fin février pour soutenir la monnaie.
La Banque centrale déprécie de même régulièrement le taux de change officiel dans le but de réduire le décalage avec le taux du marché et donc l’attractivité de ce dernier.
Les autorités se sont également lancées dans une campagne de répression et d’arrestation de changeurs au noir dans l’espoir d’obliger tous les intervenants sur le marché à vendre au prix officiel fixé par la Banque centrale. L’administrateur d’une page Facebook qui publiait heure par heure le taux au marché noir de la livre et dont le nombre de “followers” se montait à plusieurs dizaines de milliers s’est même fait arrêter, accusé de diffuser des “rumeurs trompeuses” sur le marché des devises.
Dans une déclaration qui a fait le tour des médias, M. Mayaleh a annoncé que son institution s’apprêtait à intervenir sur le marché des changes libanais où se trouveraient des volumes importants de devises. Les modalités de cette intervention ainsi que son impact sont encore difficiles à évaluer.
Finalement début février le gouvernement annonçait qu’il allait réduire le nombre de licences d’importation qu’il accordait aux importateurs afin de réduire la demande de devises.
Toutes ces mesures semblent être jusque-là largement inefficaces ou en tout cas n’ont pas un impact suffisant pour contrer les pressions baissières sur la livre.
Au vu de la situation économique et politique, il apparaît que la livre syrienne ne peut que continuer à chuter sur le court et moyen terme, seul un dénouement du conflit couplé à une reprise de l’activité économique étant à même de mettre fin à cette baisse.
L’accès à de nouveaux financements, par exemple en provenance d’Iran, ferait gagner aux autorités un peu de temps. Ce ne serait cependant que pour une période limitée et avec de sérieuses implications politiques.

Remarque: Cet article a été publié en mars 2015 dans Le Commerce du Levant

Tournant stratégique des relations économiques entre Moscou et Damas

alep-syrie-afp-mars-2014Les relations économiques entre la Russie et la Syrie sont anciennes, tissées depuis l’implication au Moyen-Orient de l’Union soviétique. Bien qu’elles se soient distendues depuis la disparition de cette dernière, les relations commerciales entre les deux pays restaient relativement importantes. Les importations syriennes de produits russes se montaient ainsi à un milliard de dollars en 2010, alors que les exportations étaient bien plus modestes, à 32 millions de dollars. La destruction de larges pans de l’économie syrienne depuis 2011 a réduit le volume de ce commerce, mais les relations économiques entre les deux pays ont pris un rôle autrement plus stratégique.
En effet, les sanctions imposées par l’Union européenne et les États-Unis ont considérablement réduit les exportations de pétrole et les rentrées fiscales du gouvernement syrien et largement exclu les banques syriennes du système financier international.
Cet isolement et l’affaiblissement de Damas ont renforcé le rôle relatif de ses alliés, y compris donc la Russie, pour qui le soutien au régime de Bachar el-Assad est aussi une occasion d’engranger des bénéfices économiques et commerciaux.

Énergie et infrastructure

La démonstration la plus récente de ces avantages que Moscou cherche à tirer de son appui politique a été la signature en décembre 2013 d’un accord entre une société pétrolière russe et le gouvernement syrien pour l’exploration des ressources offshore syriennes. L’accord, d’une durée de 25 ans, octroie à Soyuzneftegaz, dont le principal actionnaire est la Banque centrale de Russie, les droits d’exploration d’un bloc offshore d’une superficie de 2 190 km2. Soyuzneftegaz est censée investir 90 millions de dollars dans l’exploration et le forage. Bien que la plupart des analystes estiment que les réserves potentielles des champs syriens sont relativement modestes à l’échelle des autres champs pétrolifères et gaziers de la région, le contrat permet à Moscou de se poser comme un acteur important dans les projets de développement du bassin énergétique du Levant.
Cet accord, largement couvert par les médias, n’est cependant pas le seul à avoir été signé ou à être envisagé ces trois dernières années par les deux pays dans le secteur de l’énergie.
En mars 2014, trois mois après la signature de l’accord susmentionné, Yuri Shafranik, le PDG de Soyuzneftegaz, a annoncé que des sociétés russes étaient en lice pour un projet de construction d’un oléoduc qui transporterait du brut irakien vers la Méditerranée en passant par le territoire syrien. Ce projet ne verrait cependant le jour qu’une fois le conflit syrien terminé.
D’autre part, le ministre syrien des Ressources hydrauliques, Bassam Hanna, a annoncé début avril que son ministère allait octroyer à Stroyrtransgaz, une société d’ingénierie russe filiale du groupe Gazprom, un contrat d’une valeur de 193 millions d’euros, pour la construction d’une station de pompage d’eau dans le nord-est syrien. Cette station fait partie d’un projet plus large qui consiste à dévier l’eau du Tigre vers le Khabour, un affluent de l’Euphrate, et permettre en conséquence l’irrigation de 150 000 hectares de terres agricoles.
Le ministre n’a pas dit comment le gouvernement comptait financer ce projet et, étant donné que la région du Nord-Est est largement aux mains de l’opposition, il est peu probable que le projet voit le jour dans le futur proche.
Stroytransgaz n’en serait pas à son premier projet en Syrie, puisqu’elle construit actuellement une usine de traitement de gaz à l’est de Hama, pour laquelle la compagnie russe a demandé et réussi à obtenir en octobre 2011 une amélioration des termes financiers.

