L’économie syrienne pourrait croître en 2017

L’année 2017 pourrait être celle du retour de la croissance économique en Syrie pour la première fois depuis le début du soulèvement en mars 2011. Celle-ci ne préfigurera cependant pas une reconstruction à grande échelle du pays.

La chute de la ville d’Alep aux mains du régime et de ses alliés en décembre 2016, la reconquête graduelle de nombreuses poches d’opposition autour de Damas, ainsi que l’accord de cessez-le-feu parrainé par la Russie et la Turquie ont changé la donne politique en Syrie.
Toutes les grandes villes syriennes ainsi que les voies qui permettent d’y accéder sont maintenant sous le contrôle du régime syrien. À l’exception de la Ghouta orientale, ceci s’applique aussi à toutes les banlieues de ces villes.

Le retour de la stabilité

Avec un retour de la stabilité il n’est plus illusoire de s’attendre cette année à un retour de la croissance du PIB syrien mesuré en base annuelle, et ce pour la première fois depuis 2010. En 2014, la croissance avait bien semblé redémarrer, mais ce regain d’activité n’avait touché que quelques secteurs et n’avait duré que quelques mois.
Ces derniers mois déjà, avec le retour d’une relative normalité dans de grandes parties des régions ouest du pays (la région côtière et l’axe Damas-Hama), certains secteurs économiques semblaient stabilisés et même en croissance. C’est en particulier le cas du secteur manufacturier et de la construction. Le nombre de projets manufacturiers ayant obtenu une licence durant les neuf premiers mois de 2016, par exemple, était déjà plus élevé que la moyenne annuelle durant les quatre années précédentes. Certes, dans leur grande majorité ces projets sont de taille artisanale, mais ils indiquent une amélioration de la confiance. Quant aux livraisons de ciment par les entreprises du secteur, elles étaient stables durant les neuf premiers mois de l’année alors qu’elles n’avaient cessé de décliner les années précédentes.
D’autres secteurs économiques, telle l’agriculture, qui reste l’un des secteurs d’activité les plus importants, continuaient cependant à souffrir (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017).

Plusieurs facteurs de croissance

L’année 2017 pourrait voir l’économie syrienne bénéficier de plusieurs facteurs positifs :
– La relative stabilité politique dans les régions tenues par le régime, où habitent au moins deux tiers de la population résidente, va encourager les entrepreneurs à investir et les consommateurs à dépenser plutôt qu’à épargner, bien que les consommateurs ayant de l’épargne soient actuellement bien peu nombreux. Cette stabilité devrait également supprimer les barrières internes au transport et à la distribution, rendant ces deux secteurs plus compétitifs et entraînant une baisse des coûts.
– La fin de la bataille d’Alep va permettre un retour de la production manufacturière dans ce grand centre industriel syrien. Certes, en volume total l’investissement sera encore très limité comparé aux niveaux d’avant 2011, mais par rapport à leur niveau actuel l’amélioration sera significative. Il faut s’attendre aussi à un retour des réfugiés de la ville qui habitent actuellement au Liban, en Turquie, en Arménie et dans les pays du Golfe. Rien qu’au Liban, il est estimé qu’entre 15 et 20 000 Arméniens alépins habitent dans le quartier de Bourj Hammoud dont certains ont déjà commencé à revenir. Ces retours tireront la consommation vers le haut.
– Il est également probable que ceux parmi les expatriés qui n’ont pas à craindre de représailles de la part du régime retourneront visiter le pays dans les mois qui viennent et en particulier en été. Beaucoup de Syriens n’ont plus visité leurs proches ni leurs résidences depuis de nombreuses années et la fin des combats dans plusieurs parties du pays les encouragera à le faire. Ces retours dynamiseront en particulier les secteurs du transport et du tourisme, et généreront des rentrées en devises.
– De nombreux Syriens qui ont fui le pays ces trois dernières années sont maintenant installés dans leur pays de refuge et ont commencé à travailler. Leurs revenus devraient augmenter les niveaux de transferts vers la Syrie et donc les rentrées de devises ainsi qu’encourager la consommation.
– Si la valeur de la livre syrienne parvient à maintenir la stabilité dont elle a fait preuve depuis environ six mois, la confiance dans l’économie s’améliorera, ce qui aura un effet positif sur les investissements.
– Le secteur agricole qui sort d’une année noire (voir Le Commerce du Levant de janvier 2017) devrait bénéficier des bons niveaux de pluviométrie actuels. Le retour des agriculteurs sur leurs terres dans les régions où la guerre a pris fin améliorera également la production.

