L’économie de guerre est devenue un enjeu du conflit syrien

SYRIA-CRISIS-_0119_11Trois ans de soulèvement populaire et de guerre en Syrie ont fait le lit de l’économie informelle. À travers tout le pays, de nouvelles activités économiques et commerciales liées à la guerre voient le jour et se développent.
Le chaos qui gagne les territoires sous contrôle de l’opposition syrienne, en particulier les régions du Nord et du Nord-Est, est particulièrement favorable à l’expansion de ces nouvelles formes d’activité, mais même les zones tenues par le régime, où une certaine forme d’autorité centralisée continue de s’appliquer, sont largement tombées dans ces nouveaux modèles.

Un régime affaibli qui dépend de nouveaux intermédiaires et des chefs de guerre

La baisse de la valeur de la livre syrienne a été, par exemple, une source importante d’enrichissement pour de nombreux investisseurs. Alors qu’elle s’échangeait à 47 livres le dollar en 2011, la livre a oscillé autour de 300 pour un dollar au début de l’été 2013, avant de reprendre un peu de force. À plusieurs reprises, la monnaie syrienne a fluctué de plus de dix pour cent en une seule journée, ces changements soudains étant en bonne partie attribuables à des spéculateurs bien introduits qui capitalisent sur l’écart entre le taux officiel de la livre et celui du marché noir.
La demande pour de nouveaux produits et services tels que la prestation de services de sécurité privés a contribué à l’émergence de nouvelles entreprises jusque-là interdites. En août 2013, elles ont été légalisées pour permettre « la protection des personnalités et des entreprises de premier plan », selon l’agence d’information officielle syrienne. Autre exemple des profits tirés de la guerre : selon le Financial Times, une grande entreprise industrielle, qu’il ne nomme pas, a obtenu du gouvernement une licence lucrative pour collecter la ferraille des villes détruites.
Les sanctions occidentales contre les entreprises publiques et certains hommes d’affaires ont forcé les autorités à rechercher de nouveaux intermédiaires. Ils ont remplacé des personnalités établies qui ont donc été mises à l’index par les gouvernements occidentaux ou ont quitté le pays après l’effondrement de leurs activités. Ces intermédiaires importent maintenant toutes sortes de produits pour le bénéfice du gouvernement, soit en leur nom propre, soit au nom d’une société basée au Liban, et génèrent des profits importants à travers les commissions qu’ils touchent.
En contrepartie, ces nouveaux entrepreneurs sont sollicités pour apporter leur soutien financier au régime. Pour ceux qui n’obtempèrent pas, les autorités lancent des procédures judiciaires sous toutes formes de prétexte. En décembre 2013, une liste d’hommes d’affaires n’ayant pas remboursé leurs prêts bancaires a été publiée par des organes proches du régime, en violation flagrante du secret bancaire censé être appliqué dans le pays.
Le recours grandissant du régime aux milices a également forcé celui-ci à accorder à leurs chefs une certaine autonomie, en leur donnant la liberté de piller et racketter dans les zones reprises à l’opposition et dans une moindre mesure dans les zones sous le contrôle du régime. Dans la ville de Homs, par exemple, un marché de biens volés dans les zones de l’opposition a jailli et a été nommé “souk al-sunna”, ou “marché des sunnites”, parce que les zones de l’opposition sont en majorité habitées par des sunnites. Des marchés similaires ont été mis en place dans d’autres parties du pays.
Ce pouvoir et cette fortune nouvellement acquis se sont construits au détriment de l’État central qui s’affaiblit de plus en plus. La richesse de ces seigneurs de guerre et la dépendance du régime à leur égard ont été mises en évidence en 2012 lors des élections législatives quand certains d’entre eux ont été “élus” au Parlement, soit parce qu’ils ont réussi à acheter leur siège, soit parce qu’ils ont été récompensés pour leur allégeance.