Fourniture de pétrole

L’importation de pétrole a été l’une des principales formes de soutien de la Russie au régime syrien. Bien qu’elle soit productrice de brut, la Syrie importe depuis de nombreuses années des produits dérivés qu’elle ne produit pas en quantité suffisante pour faire face à la demande locale.
Dès 2012, alors que la Syrie subissait le boycott des entreprises occidentales, Moscou livrait des quantités importantes de fioul et d’essence à Damas. Ces livraisons se poursuivaient en 2013 et étaient payées en partie en liquide, alors que des accords de troc ont également été annoncés.
Cette livraison de produits pétroliers a pris une importance croissante l’année dernière après la perte par Damas du contrôle des champs pétrolifères du Nord-Est et sa dépendance totale vis-à-vis des importations.

Le système bancaire russe, indispensable alternative

L’utilisation du système bancaire russe par les autorités syriennes constitue le soutien dont l’importance est aujourd’hui probablement le plus stratégique. Le gel des avoirs syriens par l’Union européenne ainsi que l’interdiction de toute transaction en dollars qui lui a été imposée ont poussé Damas à transférer ses avoirs en Russie.
En décembre 2011, la Banque centrale de Syrie annonçait l’ouverture de comptes bancaires dans trois institutions financières moscovites, VTB, VEB et Gazprombank. Ces comptes ainsi que d’autres ouverts dans des banques régionales plus petites et moins bien connues ont servi à déposer les milliards de dollars en devises étrangères détenues par la Banque centrale de Syrie – estimées au début 2011 à près de 20 milliards – ainsi qu’à la conduite de toutes sortes de transactions financières et commerciales ; l’opacité de ces transactions rend cependant difficile toute identification et traçabilité à la fois des transactions et des banques impliquées.
Moscou sert également de lieu d’impression de la livre syrienne depuis que des sanctions européennes ont mis fin à son impression dans des pays européens, telles l’Autriche et la Belgique.
En novembre 2012, un site d’informations américain, ProPublica, mettait à jour un système de transport de billets de monnaie imprimés à Moscou et transportés à Damas sur des avions qui traversaient l’espace aérien azerbaïdjanais, iranien et irakien, afin d’éviter l’espace aérien turc fermé aux avions syriens.

Autres domaines de coopération

D’autres domaines de coopération économique entre les deux pays existent. Par exemple, celui du transport aérien. Bien avant le début du soulèvement populaire en 2011, les autorités syriennes avaient tenté de contourner les sanctions américaines imposées en 2004 qui lui interdisaient l’achat de tout avion commercial occidental, y compris ceux produits par la société Airbus, car ceux-ci incluaient des composants américains.
Par conséquent, Damas s’était retournée vers Moscou pour se fournir en avions de type Ilyushin et Tupolev. À chaque fois la conclusion d’un accord s’était heurtée aux craintes liées à la fiabilité et à la qualité des avions russes.
Depuis deux ans, les deux pays ont redoublé d’efforts avec l’annonce à plusieurs reprises de la signature proche d’un accord pour l’achat d’avions russes. En octobre 2011, Syrianair annonçait un accord pour l’achat de trois biréacteurs Tupolev TU-204SM d’une capacité de 210 passagers. Puis en juin 2012, c’était un projet d’achat de trois avions de transports régionaux Antonov AN148-100E qui était prévu. Finalement en mars 2013, le ministre des Transports annonçait que le nombre d’avions Antonov serait porté à 10 et que des négociations étaient en cours pour le financement du contrat, estimé à 340 millions de dollars. Un an plus tard, aucun contrat n’avait encore été signé.
On peut signaler aussi, parmi d’autres secteurs de coopération, des discussions avec des sociétés russes pour la fourniture d’équipements pour des moulins à blé syriens ou encore la fourniture de blé par des marchands russes.