Les obstacles perdurent

Cette prévision de croissance reste cependant basée sur des fondements très fragiles, car de nombreux risques continuent à peser sur l’économie syrienne.
Le plus important est la situation politique et militaire. Alors que la partie est de la Syrie est encore à feu et à sang, plusieurs acteurs régionaux, en particulier l’Iran, ne sont pas partie prenante de l’accord de cessez-le-feu russo-turc et n’ont pas forcément intérêt à son succès. Par ailleurs, on est encore dans l’attente de clarifications sur la politique syrienne de l’administration Trump.
L’économie syrienne va également souffrir de la situation budgétaire critique du gouvernement qui est de loin le principal acteur économique. Le manque de données officielles rend toute analyse difficile, mais il y a peu de doutes que le gouvernement est financièrement à bout. Et un gouvernement sans argent c’est beaucoup moins d’investissements et de dépenses dans l’économie.
De même, le niveau des réserves de change est très bas et risque de peser sur la valeur de la livre syrienne sur le marché des changes. Alors que la Banque centrale a réussi à stabiliser sa monnaie depuis la mi-2016, il n’est pas clair si elle dispose encore de beaucoup de marges de manœuvre étant donné le déficit persistant de la balance des paiements. Toute nouvelle pression sur la monnaie pourrait entraîner une perte de confiance ainsi qu’une hausse des coûts d’importation et de production.
La performance du secteur agricole, qui est non seulement crucial à cause de son poids dans l’activité économique mais parce qu’il permet aussi de fournir les villes en denrées à des prix compétitifs, est difficile à prédire. Plusieurs facteurs pèsent sur sa performance : le coût des intrants par exemple, mais aussi la qualité du réseau de transport et de distribution. Le Nord-Est est le principal centre agricole du pays, or il va continuer à être affecté cette année par la guerre contre l’État islamique.
Une autre hypothèque est liée à l’accès aux ressources énergétiques. La très grande majorité des champs pétrolifères et gaziers est sous le contrôle de l’État islamique. Alors qu’il y a encore quelques semaines, certains espéraient une reprise de quelques champs, l’attaque de l’EI sur Palmyre et ses champs gaziers début décembre a rappelé la capacité de nuisance de cette organisation, qui a été confirmée par la destruction de la centrale gazière de Hayan début janvier.

Pas de reconstruction en vue, mais des opportunités

L’éventualité d’une amélioration de la conjoncture économique ne doit pas non plus donner d’illusions sur le lancement d’un plan de reconstruction global du pays. Comme nous l’avons précisé dans un article précédent (Le Commerce du Levant de juillet 2016), de très nombreux obstacles perdurent.
Le plus important d’entre eux est l’absence d’une solution politique globale qui permettrait une levée des sanctions, et un retour des investisseurs étrangers et syriens ; or le processus politique actuel est encore très fragile et n’offre pas encore de garanties sérieuses sur la fin réelle des combats qui pourraient encore reprendre – mi-janvier dans la vallée de Barada près de Damas ils n’avaient d’ailleurs toujours pas arrêté. Si le processus enclenché s’avérait solide et sérieux, par contre, un début de reconstruction serait envisageable à partir de 2018.
Par ailleurs, tout faible qu’il soit un regain d’activité offrira certaines opportunités pour ceux qui sont prêts à prendre le risque. Les secteurs de l’agroalimentaire et pharmaceutique, ainsi que la construction devraient en être les premiers bénéficiaires.
Quoi qu’il en soit, étant donné la situation calamiteuse de l’économie syrienne, toute stabilisation et reprise de l’économie seront les bienvenues pour la population dans son ensemble.

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La Turquie maintient sa présence sur le marché syrien

Le ministère syrien de l’Économie a annoncé en avril son intention de mettre en place un boycott des entreprises et des produits turcs.
Conçu à l’instar du bureau de boycott des produits israéliens, imposé depuis plusieurs décennies par la Ligue arabe, un nouvel organisme sera créé avec l’objectif de « punir les entreprises turques complices de la destruction de l’économie syrienne », selon les dires d’un officiel.
Contrairement au boycott israélien donc, le boycott contre la Turquie ne viserait que les entreprises identifiées comme ayant volontairement nui à l’économie syrienne. Une liste noire de ces entreprises serait publiée avec interdiction pour les acteurs économiques syriens d’entretenir des rapports et de commercer avec elles.
Ce n’est pas la première fois que Damas menace de boycotter des entreprises turques, plusieurs annonces précédentes durant les deux dernières années n’ayant pas été suivies d’effet. Le ministère affirme cependant que cette fois il sera imposé sans faute et à très courte échéance.
Damas présente cette mesure comme une réaction au soutien affiché de la Turquie à l’opposition syrienne. En plus d’accueillir les principaux groupes politiques de l’opposition, la Turquie sert aussi de base arrière à l’Armée syrienne libre (ASL) et aux nombreux groupes armés qui y lui sont affiliés en plus de servir de porte d’accès à la livraison d’armes, d’équipements et de denrées pour tout le nord syrien qui échappe toujours au contrôle du régime.
Plus particulièrement dans le cas de ce boycott, les officiels syriens accusent les autorités turques d’avoir facilité le pillage de centaines d’usines alépines en permettant la revente sur leur territoire des équipements, machines et stocks volés au lendemain de l’assaut de l’opposition syrienne sur la grande ville du Nord à l’été 2012. La destruction de la base industrielle de la ville d’Alep, qui jusqu’à l’été 2012 avait été largement épargnée par le conflit, est considérée comme l’un des principaux coups portés à l’économie syrienne.
La Turquie est également accusée de contribuer au pillage de la Syrie en autorisant l’exportation à travers son territoire de pétrole extrait par les groupes rebelles.
Le président de la Fédération syrienne des Chambres d’industrie, Farès Chéhabi, un Alépin, est à la pointe des accusations de soutien aux pillages lancées contre les autorités turques. Il a même réclamé que le boycott concerne les entreprises qui ont financé la campagne électorale du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Les accusations du régime syrien ont été jusque-là largement ignorées par les officiels turcs.
Ce boycott, qui placerait la Turquie au même rang qu’Israël, l’ennemi historique de la Syrie, symbolise la détérioration dramatique des relations entre Damas et Ankara.

