Moscou capitalise économiquement sur son soutien à Damas

Le gouvernement syrien s’apprête à céder à la Russie des actifs énergétiques en récompense du soutien militaire de son allié.

 

À la suite de Téhéran, qui a réussi en janvier à forcer la main du régime syrien en l’obligeant à lui octroyer la troisième licence de téléphonie mobile – au bénéfice d’une entreprise liée aux gardes révolutionnaires iraniens – ainsi qu’une concession à long terme sur les importantes mines de phosphate situées à l’est de Palmyre, c’est au tour de Moscou de demander une récompense pour son soutien politique et militaire.
À la mi-avril, lors d’une entrevue avec l’agence d’information russe Sputnik, Bachar el-Assad a confirmé que des entreprises russes allaient bénéficier de plusieurs contrats dans le secteur énergétique.
Cette annonce faisait suite à une visite en janvier à Damas d’une délégation russe menée par le vice-Premier ministre Dmitry Rogozin pour explorer les opportunités d’affaires. M. Rogozin y avait alors affirmé que le président syrien avait « personnellement garanti que les entreprises russes bénéficieront d’un traitement de faveur ».
Quel est l’historique de la relation économique depuis 2011 ? Et quels sont les actifs que le régime syrien pourrait céder à Moscou ?

Une relation économique complexe

Depuis 2011, et malgré les déclarations de bonnes intentions entre les deux pays, le niveau d’aide financière de la Russie en faveur de Damas a été très modeste.
Alors que Téhéran a octroyé un total de 6,6 milliards de dollars entre 2013 et 2017, Moscou n’a fourni que 327 millions de dollars en aide, et encore sous la forme de l’ajournement du remboursement d’une dette due par Damas.
Deux raisons semblent expliquer cette timidité. D’abord les difficultés financières de Moscou consécutives à la baisse du prix du baril sur le marché mondial et aux sanctions occidentales liées à la crise ukrainienne.
Mais il y a aussi l’histoire de la relation entre les deux pays. À la chute de l’Union soviétique, Damas devait près de 12 milliards de dollars à Moscou, qu’elle a refusé de rembourser sachant que l’ancienne puissance n’avait que des moyens de pression très limités. En 2007, des négociations ont abouti à ce que Damas accepte finalement de repayer 1,5 milliard sur une période de 10 ans – dont le remboursement des 327 millions a été ajourné.
Moscou a la mémoire longue et quand le gouvernement syrien est venu réclamer un prêt d’un milliard de dollars en octobre 2014, il lui a été opposé une fin de non-recevoir.
La seule forme d’aide concrète directe et connue de la Russie depuis 2011 a été l’envoi de 100 000 tonnes de blé sous forme d’aide humanitaire.

Le secteur bancaire russe à la rescousse

Le gouvernement syrien a cependant pu bénéficier du secteur bancaire russe pour y transférer ses avoirs en devises. Estimés à plus de 17 milliards de dollars en 2010, largement placés dans des institutions occidentales, ces fonds ont été retirés avant l’imposition de sanctions européennes en 2011 et transférés à Moscou. En novembre 2011, la Banque centrale a annoncé avoir ouvert des comptes en rouble et en euro dans trois institutions bancaires russes, VTB, VEB and Gazprombank. À la banque VTB par exemple, ce sont deux milliards d’euros qui ont été déposés. Par ailleurs, une quatrième banque, Tempbank, a été placée sous sanctions en mai 2014 par le Trésor américain pour son « soutien au régime syrien ».

Des entreprises russes largement absentes

Quant aux entreprises russes, elles sont largement absentes du marché syrien. Certains contrats d’ingénierie ont bien été accordés par le gouvernement syrien, telle la construction de silos à grain ou d’une station de pompage d’eau sur le Tigre ; Syrianair a aussi annoncé vouloir acheter des avions civils aux constructeurs Antonov et Tupolev. Mais à l’exception des silos à grain, aucun de ces contrats n’a vu le jour.
Un obstacle majeur les bloque en effet : l’absence totale de ressources du gouvernement syrien, dont les recettes se sont largement asséchées et qui n’a pas accès aux marchés financiers mondiaux.
Même un contrat pour l’achat d’un million de tonnes de blé russe qui était prévu au début 2017 n’a pu être conclu faute de financements, malgré l’importance stratégique de cette denrée.
Quant aux relations entre secteurs privés des deux pays, elles ont historiquement été limitées à l’importation de matières premières et d’acier russe. Elles souffrent aujourd’hui des sanctions, de la faiblesse du pouvoir d’achat syrien et d’un environnement des affaires syrien très détérioré.