L’accès aux ressources économiques nourrit la compétition entre rebelles

La fragmentation géographique et militaire des zones de l’opposition ainsi que l’absence d’autorité centrale ont été des éléments importants dans le développement de nouvelles formes d’activités liées à la guerre.
L’expansion de l’économie de guerre dans ces régions est aggravée par la concurrence entre les différents groupes rebelles qui cherchent à prendre le contrôle des postes frontaliers, des champs pétrolifères et des greniers à blé. La bataille pour le pétrole a été particulièrement sanglante dans le Nord-Est qui est le théâtre d’une lutte entre groupes liés à el-Qaëda, tribus arabes, milices kurdes et brigades locales. Le Front al-Nosra, une filiale d’el-Qaëda, contrôle, par exemple, le grand champ de Shadadi, alors que Saddam al-Nouaïmi, un chef de guerre affilié à l’Armée syrienne libre, contrôle des puits à al-Bukamal près de la frontière irakienne. En novembre 2013, Malik al-Abdeh, un journaliste syro-britannique, a rapporté que le Front al-Nosra et deux autres brigades affiliées avaient envoyé une lettre à l’État islamique en Irak et au Levant, une franchise d’el-Qaëda, offrant de régler un différend sur un champ pétrolifère. Les Kurdes, quant à eux, contrôlent fermement les champs pétrolifères du grand nord syrien.
Le secteur pétrolier est si lucratif qu’un marché dédié a été créé près de Manbij, une ville proche de la frontière turque. De là, le pétrole est exporté vers la Turquie ou revendu vers d’autres régions du pays, y compris au gouvernement.
Avec la disparition de l’État, les règles et les lois régissant les activités commerciales ont également cessé d’exister. Ainsi, alors que l’importation de voitures d’occasion est interdite en Syrie et que des frais de douane de 50 pour cent sont imposés sur les véhicules neufs, la région du Nord a vu un afflux de voitures d’occasion en provenance principalement d’Europe de l’Est. En Bulgarie, par exemple, les Syriens sont devenus les plus gros acheteurs de voitures d’occasion.
De même que dans les zones contrôlées par le régime, les zones de l’opposition sont le théâtre de pillages. Dans la ville d’Alep, des centaines d’usines ont été volées et leurs équipements revendus dans le sud de la Turquie ou dans d’autres régions du pays. Avec la conquête de la ville de Raqqa en février 2013, le Front al-Nosra a eu accès aux coffres de la branche régionale de la Banque centrale de Syrie, où se trouvaient des milliards de livres syriennes qui ont été utilisés pour financer à la fois l’effort de guerre et la gestion de la ville.
Le contrôle des postes frontières et des barrages routiers est l’une des sources de revenus les plus importantes pour les brigades rebelles. Quelque 34 postes de contrôle, par exemple, ont été répertoriés sur les 45 km qui séparent Alep de la frontière turque, soit un poste de contrôle tous les 1,3 km. À Alep même, le barrage du quartier de Bustan el-Qasr, qui relie les zones rebelles à celles du régime, a été l’objet d’âpres batailles entre plusieurs brigades, car son contrôle permet de percevoir des taxes sur toutes les marchandises qui le traversent.
En pratique, de nombreuses brigades rebelles sont maintenant davantage concentrées sur le développement de leurs activités commerciales que sur la lutte contre le régime. Pour celles-ci, ainsi que pour de nombreux autres individus et groupes des deux côtés du conflit, la guerre est source de richesse et sa fin potentielle serait synonyme de pertes.
La fragmentation du pays et la logique de la guerre civile obligent dans de nombreuses situations les deux parties à négocier, à troquer et à faire des compromis. En novembre à Alep, le conseil de la charia, qui gère la vie dans les zones de l’opposition, a menacé de couper l’approvisionnement en eau dans les zones tenues par le gouvernement si les coupures d’électricité pratiquées par le régime n’étaient pas suspendues. Finalement, un accord “eau contre électricité” a été convenu par les deux parties. Dans la région d’Idlib, des groupes rebelles détenant des stocks de blé auraient conclu un accord avec les autorités gouvernementales locales qui contrôlaient un moulin à blé. En échange de blé, les rebelles ont reçu de la farine pour faire cuire leur pain.
Événement tout aussi significatif, en avril dernier, plusieurs rapports ont fait état d’un accord conclu entre le Front al-Nosra et le gouvernement pour la fourniture de pétrole par le Front, qui avait pris le contrôle de plusieurs champs de pétrole dans la région de Deir ez-Zor. Cette information a été confirmée par diverses sources.
Le fait que deux parties belligérantes soient prêtes à négocier une ressource-clé comme le pétrole est symptomatique d’une guerre civile. De toute évidence, la guerre syrienne s’est engagée dans une logique alimentée par de nouvelles activités économiques. La guerre et son économie se perpétuent mutuellement.