L’idylle des années 2000

Durant les années 2000, les deux pays avaient réussi à nouer des relations politique et économique stratégiques. Les échanges commerciaux avaient été libéralisés après la mise en place d’une zone de libre-échange en 2007, la levée des visas et des réunions communes des gouvernements des deux pays avaient été organisées.
La construction conjointe d’un barrage sur l’Oronte, à la frontière du Sandjak d’Alexandrette, un territoire turc officiel réclamé par la Syrie, symbolisait la force de ces relations qui se basaient aussi sur des rapports personnels étroits entre les présidents Assad et Erdogan.
Dans les années qui ont suivi la mise en place de la zone de libre-échange, les échanges économiques ont explosé et les produits turcs ont inondé le marché syrien. En 2010, le commerce bilatéral a atteint un pic de 2,3 milliards de dollars – contre seulement 700 millions de dollars quatre ans plus tôt –, largement en faveur des exportateurs turcs.
Des banques turques ont annoncé l’ouverture de bureaux de représentation à Damas ; une chaîne hôtelière, Dedeman Hotels, a signé des contrats pour la gestion de trois hôtels propriété de l’État, dont un dans la capitale syrienne ; une cimenterie turque a vu le jour dans le nord du pays.
Pour Ankara, l’idylle avec la Syrie a symbolisé le succès de sa politique du « zéro problème avec les voisins » et a permis de reprendre pied dans ce qui faisait autrefois parti de l’Empire ottoman. Pour la Syrie, c’était l’espoir d’attirer à terme des investisseurs qui voudraient profiter de l’accès au marché turc que leur offrait l’accord de libre-échange ainsi que de développer le secteur des services.
Sans surprise, les relations entre les deux pays ont basculé après le soulèvement populaire de mars 2011 qu’Ankara a clairement soutenu au grand dam de Bachar el-Assad. Les échanges économiques ont pâti de cette hostilité nouvelle entre les deux pays ainsi que de la tournure violente du soulèvement à partir de l’automne 2011. En 2012, le volume des échanges a ainsi chuté à 564 millions, soit environ le quart du niveau de 2010 ; l’accord de libre-échange a été suspendu ; alors que le contrat de gestion hôtelière confiée à Dedeman, par exemple, a été annulé.

Ankara s’adapte et limite la casse

Depuis l’année dernière, la situation s’est cependant partiellement retournée. La destruction de larges pans de l’économie syrienne, en particulier dans le Nord, a créé une baisse de l’offre et ouvert de nouvelles opportunités pour les entreprises turques.
En conséquent, en 2013, les échanges bilatéraux, en particulier les exportations turques, ont à nouveau augmenté. Selon l’office turc des statistiques, le total des échanges bilatéraux a atteint 1,1 milliard de dollars, dont un milliard de dollars d’exportations turques, soit bien en dessous du niveau d’avant le conflit, mais le double de l’année précédente quand les exportations turques avaient atteint 497 millions.
Les produits exportés de Turquie, souvent par des commerçants syriens qui s’y sont installés après avoir été forcés de quitter leur pays, permettent de pallier la demande de la population habitant le nord du pays.
Les données indiquent que le commerce bilatéral s’est accéléré à la fin de l’année dernière et que cette tendance s’est confirmée au début de 2014. Les exportations syriennes, bien que nettement moins importantes, augmentent également. En janvier et février 2014, les exportations syriennes avaient doublé par rapport à la même période de 2013.
Les statistiques turques ne fournissent pas de détails sur la nature des produits échangés, mais il est probable que la croissance des exportations syriennes constatée à la fin 2013 et au début 2014 est le résultat de la vente de pétrole
extrait des champs de l’est et du nord du pays. À part le pétrole et quelques produits agricoles il ne reste en effet pas grand-chose à exporter de ces régions.
L’économie turque a également bénéficié de l’afflux d’investisseurs syriens ayant fui leur pays.
Selon l’Union des Chambres de commerce turques, les Syriens étaient les investisseurs étrangers les plus nombreux en 2013. Sur les 3 875 entreprises ayant des actionnaires étrangers établies l’année dernière en Turquie, 489, soit 12,6 % du total, avaient au moins un Syrien parmi leurs actionnaires. Les Syriens étaient suivis par les Allemands avec 394 entreprises et les Iraniens avec 280. Ces chiffres confirment qu’une bonne partie de la communauté syrienne établie en Turquie est relativement aisée mais aussi qu’elle s’est rendu compte que le conflit allait durer et qu’en conséquent elle planifie de s’installer durablement dans son pays d’accueil.

Des relations proches et complexes

L’ajournement à plusieurs reprises par le régime syrien de l’application d’un boycott commercial contre la Turquie reflète la nature à la fois proche et complexe des relations entre les deux pays. Alors que, par exemple, le boycott d’Israël est une conséquence de son occupation de la Palestine et de la négation du droit des Palestiniens sur leur terre, dans le cas de la Turquie, des relations bien plus anciennes lient les deux sociétés.
D’ailleurs, alors qu’il n’existe aucune sorte de relation entre la Syrie et l’État hébreu, les autorités syriennes ont fait l’effort depuis le début de la brouille avec Ankara de préciser que c’était avec le gouvernement turc, non le peuple, qu’ils étaient en conflit. Certains segments de la population turque, en particulier la communauté alévie, religieusement proche des alaouites, ainsi qu’une partie de la mouvance ultranationaliste et laïque, soutiennent le régime syrien, qui doit s’assurer que le boycott n’est pas perçu comme les visant.
Sans compter que, même s’il est imposé, tout boycott n’aura aujourd’hui qu’un impact limité. Les marchandises turques transitent par les postes-frontières de la frontière nord, que Damas ne contrôle plus depuis bien longtemps.