Le financement, un obstacle difficile à franchir

Le financement est la principale pierre d’achoppement du développement plus important des relations entre les deux pays. Étant donné la situation budgétaire du gouvernement syrien, l’instabilité politique et le manque de visibilité économique et politique, il est hautement improbable qu’un quelconque contrat de valeur importante soit signé entre les deux pays dans les prochains mois. Les relations entre Damas et Moscou sont en effet marqués avant tout par le sceau du réalisme et de la défense de leurs intérêts respectifs. Moscou n’a probablement pas oublié qu’à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique Damas avait refusé de rembourser sa dette de plus de 13 milliards de dollars, obligeant en 2005 la Russie à en annuler 73 % afin d’obtenir le paiement du reste.

Remarque: Cet article a été publié en mai 2014 dans Le Commerce du Levant

 

L’énergie n’est pas un enjeu majeur du conflit syrien

Malgré l’importance de la Syrie pour les projets de transport énergétique régionaux, ceux-ci ne semblent pas être un facteur majeur dans l’implication des pays régionaux dans le conflit syrien.

L’enjeu énergétique a rarement été absent des soubresauts politiques qui ont touché le Moyen-Orient depuis la découverte de l’or noir dans la région et il n’est donc pas surprenant que certains s’interrogent sur leur relation éventuelle avec la régionalisation et l’internationalisation du conflit syrien.

Une position géographique stratégique

La Syrie bénéfice d’une situation géographique qui représente un de ses atouts les plus importants pour se positionner comme une plaque tournante pour le transport et le transit de produits dans toute la région. Elle est la porte vers la Méditerranée et l’Europe pour l’Irak et les pays du Golfe et celle vers la péninsule arabique pour la Turquie.

Les décideurs syriens avaient compris l’importance de cette position et projetaient dans les années qui ont précédé le soulèvement populaire de développer leurs infrastructures de transport. Des projets existaient pour construire de nouvelles autoroutes – une allant du littoral à la frontière irakienne et l’autre de la frontière turque à la frontière jordanienne ; pour développer le réseau de chemin de fer qui est déjà l’un des plus importants de la région, et pour améliorer la compétitivité des ports sous la forme de concessions attribuées au secteur privé pour la gestion des terminaux de conteneurs des ports de Tartous et de Lattaquié. A cause de leurs coûts mais aussi des lenteurs bureaucratiques peu de ces projets ont vu le jour.

Le secteur énergétique n’est évidemment pas en reste. Bien qu’elle soit un producteur modeste de produits énergétiques – ses réserves de pétrole et de gaz se portent à environ 2,5 milliards de barils et 241 milliards de mètres cube – la Syrie était au centre de plusieurs projets, en particulier pour le transport de gaz.

Le gazoduc arabe

Le gazoduc arabe, ou Arab Gas Pipeline (AGP), représente un rare exemple de projet de coopération régionale abouti. Ce gazoduc d’une longueur de 1 200 kilomètres doit relier les champs gaziers égyptiens, et dans un second temps irakien, à la Jordanie, au Liban et à la Syrie et de là à la Turquie pour se connecter au projet de gazoduc Nabucco qui devait acheminer principalement les gaz iranien et azéri vers les marchés européens. Bien que le projet Nabucco soit maintenant enterré, la Turquie reste incontournable pour relier les marchés moyen-orientaux à l’Europe.

Avec une enveloppe totale d’environ 1,2 milliard de dollars, financée principalement par des fonds arabes, l’AGP doit au final fournir près de 10 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le gaz égyptien avait commencé à fournir la Syrie en 2008 mais le gazoduc ne fonctionne plus que de manière très intermittente depuis le début du soulèvement.