Capitaliser sur l’engagement militaire

Aujourd’hui, alors que l’opération militaire russe semble avoir atteint son principal objectif, soit la sécurisation du régime, Moscou semble décidé à avancer ses pions sur le plan économique et à ne pas se laisser dépasser par Téhéran.
Alors qu’elles ne peuvent pas espérer se faire payer par Damas, faute d’argent, les autorités russes semblent favoriser un accès aux ressources syriennes par l’octroi de concessions et licences à long terme. Le secteur énergétique semble particulièrement privilégié.

Des actifs non négligeables à acquérir

Bien que la Syrie n’ait pas d’actifs énergétiques de la taille d’autres pays de la région, elle dispose de réserves non négligeables en pétrole et gaz, d’un potentiel offshore qui reste certes à confirmer, ainsi que d’une situation géographique qui la place au centre de plusieurs projets de gazoducs et d’oléoducs régionaux.
La Russie pourrait potentiellement être intéressée par tous ceux-ci.
Fin 2013, le gouvernement avait ainsi octroyé à la société Soyouzneftegaz, détenue par le gouvernement russe, une licence d’exploration offshore, la première dans l’histoire du pays. Après avoir investi plusieurs millions de dollars dans les études sismiques à la veille de l’intervention militaire de l’armée de l’air russe en septembre 2015, Soyouzneftegaz a annoncé la suspension de son projet par crainte d’une détérioration de l’environnement sécuritaire. Fin avril, les médias publics syriens faisaient état du retour de la société russe, confirmant que les promesses faites à M. Rogozin commençaient à être appliquées.
Les Russes pourraient cependant lorgner sur différents autres actifs. Une option serait une prise de contrôle partielle des joint-ventures établies par le gouvernement syrien avec les majors internationales, Shell et Total. Ces entreprises détenues à parts égales par le gouvernement et les deux majors produisaient en 2011 près de 125 000 barils/jour à partir de champs situés dans la région de Deir ez-Zor. Le gouvernement pourrait céder tout ou une partie de ses parts dans l’attente d’une reprise des champs et d’un redémarrage de la production. La prise de parts dans les champs situés à l’extrême nord-est qui sont détenus exclusivement pas la société nationale de pétrole est une autre option.
Par ailleurs, la Syrie dispose de réserves relativement importantes de gaz situées au centre du pays autour de Palmyre. Des entreprises d’ingénierie russe sont actuellement en train d’essayer d’éteindre les incendies qui ont touché plusieurs champs gaziers que l’État islamique a tenté de détruire. Elles auraient obtenu en échange de pouvoir exploiter la moitié de la production de ces champs jusqu’à ce qu’ils dépérissent. Cette option serait intéressante, car contrairement aux champs pétroliers de Deir ez-Zor dont l’état actuel n’est pas clair et qui vont probablement tomber sous le contrôle des forces kurdes soutenues par les Américains, les champs gaziers de Palmyre sont sous le contrôle du gouvernement.
Une autre alternative intéressante pour les Russes serait la mainmise sur les gazoducs et oléoducs existants et à venir. Le gazoduc arabe, qui transporte du gaz d’Égypte en Turquie en passant par la Jordanie et la Syrie, a en partie été construit par Stroytransgaz, une compagnie russe. D’autres projets, tel le gazoduc islamique, qui irait d’Iran à la côte méditerranéenne, est aussi à l’étude. De manière générale, pour les Russes le secteur gazier est d’ailleurs probablement prioritaire au vu de leur poids sur le marché mondial et de leur expertise dans ce domaine.
Au-delà des avantages économiques que d’éventuelles cessions d’actifs syriens permettraient, celles-ci reflètent d’abord l’affaiblissement du régime. Le fait qu’en janvier des actifs aient été cédés à Téhéran et que maintenant c’est au tour de Moscou de frapper à la porte confirme la dépendance de Damas vis-à-vis de ses deux alliés.
Par ailleurs, ces accords économiques indiquent que pour les deux alliés de Damas, le gros des opérations militaires est derrière eux et que leur présence en Syrie s’inscrit sur le long terme.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de juin 2017 du Commerce du Levant

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Le pétrole de Daech dans la ligne de mire des États-Unis

En 2010, la Syrie produisait environ 380 000 barils de pétrole brut et 24 millions de mètres cubes de gaz par jour.