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Remarque: Cet article a été publié en juin 2014 dans Le Commerce du Levant

C’est la désolation économique dans les régions tenues par l’opposition syrienne

Alep-Syrie-AFP-Mars-2014Contrairement aux régions qui sont sous le contrôle du régime syrien, celles tenues par l’opposition ou par d’autres groupes armés souffrent d’une fragmentation très poussée et de l’absence d’une autorité centrale qui puisse y imposer ordre et sécurité.
Ces régions qui ne sont plus sous le joug du régime syrien peuvent être divisées en trois principales parties : la première inclut le nord-ouest du pays ainsi que la vallée de l’Euphrate, y compris une partie de la ville d’Alep, est tenue par divers groupes de l’opposition, par des tribus sans attaches politiques particulières et par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ; la deuxième est tenue par les Kurdes dans l’extrême nord-est du pays ainsi que deux poches à majorité kurde au nord de la ville d’Alep ; et la troisième englobe diverses régions et poches à travers tout le pays tenues par divers groupes de l’opposition, telles la vallée du Ghab (à l’ouest des villes de Homs et de Hama), les banlieues de Damas, la région du Hauran et le Golan, dans le sud du pays, ainsi que de nombreuses autres petites villes à travers le pays comme Yabroud qui subit actuellement les assauts du régime allié au Hezbollah.

Des caractéristiques communes

Plusieurs caractéristiques sont communes à ces régions. L’instabilité et les conditions de sécurité difficiles qui y règnent ont entraîné une disparition quasi totale de l’activité économique formelle ; les sources de revenus pour la population y sont très limitées ; ce sont des régions qui sont principalement rurales ; avant le début du soulèvement, elles avaient les indicateurs de développement socio-économiques les plus bas du pays.
Comme le reste de la Syrie, ces régions subissent les conséquences de la guerre et des activités économiques et commerciales qui lui sont liées (voir Le Commerce du Levant février 2014).
Ce qui reste de l’économie formelle tourne autour de l’agriculture, principalement les récoltes de blé et d’orge ainsi que le bétail, et le commerce de détail, telles les petites épiceries.
Certaines entreprises publiques et institutions économiques rattachées à l’État central continuent à fonctionner. On peut citer par exemple les moulins à blé aux abords de la ville de Manbij, qui produisaient avant le conflit l’équivalent de 5 % des besoins en farine de la Syrie et qui continuent à en fournir tous les jours pour environ un million de personnes. Certaines centrales électriques, telle celle du barrage de l’Euphrate situé à Tabqa, où des usines de traitement d’eaux continuent elles aussi à fonctionner, en grande partie grâce aux mêmes ingénieurs qui les dirigeaient avant le début du conflit.
Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires de l’État qui vivent dans ces régions continuent de toucher leurs salaires du gouvernement, fournissant une rare source de revenus pour une partie de la population. Le régime a cependant suspendu le paiement des salaires des personnes qu’il a réussi à identifier comme étant des partisans de l’opposition. La question se pose sur la raison pour laquelle le régime continue de payer des salaires à des personnes qui ne travaillent plus directement pour ses services et alors qu’il cherche à faire des économies. L’explication la plus plausible est qu’il cherche à conserver des allégeances parmi les fonctionnaires. Dans une situation d’appauvrissement généralisée, c’est un moyen pour les autorités centrales de montrer l’intérêt de rester fidèle à l’État plutôt qu’à un mouvement d’opposition qui ne fournit pas de gagne-pain. Beaucoup de ces fonctionnaires sont d’ailleurs obligés de se déplacer physiquement à l’organisme auquel ils sont rattachés pour toucher leur salaire, ce qui est un bon moyen pour le régime de garder un œil sur eux.
Il est intéressant de signaler certains efforts d’organisation des relations économiques apparues ici et là. Un syndicat ouvrier a par exemple été créé en 2013 dans la ville de Manbij : il s’agit du premier syndicat syrien en près d’un demi-siècle à ne pas être sous le joug du parti Baas. Mais en janvier de cette année la ville était prise d’assaut par l’EIIL et l’expérience du syndicat a pris fin.

La région du Nord

La région du Nord est la plus grande partie de Syrie à ne plus être sous la coupe du régime, mais c’est en même temps la partie la plus morcelée du pays, qui connaît les formes les plus poussées de chaos, d’instabilité et d’insécurité. De nombreux groupes qui vont des plus radicaux aux plus modérés s’y disputent le pouvoir.
Comme les autres régions libérées du joug du régime, elle est aussi systématiquement bombardée par l’aviation gouvernementale.
L’extraction et le commerce du pétrole sont une source importante de revenus dans ces régions. Les champs pétrolifères sont contrôlés par de nombreux groupes en compétition les uns avec les autres qui extraient de petites quantités d’hydrocarbures, les raffinent de manière rudimentaire et les distribuent. Un marché dédié au commerce du pétrole aurait d’ailleurs vu le jour près de la ville de Manbij. Les volumes de pétrole extrait sont difficiles à évaluer, mais ils sont considérés comme relativement limités pour l’instant, probablement de l’ordre de quelques milliers de barils par jour.
Grâce à la longueur de la frontière avec la Turquie, un commerce d’importation des produits de consommation est aussi relativement florissant. Les Syriens utilisent aussi le marché turc pour écouler leurs maigres excédents agricoles mais aussi du pétrole.
La région reçoit aussi des aides de l’extérieur, principalement des communautés expatriées, de quelques organisations internationales et des fondations, et des riches personnalités de la région du Golfe. Les sommes en provenance du Golfe sont estimées à plusieurs centaines de millions de dollars depuis le début du conflit. Il faut préciser que ces montants incluent les sommes qui servent à financer l’achat d’armement. Par ailleurs, l’aide des organisations internationales se fait à la fois en liquide et en nature, par exemple sous la forme de paniers alimentaires ou de produits médicaux.
L’argent versé à la population est utilisé pour acheter divers produits et services, ce qui contribue à alimenter l’économie locale. Une partie de l’aide qui provient de l’extérieur est conditionnée. En conséquent cet argent sert à financer des formes diverses de projets comme des cliniques, des puits d’eau, des boulangeries ou de petites usines.