Remarque: Cet article a été publié en février 2014 dans Le Commerce du Levant

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Après 1 000 jours de conflit, l’économie syrienne est largement détruite

Le 11 décembre a marqué le 1 000e jour du début de la révolution syrienne. Au-delà de la catastrophe humaine que représente le conflit, celui-ci a aussi entraîné des pertes économiques énormes et une transformation de l’activité syrienne.
D’après un rapport publié en octobre 2013 du Centre syrien pour l’étude des politiques, un centre de recherches basé à Damas, les pertes de l’économie syrienne se montaient en juin 2013, le dernier mois pour lequel des estimations relativement complètes sont disponibles, à 103 milliards de dollars, soit 174 % du PIB de 2010. La moitié de ces pertes correspond à de la destruction de capital et l’autre moitié résulte de la perte de valeur de la production économique. Fin juin 2013, le PIB avait chuté de près de 50 % par rapport à son niveau de la fin 2010.
Cette dégringolade qui a touché tous les secteurs a entraîné une modification de la structure de l’économie avec une croissance de l’agriculture aux dépens de tous les autres secteurs d’activité, y compris le pétrole, qui est totalement à l’arrêt, ou l’industrie dont l’infrastructure est largement détruite, sans parler évidemment du tourisme, du transport ou de la construction. L’agriculture représente ainsi aujourd’hui près de 54 % du PIB syrien, alors que sa part était de moins de 20 % en 2010.
Autres conséquences de l’implosion de l’économie syrienne : la montée du chômage et du pourcentage de Syriens vivant en dessous du seuil de la pauvreté qui ont tous les deux dépassé les 50 %.
Les comptes publics ne sont pas dans un meilleur état. Le déficit budgétaire est maintenant estimé à 33 % du PIB alors qu’il était inférieur à 3 % à la fin 2010, forçant le gouvernement à s’endetter et à porter sa dette totale à plus de 70 % du PIB alors qu’elle était de moins de 30 % avant le début du soulèvement.
Le niveau réel des réserves de change reste un mystère alors qu’il est considéré comme un indicateur majeur de la capacité des autorités à se financer. Ce niveau est difficile à évaluer mais beaucoup d’analystes l’estiment à moins de cinq milliards de dollars et peut-être en dessous de deux milliards.

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• Les quatre étapes de la détérioration
Cette détérioration de la situation économique s’est faite en quatre étapes principales.
La première, qui a suivi le déclenchement du soulèvement, s’est traduite par une baisse de confiance dans l’économie qui a entraîné une chute à la fois de la consommation et de l’investissement ainsi qu’une fuite des touristes. Cette phase, qui a duré jusqu’à l’automne 2011, est également marquée par des décisions économiques gouvernementales qui ont pris le contre-pied de celles des années précédentes : hausse des salaires des fonctionnaires et des subventions, nouvelles aides financières aux agriculteurs et aux étudiants, retour sur la politique de libéralisation du commerce extérieur, etc.
Une seconde étape commence à l’automne 2011 avec les sanctions occidentales sur le pétrole syrien. Leur conséquence directe est une chute brutale des recettes budgétaires et des revenus tirés de l’exportation. Les sanctions touchent également le secteur bancaire, ce qui complique les transactions commerciales internationales. Au cours de cette phase, qui dure jusqu’à l’été 2012, on assiste à une détérioration graduelle de la sécurité dans le pays qui affecte principalement les secteurs du commerce et du transport, ainsi que les prémices d’une économie de guerre.
Une troisième étape débute à l’été 2012 avec l’extension du conflit aux deux poumons économiques du pays, Damas et Alep. La base industrielle de ces deux villes, en particulier de celle de la métropole du nord syrien, est affectée de manière significative et contribue à mettre fin à quasiment toutes les exportations de produits manufacturés. Des centaines d’usines à Alep sont détruites et pillées. Pendant cette phase, qui se prolonge jusqu’au printemps 2013, la communauté des affaires et la classe moyenne quittent le pays.
La quatrième étape commence au printemps 2013 avec la prise du nord-est syrien par l’opposition. Ce développement a pour conséquence une coupure entre l’ouest du pays, largement sous le contrôle du gouvernement, et ses régions pétrolières et céréalières. La perte du Nord-Est force le gouvernement à recourir aux importations de produits pétroliers pour subvenir à ses besoins, ce qui amplifie sa dépendance vis-à-vis de l’allié iranien qui le finance sous forme de facilités de crédit. Officiellement, l’Iran fournit ainsi au moins 3,6 milliards de dollars de facilité de paiement uniquement consacrés au financement des importations de produits pétroliers ainsi qu’au moins un milliard de dollars pour financer des importations diverses. Un accord pour un prêt bonifié additionnel de 3 milliards supplémentaires a été mentionné en mai par les autorités monétaires syriennes même s’il n’a pas été confirmé. Pendant cette phase, encore en cours, on assiste à la croissance exponentielle du nombre de réfugiés dans les pays limitrophes et à la consécration à la fois de la fragmentation du pays et du développement de l’économie de guerre.