La Syrie devait bénéficier du projet à la fois car il lui permettait d’avoir accès à de nouvelles sources énergétiques mais aussi sous la forme de revenus de transit. Le gazoduc devait aussi lui permettre d’acheter du gaz azéri ainsi que du gaz iranien via le réseau turc.

Le gazoduc islamique

Un des autres projets régionaux de transport de gaz est le Gazoduc islamique, aussi appelé, gazoduc de l’amitié, qui acheminerait du gaz iranien jusqu’à la côte méditerranéenne, et de là éventuellement jusqu’en Europe, en passant par l’Irak, la Syrie et le Liban.

Le gazoduc qui mesurera dans un premier temps 2 000 kilomètres et coûtera 2,5 milliards de dollars à construire transportera 110 millions de mètres cubes de gaz naturel par jour soit plus de 40 milliards par an. La Syrie et l’Irak ont déjà signé des engagements préliminaires pour l’achat de 20 et 25 millions de mètres cube par jour respectivement. De la côte syrienne le gazoduc serait étendu par un tronçon sous-marin jusqu’en Italie ce qui porterait la longueur du gazoduc à 6 000 kilomètres et son coût à 10 milliards de dollars.

Le projet qui a été formalisé au début de l’année 2011, soit deux mois avant le début du soulèvement populaire syrien, en est encore à ses débuts, les iraniens ayant annoncé le commencement des travaux sur leur territoire en 2012.

L’un des points sensibles de ce projet réside dans le fait que le gaz iranien sera extrait du champ gazier South Pars, ou Pars Sud, qui est considéré comme le plus grand champ gazier du monde avec des réserves estimées à près de 14 000 milliards de mètre cube de gaz.

Doha et Téhéran en compétition gazière

Or ce champ est partagé avec le Qatar, qui le nomme North Dome ou Dôme du Nord. Doha, qui a réussi à développer sa partie du champ beaucoup plus rapidement que son voisin iranien, a aussi son propre plan de gazoduc régional qui devrait transiter par la Syrie pour arriver sur les marchés européens. Le Qatar et l’Iran sont évidemment parmi les principaux protagonistes régionaux du conflit syrien. Cette concurrence a mené beaucoup d’analystes à considérer que la rivalité entre ces deux pays autour du gaz et de son transport constituait la toile de fond du conflit syrien.

Cette théorie souffre cependant de plusieurs faiblesses.

L’Iran peut difficilement être considéré à l’heure actuelle comme un compétiteur sérieux du Qatar. En termes de développement du champ gazier de South Pars, Téhéran accuse beaucoup de retard. Par ailleurs, pour assurer la viabilité de son projet gazier Téhéran a besoin d’exporter son gaz vers l’Union européenne qui représente l’un des plus grands marchés mondiaux. Or pour des raisons politiques évidentes l’Iran n’a à ce jour conclu aucun contrat de vente de gaz avec un pays européen.

Quant au Qatar, il est vrai qu’il réfléchit à la construction d’un gazoduc lui permettant de transporter son gaz naturel sans avoir à le liquéfier et à le faire passer par le détroit d’Ormuz. Cependant les dirigeants qataris n’ont non seulement pas commencé une quelconque négociation avec Damas dans les années qui ont précédé le soulèvement, mais ils n’ont pas non plus encore décidé du tracé d’un potentiel futur gazoduc.

Deux tracés sont en effet en compétition avec l’objectif à terme de se raccorder au gazoduc Nabucco. Le premier verrait le gazoduc traverser l’Arabie saoudite, le Koweït, l’Irak et enfin la Turquie alors que l’autre transiterait par l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et enfin l’Irak. Dans un cas comme dans l’autre Doha aura donc besoin de l’aval de son grand voisin saoudien qui ne voit pas d’un bon œil les ambitions énergétiques géostratégiques de Doha.

Deux autres facteurs ne penchent pas non plus vers cette logique. La première est que si l’Iran venait à développer ses capacités d’exportation de gaz vers l’Europe le premier pays qui en souffrirait serait son allié politique dans le conflit syrien, la Russie, qui fournit pas moins de 30% des besoins énergétiques de l’Union européenne. Cette domination sur le marché du gaz européen représente d’ailleurs une carte maîtresse dans les relations politiques entre Moscou et les capitales européennes. La Russie était d’ailleurs l’un des principaux opposants au projet Nabucco qui devait se fournir entre autres en gaz iranien.