Les régions kurdes

Les régions kurdes, principalement autour de la ville de Qamishli située à l’extrême nord-est de la Syrie, sont les plus stables du pays. Ceci est en partie dû au fait que le régime y maintient une certaine présence.
En effet, une sorte d’arrangement s’est conclue entre le Parti de l’union démocratique (PUD), un parti kurde rattaché au PKK turc et dont la branche armée domine la région, et le régime syrien pour un partage du pouvoir. Au début de cette année, le PUD a d’ailleurs formé une sorte de gouvernement local en charge de la gestion administrative de cette région.
La stabilité du Nord-Est a permis d’attirer des populations qui ont fui les combats. Les champs pétrolifères alentour qui ne sont que partiellement exploités permettent la fourniture de produits pétroliers à la population ainsi qu’une source de revenus pour l’administration locale. Le mazout y est vendu à environ 35 livres syriennes le litre, soit la moitié de son prix dans les régions tenues par le gouvernement. En raison de la présence du régime dans la région, celle-ci reçoit l’aide des agences des Nations unies qui se fait à travers l’Irak – l’ONU n’est en effet autorisée de travailler qu’avec les autorités de Damas. Des avions cargos de l’ONU remplis de divers produits à destination de la population atterrissent ainsi régulièrement sur l’Aéroport international de Qamishli.
En plus de sa frontière avec la Turquie, la région kurde du pays partage une frontière avec le Kurdistan irakien avec lequel les échanges commerciaux se maintiennent.

Les autres régions tenues par l’opposition

Pour le reste des régions tenues par l’opposition, les informations disponibles sont très limitées. Le peu que l’on sait est que les rares formes d’activité tournent presque uniquement autour d’activités de subsistance.
En plus d’être coupées les unes des autres, beaucoup de ces régions, telles les banlieues de Damas, subissent un siège imposé par le régime qui les coupe du monde extérieur. À cause de leur isolement, les aides extérieures n’arrivent qu’au compte-gouttes.
Dans le sud du pays, les régions du Hauran et du Golan bénéficient de la proximité de la frontière jordanienne pour se fournir en divers produits bien que le niveau des échanges soit encore très limité.

Remarque: Cet article a été publié en avril 2014 dans Le Commerce du Levant

Les industriels syriens fuient vers les pays du monde arabe

Syrie-industrie-IMG_3921(1)Bien qu’aucun recensement de ces relocalisations n’ait encore été effectué, plusieurs pays arabes ont annoncé avoir accueilli des investissements syriens. Il s’agit de l’Égypte, l’Algérie, la Jordanie et le Liban. L’Arabie saoudite n’a pas fait d’annonce sur le sujet, mais il est probable qu’elle ait également bénéficié de la fuite des capitaux syriens, car elle dispose d’une base industrielle relativement importante ainsi que d’une communauté expatriée syrienne installée depuis longtemps.

Les industriels fuient la Syrie

La fuite des industriels syriens est une conséquence de la nette augmentation de la violence à travers le pays depuis l’été 2012. Celle-ci empêche l’acheminement des intrants industriels ; elle rend difficile l’accès des ouvriers à leur lieu de travail ; elle augmente de manière significative les coûts de transport et de distribution des produits finis. Par ailleurs, les coupures d’électricité et les pénuries de fuel ont mis de nombreuses usines à l’arrêt. Certains industriels quittent aussi le pays, car leur outil de travail a été soit détruit ou est menacé de l’être.
Ainsi, depuis l’expansion du conflit aux villes d’Alep et de Damas, les deux principaux centres industriels syriens qui à eux seuls regroupent près de deux tiers des entreprises manufacturières, de très nombreuses usines ont été partiellement ou entièrement détruites.
La zone industrielle d’Alep est presque totalement à l’arrêt depuis l’été dernier. À Damas, ces dernières semaines ont vu la destruction de plusieurs usines dont celle, basée à l’extérieur de la capitale syrienne, de la filiale du géant alimentaire mondial Nestlé. Alors que l’incendie qui a détruit une grande partie de l’usine de Nestlé est attribué aux opposants syriens, celui qui a touché l’usine d’impression et d’emballage de la famille Tarabishi, la plus grande de son secteur dans le pays, et basée également dans la banlieue damascène, est attribué aux forces gouvernementales à cause du soutien supposé de cette famille à l’opposition. L’incendie qui a touché l’usine textile de Bayhas al-Khaja, qui produit des pantalons jeans et des chaussettes, a détruit l’une des plus grandes entreprises syriennes de ce secteur – et l’un de ses principaux exportateurs.
Un autre phénomène est celui de la revente sur le marché turc de machines et autres équipements industriels volés en Syrie. Le lancement de ces accusations de vols avait initialement été le fait de Farès Chehabi, le président de la Chambre d’industrie d’Alep, ce qui avait créé des doutes sur leur véracité. Chehabi est en effet connu pour son soutien affiché au régime, dont les liens avec Ankara sont notoirement mauvais. Cependant, de nombreux autres témoignages semblent confirmer ce “transfert” des équipements industriels syriens vers le voisin turc, même s’il n’est pas clair si c’est le résultat d’une politique voulue des autorités turques ou simplement la conséquence du chaos généralisé qui affecte la métropole du nord syrien et toute sa région environnante.
Alors que l’impact de ces investissements est probablement assez limité dans les pays qui disposent d’une importante base industrielle, telle l’Égypte, il revêt une plus grande importance dans des pays plus petits, tels la Jordanie ou le Liban.
En relocalisant dans d’autres pays arabes, les industriels syriens espèrent capitaliser sur leur expérience dans leur domaine d’activité et bénéficier de leur relative bonne connaissance de ces marchés ainsi que de la liberté de commercer que permet la zone arabe de libre-échange. Les affinités culturelles et la possibilité d’accéder à ces pays sans visa sont des facteurs également primordiaux.
L’Algérie, l’Égypte, le Liban et la Jordanie, les quatre pays de la région qui ont annoncé des chiffres sur le volume des entrées de capitaux syriens, exemptent tous de visa les ressortissants syriens.