• La consécration de l’économie de guerre
Au-delà des pertes matérielles, la Syrie subit une fragmentation politique et économique, et le développement d’une économie de guerre.
Les pillages et les trafics en tout genre représentent de nouvelles formes d’activité économique. L’économie de guerre crée sa propre dynamique, ses propres institutions, ses réseaux commerciaux, ses nouveaux hommes d’affaires. Les chefs de guerre aux quatre coins du pays disposent d’une puissance et d’une richesse nouvellement acquises. Le retrait de l’État, y compris dans les régions formellement sous son contrôle, a donné une autonomie à ces groupes et individualités dont la puissance s’est construite aux dépens de cet État affaibli.
Par ailleurs, les sanctions internationales, imposées dès 2011 par l’Europe et les États-Unis contre de nombreuses entités étatiques et contre d’éminents investisseurs, ont forcé les autorités à chercher de nouveaux intermédiaires pour leurs transactions internationales, donnant à de nouvelles individualités l’occasion de s’enrichir. D’autres hommes d’affaires bénéficient de la demande pour de nouveaux produits et services qui étaient peu demandés avant le début du conflit tels les générateurs électriques, la protection des vitres ou la fourniture de services de sécurité privés.
La guerre a donc permis l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs qui voudront jouer un rôle et bénéficier de la reconstruction.

• La fragmentation économique
La fragmentation politique a également entraîné de nouvelles dynamiques locales et il est probablement réaliste de parler aujourd’hui d’économies syriennes, au pluriel. Le Nord-Est, largement aux mains de l’opposition et des Kurdes, s’est en partie autonomisé. La région côtière et celle de Suweida, au Sud-Est, n’ont subi que d’une façon très limitée l’impact direct de la guerre et continuent de fonctionner de manière plus ou moins normalisée.

• L’impact politique de la crise économique
Alors que de nombreux analystes ont espéré que les sanctions internationales dans un premier temps puis la détérioration de l’économie et des comptes publics dans un second temps réduisent les marges de manœuvre politiques des autorités, il est clair que le régime syrien continue d’avoir les moyens de payer ses fonctionnaires et de fournir sa population en produits de base : produits alimentaires, gazole, essence, médicaments, etc.
Cette apparente stabilité est cependant en partie trompeuse. Les prêts fournis par le gouvernement iranien en 2013 témoignent des difficultés financières croissantes des autorités syriennes et, de manière plus significative, de leur dépendance croissante vis-à-vis de Téhéran. Le 13 décembre, l’agence Reuters rapportait qu’un appel d’offres du gouvernement syrien pour l’achat de sucre, de riz et de farine précisait que le paiement se ferait par l’entremise de banques iraniennes.
Par ailleurs, la capacité du gouvernement à payer ses salaires est aussi le résultat de la baisse de la population dont il est en charge, de la chute de sa monnaie (qui a augmenté la valeur en livres syriennes de ses réserves de change) et de la suspension de toutes les dépenses d’investissements ainsi que de beaucoup de dépenses de fonctionnement.

• Des perspectives inquiétantes
Rien de bon ne se dessine pour l’économie syrienne dans les mois qui viennent. Le fait que les perspectives de résolution politique apparaissent très lointaines empêche d’envisager un quelconque redémarrage de l’activité alors que la destruction de l’économie syrienne, couplée à la violence du conflit, entraîne aujourd’hui une profonde crise sociale et humanitaire.
La dépendance économique du régime syrien vis-à-vis de ses alliés, qui ne pourra que croître dans les mois qui viennent étant donné les très faibles ressources dont il dispose, peut représenter une source de pression qui pourrait l’obliger à lâcher un peu de lest. Il est très peu probable que cela soit suffisant pour altérer la trajectoire du conflit et donc présager un retour à une relative normalisation de l’activité économique.