La seconde est que si l’intervention des divers pays régionaux s’expliquait principalement par leurs soucis de s’assurer le contrôle des routes de transport énergétique, il aurait été réaliste de s’attendre à ce que les autorités syriennes le clament haut et fort et qu’elles expliquent l’hostilité des pays de la région vis-à-vis d’elles par la pure défense de leurs intérêts. Or en plus de deux ans de conflit le régime syrien n’a quasiment jamais fait mention de cette question.

Il est probable que le conflit syrien aura un impact sur les projets énergétiques régionaux, étant donné la situation géographique du pays. Dans tous les cas de figure, avant de se concrétiser tout projet devra attendre la fin du conflit et la stabilisation du pays, ce qui pourra durer plusieurs années. Il reste qu’en l’état des choses il semble difficile de faire de la question énergétique et de la compétition entre différents pays de la région pour approvisionner les marchés européens, une des raisons principales du conflit syrien et de sa régionalisation.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro d’octobre 2013 du Commerce du Levant

En Syrie, une «économie sous perfusion des pays amis»

Comment tient la Syrie après presque deux années de révolution et de guerre ? Jihad Yazigi, rédacteur en chef du Syria Report, site d’information et d’analyse économique (http://www.syria-report.com), évalue les moyens de subsistance de la population et les ressources d’un régime sous perfusion de ses derniers alliés : « Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant-guerre », selon lui. Entretien.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près d’un million de Syriens seraient menacés de famine, cet hiver. Que pensez-vous de cette estimation ?

Il est aujourd’hui très difficile d’avoir des chiffres sur la situation mais le PAM a raison de tirer la sonnette d’alarme. Ce que l’on peut dire, c’est que la détérioration de la situation, qui s’est considérablement accélérée depuis l’été dernier et les combats à Alep, a aggravé une très profonde crise économique et sociale. Il y a une forte décroissance, le chômage est très élevé, le taux d’inflation officiel est de 50 % mais il est bien plus élevé car l’indice est mesuré par rapport aux prix officiels : par exemple, le mazout est calculé au prix de 27 livres syriennes le litre, alors qu’en réalité il est de 100 livres et bien plus. Le grand problème qui se pose est un problème d’acheminement des biens, des produits agricoles. Il est très difficile de circuler d’une région à une autre, les routes sont très dangereuses, les attaques y sont permanentes de la part de bandes armées qui profitent du chaos. À ce problème d’acheminement s’ajoute celui de la pauvreté. Beaucoup de gens ont perdu leur travail depuis longtemps et leurs économies fondent ou ont déjà fondu ; l’inflation atteint des niveaux records en particulier pour le pain, élément de base de l’alimentation des familles : dans certains quartiers touchés par la violence, elle atteint parfois 500 %. Il faut aussi savoir que les régions et les quartiers qui sont les plus touchés par la violence sont des zones pauvres. Cette combinaison de facteurs laisse prévoir ce type de situation : l’appauvrissement et le risque de famine. La situation est particulièrement difficile dans les régions sous bombardement pour les populations qui n’ont pas pu fuir, comme à Homs, Alep et sa région, qui souffrent beaucoup. Il faut dire aussi que depuis 20 mois, depuis l’escalade de la violence, à l’été 2011, il n’y a pas eu une seule journée de trêve, contrairement par exemple à la guerre civile au Liban.

Comment fonctionnent les zones qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement, les zones dites « semi-libérées ». Quels sont leurs moyens de subsistance ?

Il n’y a évidemment pas d’investissements. C’est une économie qui tourne au ralenti, avec quelques petits commerces, et qui fonctionne avec l’aide de l’étranger, des expatriés. C’est une économie de subsistance d’autant que très peu de ces régions échappent à la violence et aux bombardements. Il faut aussi rappeler que les zones semi-libérées, au nord du pays, sont largement rurales ; elles vivent en partie comme avant mais sans l’aide du gouvernement. Ces populations étaient auparavant dépendantes de l’État, elles bénéficiaient des subventions notamment sur le mazout, l’électricité, le pain et le sucre. Le problème auquel elles sont confrontées, c’est que leur accès est très difficile en raison des barrages et des attaques, ce qui les coupe des autres régions syriennes d’où elles pourraient recevoir mazout, farine, etc. Ce sont donc des régions isolées qui vivent de manière autonome, où la population tente de survivre et bénéficie un peu du soutien des expatriés. C’est probablement la diaspora qui les aide à tenir.