La production pétrolière était concentrée dans deux régions, l’une autour de la ville de Deir ez-Zor, où les compagnies étrangères les plus importantes, telles Shell et Total, opéraient et d’où environ un tiers du pétrole était extrait, et l’autre plus au nord, autour des villes de Hassaké et Qamishli, d’où était extrait le pétrole lourd syrien principalement par la société publique Syrian Petroleum Company et de plus petits opérateurs étrangers.
Au printemps 2013, des groupes armés rebelles divers ainsi que le Front al-Nosra qui est affilié à el-Qaëda se sont emparés d’une partie de la ville de Deir ez-Zor et de ses alentours, y compris de nombreux champs pétrolifères. Pendant plusieurs mois le contrôle de ces champs a été partagé par ces groupes mais aussi par des tribus locales dont les motivations étaient autant, si ce n’est plus, liées à l’appât du gain que représentait le contrôle des champs pétrolifères qu’à la lutte contre le régime syrien.
De manière logique, de nombreux conflits s’en sont suivis créant une lutte entre tous les groupes pour l’accaparement de cette ressource.
Dans la région du Nord-Est, autour de Hassaké et de Qamishli, le transfert s’est effectué de manière plus douce et graduelle entre le régime et les forces kurdes du PYD. C’est maintenant ce dernier qui gère les champs pétrolifères de la région, en coordination plus ou moins étroite avec Damas.

La mainmise de l’État islamique

À la suite d’âpres batailles, l’État islamique a graduellement développé son emprise sur toute la région de Deir ez-Zor, évinçant d’abord son principal rival, le Front al-Nosra, puis les groupes rebelles formellement affiliés à l’Armée syrienne libre (ALS) et enfin les différentes tribus. Depuis la mi-2014, l’EI contrôle tous les champs pétrolifères de la région, de la frontière irakienne jusqu’à la ville de Raqqa.
Depuis lors, les estimations sur les niveaux de production de ces champs contrôlés par l’État islamique varient selon les analystes même si le chiffre de 40 000 barils/jour est repris le plus souvent – en 2010 la région de Deir ez-Zor produisait environ 130 000 barils/jour.
Une étude publiée cet été par un média syrien spécialisé sur la région donne une estimation plus élevée sur la production actuelle, environ 56 000 barils/jour. Cette étude détaillée fournit des chiffres pour chacun des principaux champs pétrolifères. Ainsi, de Omar et des différents champs associés l’EI extrairait environ 19 000 b/j, alors que Tanak et ses champs associés produiraient environ 22 700 b/j. Avant les sanctions internationales imposées à la fin 2011, ces champs étaient gérés par la société anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell qui en extrayait près de 100 000 b/j – en 1996, lors de leur pic de production, durant le court boom pétrolier syrien des années 1990, c’était 400 000 b/j qui en sortaient.
En plus des champs pétrolifères, l’EI gère également des champs gaziers et des usines de traitement de gaz dont l’importante centrale DEZGAS, aussi appelée par les Syriens Conoco du nom de l’entreprise américaine qui l’a construite.
Les différentes installations pétrolières de la région continuent d’être gérées par le personnel syrien de la Syrian Petroleum Company et de ses joint-ventures avec les entreprises internationales. Payés pour certains par le gouvernement syrien qui justifie son geste par la nécessité de préserver les installations, ces employés sont souvent originaires de la région.