Remarque: Cet article a été publié en janvier 2014 dans Le Commerce du Levant

Intervention durant la Conférence Ila Souria à Paris

Un colloque de deux jours s’est déroulé à l’Institut du Monde Arabe à Paris en octobre 2013 sur les enjeux de la reconstruction. J’interviens ici pendant 15 minutes sur les aspects économiques.

Vous pouvez visualiser une version longue de cette vidéo (incluant le débat avec l’assistance) sur le lien suivant (26 minutes).

Pour une version courte (sans débat).

Le texte de l’intervention se trouve ici

Syria’s civil war and the business community

Nearly three years into Syria’s deep civil war and the country’s deep divisions have now also arrived in the country’s business community. The position of Syria’s businessmen towards the uprising is based on a number of factors including their closeness to, or dependence for the conduct of their business on, the circles of power; the size of their business outside Syria and the autonomy this gives them towards the regime; the impact on their business of government economic policy in the last decade; as well as their sectarian, geographic or ethnic affiliations.

This variety of situations means that the Syrian business community has not acted collectively in defence of its interests or in taking a common position with regards to the events unfolding in the country.

Despite the firm links that initially tied many of the country’s leading businesses to the regime, dissent has been clear from the vey outset. In July 2011, just months into the uprising, the Chamber of Commerce and Industry of Deir-ez-Zor, the capital of Syria’s oil-rich province, publicly came out in support of the opposition after regime forces ransacked shops and threatened business owners who had closed down in support of a general strike in the city.

This reaction by the chamber of commerce testifies to the fact that Syria’s business community has not provided unfettered support to the regime of Bashar Al-Assad as many assume. The general strikes that occurred that same summer of 2011 in the central cities of Hama and Homs highlight as much.

It should not come as a surprise that these expressions of discontent occurred in cities that have seen their wealth and importance decline in recent decades and whose elites remain physically and politically remote from the capital. On the contrary, Damascus and Aleppo, the country’s two largest cities, benefitted most from the economic liberalisation and from the development of the service industry that followed the accession of Bashar Al-Assad to the presidency.  The business community in Damascus and Aleppo therefore initially remained more supportive of the regime.

Two other important factors that emerged in the course of the uprising have had a notable impact on the behaviour of the business community.

One of these is the set of sanctions imposed by the European Union and, to a lesser extent by the US, on prominent businessmen suspected of providing support to the regime. Many of these investors contested the sanctions, often taking the EU to court, and some were forced to resign from the boards of listed companies and of local banks – all of which are subsidiaries of regional institutions afraid of being associated with individuals sanctioned by western countries. However, the fact that these businessmen were often so closely tied to the regime has made it difficult for them to distance themselves even under the threat of sanctions.

Another major factor has been the military and political developments on the ground, in particular the expansion of violence in the summer of 2012 to the cities of Damascus and Aleppo, which led to a massive destruction of economic wealth and to the belief among many in the business community that there would be no end to the fighting in the short term. The consequence has been the departure of large numbers of businessmen. this led to their relative marginalisation in Syria. Many will never return.

In this context, the Syrian economy has now morphed into a war economy.

Looting, kidnapping and smuggling are increasingly part of new business patterns and sources of enrichment; new trade networks are being created; and new warlords are amassing wealth. At the same time, the international sanctions imposed against major state-owned entities, together with the measures targeting businesses, have forced the government to rely on new intermediaries for its international transactions, giving new individuals the opportunity to generate revenues and amass wealth. Other businessmen are also benefitting from the demand for products and services that were little in demand before the onset of the uprising, such as power generators, window protection films or private security services.

It is difficult to identify clearly who these new individuals are. However, there is little doubt that the war has enabled a new class of entrepreneurs to emerge at the forefront of a new economy. These figures, many of whom are warlords are marginalising old economic elites and will play a major role both over course of the conflict and once the war ends.

Note: This article appeared first in November 2013 in the blog of the European Council on Foreign Relations

La guerre a transformé la communauté syrienne des affaires

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Deux ans et demi après le déclenchement du soulèvement populaire syrien, la question du rôle et du poids de la communauté des affaires reste entière.
Alors que beaucoup d’analystes avaient suivi le positionnement de ces hommes d’affaires pour tenter d’y déceler des conséquences éventuelles sur la politique du régime syrien, il est clair désormais que leur poids est relativement négligeable dans le déroulement des événements.