L’Égypte, principal bénéficiaire

En décembre 2012, l’autorité des investissements et des zones franches égyptiennes a annoncé que durant les 10 premiers mois de l’année les entrepreneurs syriens étaient les plus importants investisseurs étrangers pour le nombre de projets autorisés. En février, l’IBIA, une association d’entrepreneurs, annonçait que des entrées de capitaux de près de 2 milliards de dollars étaient attendus de la part des Syriens dans le secteur industriel, et en particulier dans le secteur textile. L’Égypte a une base industrielle relativement importante, en particulier dans le domaine textile, qui offre des cadres et une infrastructure solides. Bien que le chiffre de 2 milliards soit probablement exagéré, il reste moins important que celui de dix milliards de dollars annoncé quelques semaines plus tôt par la presse égyptienne.
L’IBIA a également annoncé que le ministère égyptien de l’Industrie essayait d’attirer ces investissements en fournissant gratuitement des terrains pour monter les projets. De son côté, le ministère de l’Industrie a mis en place un groupe de travail en charge d’approcher ces investisseurs et de répondre à leur besoin.
Plus que d’autres pays, l’Égypte souffre depuis la chute de Hosni Moubarak d’une importante baisse des flux étrangers et espère donc attirer une partie des capitaux fuyant la Syrie. Il n’est pas clair si elle sera capable de profiter à plein de ce potentiel. La presse égyptienne rapporte que des problèmes de fourniture d’électricité handicapent l’attractivité des zones industrielles visées par les entrepreneurs syriens.

La Jordanie et le Liban ne sont pas en reste

La Jordanie, par la voix du directeur de l’autorité jordanienne des investissements, le Jordan Investment Board, ou JIB, a également annoncé qu’elle attendait près d’un milliard de dollars d’investissements de la part d’entrepreneurs syriens en 2013.
Aoun al-Rashoud annonçait aussi début février que près de 50 projets d’investissements par des hommes d’affaires syriens avaient été approuvés par son autorité dans les deux derniers mois. La valeur de ces projets est de 125 millions de dinars jordaniens, soit près de 176 millions de dollars.
Al-Rashoud a ajouté que la plupart de ces projets étaient dans le secteur manufacturier, en particulier dans les domaines de l’alimentaire, du plastique et du papier. La JIB encourageait les banques locales à faciliter les transferts de fonds et les lignes de crédit à ces investisseurs, a précisé Aoun al-Rashoud.
Début mars, le directeur de la zone industrielle d’al-Hassan, située aux abords de la ville d’Irbid au nord de la Jordanie, a également annoncé que la zone allait être agrandie afin de pouvoir accueillir le nombre croissant d’investisseurs syriens.
La Jordanie fournit aux investisseurs syriens sa proximité, une infrastructure relativement solide ainsi qu’un accès aux marchés du monde arabe. Un autre avantage de ce voisin du Sud est l’accès au marché américain grâce aux facilités d’exportations appliquées aux Zones industrielles qualifiées depuis 1996 suite à l’accord de paix israélo-jordanien. Une zone de libre-échange entre la Jordanie et les États-Unis a depuis été signée et est entrée en vigueur en 2010.
Le Liban ne semble pas être en reste. Le ministre de l’Industrie, Vrej Sabounjian, a déclaré au quotidien The Daily Star qu’une douzaine d’industriels syriens avaient fait une demande de licence pour des projets industriels. La valeur cumulée de ces investissements est de plusieurs millions de dollars étalée sur les trois prochaines années, selon Sabounjian. Les secteurs visés seraient l’industrie métallurgique, l’ameublement, les boissons et la machinerie. Ces projets seront principalement basés dans la Békaa et autour de Beyrouth.
Bien que ce nombre soit relativement modeste, le ministre a ajouté que d’autres investisseurs avaient fait le choix d’entrer dans le capital d’entreprises déjà existantes et détenues par des industriels libanais.
Bien que le Liban bénéficie de la très forte proximité culturelle et d’habitude de commerce très ancrées entre les deux pays, il souffre d’une infrastructure industrielle déficiente, d’un marché intérieur limité et de coûts salariaux relativement importants – même si la forte augmentation de la main-d’œuvre syrienne contribue à tirer les salaires vers le bas.