La commercialisation et la distribution du pétrole

La commercialisation du pétrole de l’EI est source de tous les débats et polémiques, chacun des camps du conflit syrien et de ses parrains régionaux et internationaux accusant les autres parties de tirer bénéfice de leurs liens avec l’organisation takfiriste.
Ce débat a pris plus d’ampleur après que l’armée de l’air turque a abattu un chasseur russe, Moscou accusant la Turquie de tirer bénéfice de ce commerce, ce à quoi Ankara a répondu en accusant un homme d’affaires à la double nationalité syrienne et russe, George Haswani, d’être un intermédiaire entre l’EI et le gouvernement syrien. En décembre, M. Haswani a été placé sur une liste noire américaine pour son rôle présumé d’intermédiaire entre le gouvernement et l’EI – l’Union européenne avait placé M. Haswani sur sa liste noire dès mars 2015.
Sur la base des informations disponibles auprès des sources les plus sérieuses, l’État islamique vend son pétrole à des intermédiaires et des commerçants qui l’achètent directement des champs d’où le pétrole est extrait, le transportent avec des camions-citernes et le revendent sur divers marchés, à l’intérieur des régions tenues par l’EI, c’est-à-dire l’est syrien, en Irak, dans les régions du Nord contrôlées par l’opposition et, moins souvent, dans les régions contrôlées par le régime ainsi qu’en Turquie. À partir du moment où le pétrole est livré à ces commerçants, l’EI ne semble plus impliqué dans la distribution du pétrole.
Il n’est donc pas établi que l’EI a un accord formel avec les autorités syriennes pour la vente de pétrole brut même s’il apparaît peu probable que celles-ci ne connaissent pas l’origine du pétrole qui arrive dans leurs régions à partir de Deir ez-Zor. Le gouvernement turc ne semble pas non plus impliqué directement dans ce commerce.
C’est dans le secteur gazier que la coopération entre les autorités syriennes et l’EI semble plus tangible. Le ministre du Pétrole syrien, Solaiman al-Abbas, n’a ainsi pas hésité à admettre lors d’une conférence de presse que la récente augmentation du rationnement électrique à Damas était due à l’arrêt de la production dans l’usine de gaz de DEZGAS qui est pourtant sous contrôle de l’EI. M. Abbas avait aussi ajouté que l’une des priorités de son ministère était de continuer à assurer la sécurité de l’oléoduc qui transportait du pétrole de la région de Hassaké, sous contrôle du PYD kurde, jusqu’à la raffinerie de Homs. Cet oléoduc traverse des régions entièrement sous contrôle de l’État islamique.
Le prix du baril de brut vendu par l’EI varie sur la base de plusieurs facteurs tels la qualité du brut ou les prix mondiaux. En octobre 2015, le baril se vendait entre 15 et 40 dollars – sur les marchés mondiaux il s’échangeait à environ 50 dollars à la même période.
En termes de revenus, l’EI empocherait environ 1,5 million de dollars par jour de ses ventes de pétrole, soit 45 millions de dollars par mois et 540 millions par an.

Les attaques changent la donne

Depuis la mi-novembre la coalition internationale dirigée par les États-Unis a intensifié ses attaques contre les installations pétrolières contrôlées par l’EI. Jusque-là, les attaques n’avaient visé qu’une faible partie de ces infrastructures afin de ne pas les endommager sur le long terme, mais les Américains disent maintenant que l’objectif est de détruire huit champs pétrolifères en particulier, dont Omar et Tanak, ainsi que deux tiers des raffineries afin d’assécher les finances de l’EI. Par ailleurs des dizaines de camions-citernes ont été visés y compris, plus récemment, par l’aviation russe.
L’une des conséquences de ces attaques va sans aucun doute être une baisse drastique des revenus de l’organisation takfirie. Cependant, elles vont également créer des victimes collatérales : la population et l’économie syriennes.
À court terme, l’approvisionnement de produits pétroliers sur le marché va être perturbé, entraînant une pénurie, une hausse des prix des produits pétroliers et donc du coût des transports, ce qui va tirer l’inflation vers le haut. À long terme, la destruction de ces installations va paralyser l’industrie pétrolière à Deir ez-Zor et mettre en danger l’une des principales sources d’activité économique du pays, ainsi que les recettes fiscales et en devises pour tout futur gouvernement syrien.
Les responsables américains cités par la presse de leur pays affirment qu’ils veulent éviter d’endommager ces actifs à un point où ils ne seront plus susceptibles d’être utilisés à l’avenir. Il est cependant difficile à juger du degré de précision des frappes et il est probable que si la destruction des capacités de production de pétrole de l’EI venait à être confirmée, la Syrie perdrait pour longtemps l’une des principales sources de richesse de son économie.

Remarque: Cet article a été publié dans le numéro de janvier 2016 du Commerce du Levant