Les régions relativement épargnées par la violence et qui sont encore sous le contrôle du pouvoir, comme le centre de Damas ou les villes côtières, sont-elles également touchées par les pénuries ?

Il y a en effet des pénuries de mazout et de gaz jusque dans la capitale, car la Syrie importe pour moitié son gaz et pour un tiers son mazout. Le pain aussi arrive difficilement à Damas. Le problème de Damas, c’est aussi l’afflux de réfugiés. Dans le centre de la capitale, une grande partie de la classe moyenne supérieure et de la petite bourgeoisie a quitté le pays, ceux qui restent peuvent trouver de tout mais à condition d’y mettre le prix. Tout le monde est donc touché, d’une manière ou d’une autre. La capitale souffre aussi des coupures d’électricité, soit parce que les centrales et les transformateurs ont été endommagés, soit par manque de fuel pour faire tourner les centrales. Il y a des coupures très importantes, jusqu’à 10 heures d’affilée, mais en moyenne, les coupures durent 6 heures par jour. On ne sait pas si les pannes de ces derniers jours vont durer, mais le fait est que le réseau est tellement affaibli que n’importe quelle panne crée des pénuries assez importantes. Il faut aussi savoir qu’en raison de la pénurie de mazout, les gens ont recours à l’électricité, ce qui créée une pression énorme sur le réseau. Mais la situation à Damas n’est pas comparable avec d’autres régions : à Homs, la situation est catastrophique avec seulement une heure d’électricité par jour et certains quartiers d’Alep peuvent rester 8 jours sans électricité.

Quelles sont les sources d’approvisionnement du régime ?

Ce sont les pays dit amis, le Liban, l’Irak, l’Iran, le Venezuela et la Russie. Il y a eu des livraisons de fuel et de mazout de ces pays amis, du diesel de Russie en décembre, car aucune loi n’empêche d’importer ce type de produits. Et au terme d’un accord signé à Téhéran la début janvier, le gouvernement vient d’obtenir des Iraniens une ligne de crédit à hauteur d’un milliard de dollars, dont la moitié doit servir à financer des projets électriques, en particulier la construction d’une centrale sur la région côtière. C’est d’une certaine manière une économie sous perfusion des pays amis.

Le régime continue-t-il à exporter vers le Liban, l’Irak et la Jordanie ?

Oui, la Syrie continue à exporter un peu vers l’Irak : jusqu’à l’été, les usines d’Alep continuaient à fonctionner très bien, les entrepreneurs profitaient de la baisse de la monnaie pour exporter sur le marché irakien à des prix compétitifs. Aujourd’hui, il y a, ici et là, des niveaux minimums d’exportation. Récemment encore, une délégation du gouvernement était en Ukraine pour négocier la vente de phosphate, puisque la Syrie est un grand producteur de phosphate. Les usines continuent de tourner probablement à 20 % de leurs capacités : les ouvriers vont à l’usine s’il n’y a pas de violence et si l’électricité fonctionne, les entrepreneurs continuent de produire si les conditions le permettent. Il faut répondre au besoin minimum de la population, et ce peut être pour les entrepreneurs un moyen de se faire beaucoup d’argent puisqu’il n’y a plus de compétition.

Qu’en est-il de l’agriculture, qui représentait 20 % du PNB et qui a permis à la Syrie d’être pendant de longues années autosuffisante ?

L’agriculture a bénéficié de deux bonnes années de pluie, en 2011 et 2012, ce qui a permis de retarder une trop forte inflation. Pendant de longs mois, la Syrie a pu ainsi produire des produits agricoles, de la viande, de fruits et des légumes. Le problème de l’agriculture réside dans la capacité des fermiers à aller dans les champs, l’approvisionnement en engrais et autres. Mais le plus grand problème demeure la commercialisation et la distribution, parce que les routes ne sont pas sécurisées. Dans la région agricole de Déra’a (sud du pays), un fermier peut acheminer sa production à Damas, en payant le prix et en prenant des risques. L’acheminement peut aussi se faire sans trop de difficultés entre Damas et Tartous (sur le littoral côtier, au centre), en revanche, entre Homs, Alep et Hama, c’est très difficile.