Un positionnement contrasté

Contrairement à une idée largement répandue, les investisseurs syriens sont loin d’avoir apporté un soutien unanime au régime de Bachar el-Assad. Alors que les hommes d’affaires sont parmi les rares acteurs de la société civile à pouvoir s’organiser collectivement – les partis politiques, les syndicats et les ONG indépendantes étant tous interdits – à travers les Chambres de commerce et d’industrie et autres conseils d’affaires, et qu’ils sont donc plus facilement contrôlables et sensibles aux pressions des autorités, il est notable que les expressions de soutien public au président syrien de la part de cette communauté aient été remarquablement limitées.
Par ailleurs, à plusieurs reprises, certains de ces hommes d’affaires ont eu l’occasion d’exprimer leur soutien à l’opposition.
Durant l’été 2011, soit quelques mois seulement après le début du soulèvement, la grève générale décrétée par l’opposition était ainsi largement suivie dans les villes de Homs et de Hama au centre du pays.
Toujours durant l’été 2011, dans la ville de Deir ez-Zor, à l’extrémité est de la Syrie, une grève des commerçants en soutien au soulèvement a entraîné une répression violente de la part des services de sécurité qui n’ont pas hésité à user de la force, en particulier en brisant les cadenas des boutiques, pour obliger les commerçants à ouvrir. Cette répression a entraîné des protestations de la Chambre de commerce et d’industrie de la ville, qui a publié un communiqué dénonçant les agissements de ces services et concluant par la phrase suivante : « Vive la Syrie libre ! Gloire aux martyrs ! »
Que ces prises de position en pointe aient été prises dans des villes secondaires du pays n’est pas une surprise étant donné le relatif déclin de ces centres urbains, ainsi que l’éloignement physique et politique de leurs élites, par rapport aux métropoles damascène et alépine qui ont largement bénéficié, elles, de la libéralisation économique de la décennie précédente. Bien qu’elle soit au centre de la région pétrolière du pays, la ville de Deir ez-Zor reste par exemple au bas de l’échelle des indicateurs de développement humain de la Syrie.
En fait, le positionnement des hommes d’affaires syriens dépend d’un grand nombre de facteurs. Leur proximité, voire leur dépendance pour la bonne conduite de leurs affaires, par rapport au pouvoir et des personnalités du régime, influence forcément leur attitude. De même que le degré d’importance de leur activité en dehors de Syrie et donc l’autonomie qu’ils ont acquise par rapport aux autorités en place. Le secteur d’activité dans lequel ils opèrent ou encore l’impact des mesures économiques de la décennie précédente sur la santé de leurs affaires varie de l’un à l’autre. Leur position est de même influencée par leurs appartenances communautaire, géographique ou ethniques et le niveau de répression auquel leur environnement proche est soumis.
Cette variété de situations fait que les hommes d’affaires syriens n’ont, en aucune occasion, donné l’impression de pouvoir agir collectivement et il est donc difficile de dresser un portrait type de l’homme d’affaires syrien et de son positionnement vis-à-vis du régime.