Un avenir hypothéqué

Alors que l’industrie syrienne ne contribue qu’à hauteur de 7 à 8 % du produit intérieur brut – les comptes publics syriens donnent un chiffre de 23 % qui inclut la production de pétrole et d’électricité –, elle intéresse tous les décideurs des pays avoisinants grâce à la capacité de création de main-d’œuvre et de valeur ajoutée du secteur industriel.
La fuite des industriels représente sur le court et le long terme un handicap supplémentaire pour l’économie syrienne. Les rationnements de plus en plus importants dont celle-ci souffre vont s’amplifier. Par ailleurs, la baisse des capacités de production industrielle représente une hypothèque supplémentaire pour la reconstruction du pays une fois le conflit terminé.

La dimension économique de la relation stratégique entre l’Iran et la Syrie est faible

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L’annonce faite en janvier dernier par Téhéran de l’ouverture d’une ligne de crédit d’un milliard de dollars en faveur du gouvernement syrien a confirmé la continuité des relations stratégiques entre les deux pays.
En pratique, la moitié de cette somme va être consacrée à des projets électriques de long terme, dont la construction d’une centrale électrique en Syrie par une entreprise iranienne, et a donc peu de chance d’être déboursée dans les mois qui viennent. Mais l’importance de l’annonce résidait dans le fait qu’elle exprimait à nouveau le soutien de Téhéran à son allié en prise avec une révolte populaire et un conflit armé qui menace de le mettre à genoux. Elle a été présentée comme une continuation de relations économiques et commerciales stratégiques.

Des liens économiques historiquement limités

En réalité, historiquement, les relations économiques bilatérales entre la Syrie et l’Iran sont bien moins importantes qu’il n’y paraît, et les deux pays ont largement échoué durant les 30 années de leur relation politique privilégiée à développer des liens économiques et financiers substantiels.
Les chiffres du commerce bilatéral sont particulièrement parlants. Les échanges commerciaux sont notoirement faibles. En 2010, d’après le bureau central des statistiques syriens, le commerce bilatéral avec l’Iran s’établissait à 316 millions de dollars, soit seulement une fraction des volumes entre la Syrie et l’Arabie saoudite (1,3 milliard de dollars), avec l’Irak (2,3 milliards de dollars) ou encore avec la Turquie (2,3 milliards de dollars). Quant au commerce bilatéral syro-libanais, il s’élevait à 615 millions de dollars toujours selon les statistiques officielles syriennes.
De manière a priori surprenante, même les volumes d’échange entre la Syrie et les États-Unis sont supérieurs à ceux avec l’Iran, et ce malgré plusieurs décennies de sanctions économiques américaines contre Damas. Ainsi, toujours en 2010, le commerce entre Damas et Washington s’établissait à 966 millions de dollars. Cette apparente anomalie s’explique par le fait que le commerce entre la Syrie et les États-Unis est largement dominé par les matières premières (exportations américaines de soja et de maïs, et exportations syriennes de brut) qui ont vu leur prix sur les marchés mondiaux augmenter de manière exponentielle ces dernières années.
Au-delà du commerce, les investissements bilatéraux sont aussi extrêmement limités et se portent sur une poignée de projets iraniens en Syrie, y compris deux usines d’assemblage de voiture, dont l’une avec Iran Khodro, le partenaire iranien de Peugeot et Renault, et une raffinerie d’huiles métalliques.
Il est aussi symptomatique qu’alors que la Syrie est entrée dès 2005 dans la Zone arabe de libre-échange et qu’elle a appliqué un autre accord de libre-échange avec la Turquie dès 2007, la signature d’un accord similaire avec l’Iran ne s’est produite qu’en mars 2012. Et encore ne s’agit-il que d’une zone de commerce préférentiel dans laquelle des tarifs douaniers de quatre pour cent continuent à s’appliquer sur la plus grande partie des produits échangés.

Des déficiences d’ordre structurelles

La faiblesse de ces relations économiques est due à plusieurs facteurs.
Premièrement, les économies des deux pays sont très peu complémentaires. Leur principale exportation est le pétrole brut alors qu’aucune des deux économies ne produit de manière importante et compétitive des produits pétroliers raffinés, des équipements industriels ou des produits manufacturiers qui sont importés en quantité importante.
Autre raison, l’absence de frontière commune et le fait que les deux pays sont géographiquement séparés par l’Irak avec lequel ni l’Iran ni la Syrie n’avaient de relations diplomatiques durant la plus grande partie des trois dernières décennies.
Il faut ajouter à cela l’absence de liens commerciaux historiques semblables à ceux qui lient la Syrie et la Turquie depuis l’époque ottomane ou ceux entre Damas et le Hedjaz. Par ailleurs, la priorité dans les relations syro-iraniennes a toujours été donnée aux liens diplomatiques, militaires et sécuritaires, et non à l’économie ou aux affaires.
Finalement le fait que l’Iran a une présence limitée dans les secteurs des services, y compris la finance, l’immobilier ou le commerce de détail, qui sont les secteurs qui ont le plus bénéficié de la libéralisation économique en Syrie, a contribué à sa place reculée sur la liste des pays investissant en Syrie.