Plus généralement, que reste-t-il de l’activité économique ?

Il y a un minimum d’activité économique qui est le fait d’un minimum de vie. Un million de Syriens sont hors du pays, mais il reste 20 millions de personnes qui ont besoin de vivre, de se nourrir, de s’habiller, comme c’était le cas pour les Libanais, pendant la guerre civile. L’économie syrienne fonctionne au minimum, elle s’est radicalement transformée en une économie de subsistance : la population dépense pour manger, pour se soigner lorsqu’elle en a les moyens. Mais beaucoup de Syriens ont des comptes à l’étranger, ils continuent de payer des salaires, les cafés fonctionnent aussi. Il y a un mois, en décembre, un mariage a été célébré en grande pompe dans un restaurant huppé du vieux Damas.

Qu’en est-il de la nouvelle économie initiée par Bachar al-Assad, en particulier le secteur des services (banques privées, foncier…) qui avait permis de dégager une nouvelle rente pour le pouvoir et les réseaux affairistes qui lui étaient proches ?

Beaucoup d’hommes d’affaires ont quitté le pays. Et beaucoup d’entre eux apportent leur soutien à la révolution. Il n’y a plus de touristes depuis le début du soulèvement, le secteur manufacturier est fortement touché. Le tourisme a été le secteur le plus rapidement et le plus fortement touché. Son impact a été particulièrement important car c’est un secteur qui rapporte des devises. Les banques perdent également de l’argent mais leur bilan ne représente en général qu’une petite partie du bilan de leurs banques mères basées au Liban, en Jordanie ou dans le Golfe. Donc elles devraient normalement continuer à tourner. L’économie syrienne s’est structurellement modifiée et tente de s’adapter à cet état de guerre qui a tout l’air de durer. Une économie informelle est en train de se développer avec les enlèvements, des commerces illicites, notamment aux postes-frontières où les droits de douane ne sont plus prélevés. D’autres secteurs d’activités se développent, notamment le secteur des générateurs électriques et de la sécurité : des publicités proposent aux particuliers des vitres qui résistent aux déflagrations, des portes blindées, il y a aussi la sécurité des hommes d’affaires. Tous ne sont pas forcément liés au régime mais il est difficile d’afficher ouvertement son opposition.

 Quelles sont les ressources financières du régime ? Peut-il encore payer les fonctionnaires et est-ce que l’administration continue de fonctionner ?

Oui, elle continue de fonctionner et les salaires sont encore payés par virement mais dans les zones reculées, dans les campagnes, s’il n’y a pas de banque, de distributeurs de monnaie, les fonctionnaires ne peuvent les retirer et les chèques et les cartes de paiement n’ont jamais été trop utilisés en Syrie. Ce qu’il faut noter, c’est qu’avant la crise, dans le budget d’État, les dépenses d’investissements et les dépenses courantes étaient réparties de manière équilibrée. Le régime a tout de suite arrêté les dépenses d’investissement, ce qui lui a permis de faire des économies très rapidement. Par ailleurs, le gouvernement a continué à exporter du pétrole brut pendant huit mois, jusqu’en novembre 2011, principalement vers l’UE – les sanctions votées en juillet n’ont pas été appliquées tout de suite. Le gouvernement avait par ailleurs des réserves en devises, et avec la chute de la monnaie locale, ces réserves ont acquis plus de valeur. On peut aussi supposer que le gouvernement reçoit de l’aide de l’Irak, de l’Iran et de la Russie même si on n’a pas d’indicateurs de cette aide. Autre point, le gouvernement dépense peu hormis les salaires de l’administration. La fourniture d’électricité se fait grâce au fuel qui est produit en Syrie et les dépenses courantes ont aussi beaucoup baissé dans les régions où l’État n’a plus d’autorité. Les fonctionnaires qui sont accusés par le régime de collaborer avec les « groupes terroristes », selon la rhétorique officielle, ont été licenciés. En définitive, cette baisse très rapide des dépenses, l’utilisation efficace des réserves et les aides potentielles des pays amis permettent au régime de tenir.

Peut-on chiffrer ces réserves ?