Des profils divers

Quelques exemples témoignent de cette diversité. Nizar Assaad, un homme d’affaires alaouite, a bâti sa fortune dans les années 1980 et 90 en tant qu’intermédiaire dans l’exportation du pétrole syrien. Sa fortune s’est presque entièrement construite grâce à son réseau et ses relations personnelles avec les hommes puissants du régime. Cependant, dans la dernière décennie ses opérations se sont diversifiées et son entreprise d’ingénierie, Lead Contracting & Trading, s’est développée en Algérie alors que la taille de ses opérations en Syrie s’est réduite. Bien qu’il n’ait pas pris de position publique par rapport au conflit, Nizar Assaad est aujourd’hui perçu comme opposé à la politique répressive du régime. Ses activités à l’étranger et son autonomie ne sont probablement pas étrangères à ce positionnement.
D’autres richissimes hommes d’affaires syriens, tels Wafic Rida Saïd ou Ayman Asfari, qui, grâce à ses actions dans Petrofac, une compagnie d’ingénierie pétrolière basée au Royaume-Uni, est aujourd’hui considéré comme l’homme d’affaires syrien le plus riche au monde avec une fortune de près de 2 milliards de dollars, se positionnent de la même manière. À Dubaï, l’homme d’affaires Ghassan Abboud, qui a fait fortune aux Émirats, possède une chaîne de télévision, Orient News, qui agit comme l’un des principaux vecteurs de soutien au soulèvement.
De nombreux autres hommes d’affaires, basés en Syrie et agissant de manière plus ou moins discrète, ont apporté à l’opposition du financement mais aussi de l’aide alimentaire, des médicaments ou des habits. La plus grande usine d’emballage du pays appartenant à la famille Tarabichi a été incendiée dans la banlieue de Damas. Un acte que beaucoup ont interprété comme des représailles de la part des autorités pour le soutien présumé des Tarabichi à l’opposition.
Farès Chéhabi a un profil diamétralement opposé. Cet homme d’affaires alépin a en quelques années réussi à faire de son entreprise pharmaceutique, Aleppo Pharmaceuticals, ou Alpha, l’une des premières du pays dans son secteur. Relativement jeune, sunnite, industriel et basé dans la deuxième ville du pays, Farès Chéhabi est l’un des plus fervents défenseurs du régime syrien. Il a ainsi menacé de poursuivre en justice Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, pour son soutien à l’opposition ainsi que pour le vol de centaines d’usines alépines dont les équipements se retrouvent en vente sur le territoire turc. Au-delà du retour en grâce de la grande ville du nord syrien après l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, Farès Chéhabi est aussi le symbole de cette classe d’affaires urbaine qui s’est enrichie durant la dernière décennie de libéralisation économique.
Quant aux plus puissants des hommes d’affaires, tels Rami Makhlouf, le cousin maternel du président syrien, leurs intérêts dépendent tellement du pouvoir qu’ils sont considérés comme faisant partie intégrale du système en place. Bien que peu nombreux, ces hommes d’affaires disposent d’une large assise financière. On retrouve dans ce groupe Majd Suleiman, à la tête du plus grand groupe média du pays, Samir Hassan, l’ancien agent de Nestlé, ou Mohammad Hamsho.
Beaucoup d’autres hommes d’affaires ont fourni au régime une aide financière ou des moyens de transport – sous forme, par exemple, de bus pour transporter les miliciens.
Il reste que la grande majorité des hommes d’affaires syriens s’est mise en retrait à la fois de l’opposition et du régime, s’attelant à préserver ce qu’elle peut de ses intérêts et de ses actifs, en attendant de meilleures heures.

L’économie de guerre s’est installée

L’été 2012, quand le conflit s’est étendu aux villes d’Alep et de Damas, a été un tournant important pour les investisseurs syriens. La destruction massive des actifs de beaucoup d’entre eux et la fin des espoirs d’une résolution rapide du conflit ont mené au départ de nombre d’entre eux et à leur réinstallation dans d’autres pays du Moyen-Orient, en Europe ou aux Amériques. Beaucoup se sont retrouvés à Beyrouth en attendant des jours meilleurs.
Cette migration s’est faite parallèlement à la transformation de l’économie syrienne. Une économie de guerre est maintenant installée avec tout ce que cela comporte en besoins nouveaux. De nouveaux hommes d’affaires, profitant du chaos ambiant, sont apparus. Ceux-ci profitent des vols, rançonnages, enlèvements et trafics en tout genre.
Ils jouent également un rôle d’intermédiaire pour le régime dans ses relations internationales, de nombreuses entreprises publiques étant sous sanctions occidentales et ne pouvant donc pas commercer directement avec leurs partenaires internationaux.
D’autres hommes d’affaires bénéficient de l’explosion de la demande pour de nouveaux services et produits. On peut y citer, par exemple, la fourniture de générateurs électriques, la pose de verre ou les services privés de sécurité.
Ces nouveaux hommes d’affaires restent encore difficiles à définir, car ils ne se sont pas encore clairement affirmés mais il fait peu de doutes que la guerre a créé ses nouveaux chefs qui accumulent pouvoir et richesse, et qui auront un poids de premier plan quand la guerre se terminera. Les chefs de la guerre civile syrienne seront probablement aussi les futurs hommes d’affaires du pays.

 

Remarque: Cet article a été publié en Novembre 2013 dans Le Commerce du Levant