La libéralisation offre des opportunités aux iraniens

À partir du milieu des années 2000, les relations économiques ont commencé à se développer, en partie grâce à la priorité que les décideurs syriens ont commencé à accorder au domaine de l’économie.
Ce changement s’est d’abord manifesté par l’octroi de nombreux contrats par des entités du secteur public syrien à des entreprises iraniennes en particulier dans les domaines de l’énergie, des infrastructures et de l’industrie.
Ainsi Mapna, une société d’ingénierie, a glané trois contrats en quelques années pour la construction de nouvelles centrales électriques, le dernier en mars 2012 pour une centrale d’une capacité de 470 MW. La croissance de la demande d’électricité requiert, en effet, un investissement massif de la part des autorités syriennes sur la prochaine décennie et avec leurs prix compétitifs les entreprises iraniennes ont un avantage sur leurs compétiteurs occidentaux. Toujours dans l’électricité, Safa Nicu Sepahan, Azarab Energy et Parsian Group ont également obtenu plusieurs contrats pour la fourniture d’équipements électriques lourds.
Dans le domaine de l’eau, un autre secteur crucial pour les autorités syriennes, Tehran Mirab, un spécialiste dans ce domaine, travaille sur deux projets de traitement à Lattaquié et Tartous d’une valeur totale de 64 millions de dollars, alors que Sabir International construit un canal d’irrigation dans la région d’Alep.
Dans l’industrie, les Iraniens ne sont pas en reste avec l’augmentation de la capacité de production d’une cimenterie à Hama grâce à l’ajout d’une nouvelle ligne d’une capacité annuelle d’un million de tonnes réalisée par Ehdasse Sanat Corporation, une entreprise du secteur public iranien. Dans le secteur agricole, Tosee Siloha a signé en 2006 puis en 2011 des contrats pour la construction de 13 silos à blé, alors que dans les télécommunications, Shahid Qandi Telecommunication Cables Company a signé un contrat d’une valeur de 70 millions de dollars pour la fourniture de câbles en cuivre à la société publique syrienne des télécoms.

Des relations économiques avec leur logique propre

Même s’il ne faut pas négliger les motifs politiques dans le choix que font les autorités syriennes d’attribuer des contrats à des fournisseurs iraniens, il faut savoir que ces projets ne forment en fin de compte qu’une partie limitée de nombreux projets industriels et d’infrastructure accordés à des entreprises étrangères. Les sociétés occidentales, russes et chinoises sont loin d’avoir été en reste dans l’attribution de contrats.
Il faut par ailleurs également signaler plusieurs échecs. Ainsi, quand à la fin 2010 six opérateurs internationaux du secteur des télécoms font part de leur intérêt pour l’attribution de la concession d’une troisième licence de téléphonie mobile, une seule de ces entreprises est disqualifiée, Toseye Eatemad Mobin, une entreprise iranienne que certains rapports de presse disent proches des gardiens de la révolution. Les cinq entreprises préqualifiées sont l’émiratie Etisalat, la saoudienne STC, la qatarie Qtel, Turkcell et France Télécom – toutes des entreprises basées dans des pays avec lesquels les autorités syriennes sont aujourd’hui en très mauvais terme et qui ont été préférées à la société iranienne.
Un autre projet longtemps débattu et qui n’a pas vu le jour est celui de l’établissement d’une banque commerciale commune entre la Banque commerciale de Syrie (BCS) et la banque Saderat. À part d’avoir en commun d’être des entreprises publiques, ces deux banques ont aussi la particularité d’être sous sanction de l’administration américaine. Longtemps annoncé, le projet qui impliquait un investissement de l’ordre de 30 millions de dollars n’a jamais vu le jour. En 2010, après avoir obtenu une licence préliminaire de la part de la Banque centrale de Syrie, Saderat essuyait le refus de l’organisme de Sécurité sociale, une entité contrôlée par l’État syrien, de rejoindre le tour de table en lieu et place de la BCS.
Ces deux exemples, ainsi que le long retard dans le développement des liens d’affaires, semblent indiquer que les relations économiques syro-iraniennes avaient leur propre logique qui ne s’accordait pas forcément avec l’ancienneté et la force du partenariat qui liait Damas à Téhéran.

La révolte remet tout en cause

La révolte populaire syrienne qui a débuté en mars 2011 change évidemment la donne et place les accords économiques dans le cadre plus large des liens stratégiques entre les deux pays. La signature de l’accord pour la mise en place d’une zone de commerce préférentiel est ainsi accélérée pour donner accès aux exportateurs syriens à de nouveaux débouchés, alors que de nombreux rapports font part d’accords de troc ou d’échanges de produits pétroliers pour permettre au gouvernement syrien de contourner les sanctions contre son secteur pétrolier.
Un des projets que les autorités iraniennes ont le plus à cœur et qui revêt une importance stratégique cruciale est la construction d’un gazoduc dit “islamique”. Il aura peu de chance de survivre si le régime de Bachar el-Assad venait à tomber. Le gazoduc doit transporter dans une première étape près de 110 millions de mètres cubes par jour du champ de South Pars situé en Iran vers l’Irak, la Syrie, le Liban et, à terme, les marchés européens. Comme tous les projets énergétiques d’importance il reste cependant largement tributaire des chamboulements politiques et de la reconfiguration de la région.

 

Remarque: Cet article a été publié en Mars 2013 dans Le Commerce du Levant