Non, on ne peut pas. On parle de 3 à 5 milliards de dollars de réserves pour 7 milliards au début de la crise, mais ce ne sont que des spéculations, on n’a aucun indicateur économique depuis mai 2011.

 Le régime ne contrôle plus un large pan du territoire, il va probablement en perdre d’autres pour sécuriser des territoires plus importants pour sa survie, en particulier Damas. Quelles seraient les conséquences de la perte d’Alep pour le régime ?

Ils peuvent se permettre de perdre Alep, qui en tant que ville ne génère pas beaucoup d’argent pour le gouvernement. Alep est une ville dominée par le secteur privé, le commerce, mais elle n’a pas de ressources comme le blé, le coton, le phosphate ou le pétrole. La perte d’Alep serait problématique du point de vue politique et symbolique mais pas au niveau économique. C’est un centre de distribution de produits agricoles, d’approvisionnement du nord-est, mais en pratique, Alep a déjà perdu ce rôle-là. Si Alep venait à être coupée du reste du pays et de Damas, cela compliquerait l’approvisionnement de certains produits, notamment de produits pharmaceutiques car l’industrie pharmaceutique était très importante à Alep, mais ce coût est difficile à chiffrer. Et ce n’est pas essentiel pour le régime.

Quelles sont les régions qui sont vitales au régime d’un point de vue économique ? Si la région de Déra’a, frontalière avec la Jordanie, lui échappe, perdrait-il une source d’approvisionnement importante ?

D’un point de vue économique, ce serait l’accès aux régions céréalières et aux grands champs pétroliers dans le nord-est, dans la région d’Hassaké. De même la perte de la région de Homs avec la raffinerie de pétrole, à l’ouest, serait problématique. La situation à Déra’a est déjà très compliquée mais en réalité, le vrai poumon économique de la Syrie reste le Liban, à travers les relations commerciales et le système bancaire libanais, qui permet de contourner les sanctions internationales sur les banques syriennes. Les commerçants syriens et libanais importent du Liban, les banques libanaises peuvent fournir les lettres de crédits pour permettre d’importer du blé. On n’a pas de chiffre global de ces importations, mais il semble que les fournitures soient suffisantes.

Le régime pourrait donc survivre grâce à l’aide du Liban ?

Il est difficile de le dire, mais depuis, cet été, il y a une brusque accélération de la détérioration. Le grand problème, c’est que l’on n’a aucune idée de leurs réserves en devises, donc on ne sait pas combien de temps ils vont pouvoir continuer d’importer. Ils peuvent par ailleurs encore continuer à imprimer de la monnaie, mais les importations de blé dont ils ont besoin pour le pain nécessitent des devises, et même si on n’a pas de chiffres, on peut penser que leurs réserves ont nettement baissé.

La cash économie a toujours joué une grande place dans l’économie syrienne, permettant au régime et à la population de résister pendant des périodes très difficiles (les affrontements des années 1980, la crise financière de 1986…). Le pays a d’ailleurs longtemps vécu en autarcie, cette expérience peutelle lui permettre de s’adapter à cette situation ?

Oui. Et il y a aussi le fait que l’économie syrienne, à la différence des autres pays du Moyen-Orient, est une économie relativement diversifiée avec un secteur agricole important, du pétrole et du gaz, le tourisme, le secteur manufacturier et le secteur des services, cette diversification a aidé cette économie faible. Par ailleurs, une des chances de la Syrie si l’on peut dire, c’est qu’aucun grand complexe industriel, telles les raffineries ou les centrales électriques, n’a encore été touché, ce qui est extrêmement important pour l’après. Cependant, le commerce qui subsiste à Damas ne doit pas faire illusion. L’économie est en très mauvais état. Il faudra vingt ans pour revenir au niveau d’avant la guerre. Il y a trente ans, le PIB par habitant était équivalent à celui de la Corée du Sud et non de pays comme le Zimbabwe. Quant aux Syriens eux-mêmes, ils tentent de subvenir à leur besoin au minimum, ils s’appuient sur leur épargne et l’aide de leurs familles à l’étranger. La société s’est très bien organisée mais elle est exténuée et surtout laissée à l’abandon. Combien de temps pourra-t-elle tenir ainsi ?

 

Remarque: Cette entrevue a été publiée par Médiapart le 28 janvier 2013